CHRONIQUES D’ATROPOS

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Chroniques d'Atropos
Nouvelle fantastique

 

Ecrit par Ludovic Coué, le 30 mars 2020,

 

 

 

Dans sa chambre, à l’étage de la maison, une fillette joue sagement à la poupée. A travers la vitre entrouverte sur le ciel bleu de l’été, un bruit étrange en provenance du jardin, en bas, attire son attention. Elle se lève, se positionne devant sa fenêtre, elle écarquille les yeux et s’écrie à pleins poumons: « Maman ! Il y a une grosse bête dans le jardin ! … Maman ?… Maman ! Oh mon dieu ! Au secours !

 

 

 

Le colonel Sherman avait débuté sa carrière à West Point et avait intégré la flotte spatiale comme cadet. Intelligent et volontaire, il s’était rapidement distingué parmi ses camarades de promotion et il avait, en toute logique été admis à la flottille d’exploration où ses talents lui avaient permis d’obtenir des résultats remarquables et une ascension rapide pour devenir colonel et prendre le commandement de vaisseaux.

Face à l’inconnu, aux nouvelles espèces rencontrées, il avait toujours su s’adapter et réussi à tisser des liens entre les humains et les autochtones de ces contrées lointaines. Jusqu’au moment où, vingt ans plus tard, la Guilde l’avait envoyé, lui et son équipage, dans la constellation d’Orion, sur la planète baptisée Atropos en raison de sa position proche de deux autres planètes à peu près similaires, baptisées elles respectivement Clotho et Lachésis, en référence aux trois Parques de la mythologie de la Grèce antique .

La Guilde avait repéré cette planète en particulier car elle promettait beaucoup sur le plan minéral, tant ses gisements paraissaient riches en minerais rares.

La mission était simple: approche, observation et descente au sol pour y effectuer une analyse des ressources du terrain et des prélèvements.

Ce qui n’était pas prévu, c’était la présence d’une population très avancée d’êtres étranges et résolument opposés à toute forme de colonisation.

Sherman avait pu communiquer avec les Atropiens et espérait pouvoir trouver un compromis afin d’obtenir une autorisation d’extraction. Les Atropiens s’étaient montrés curieux  et courtois et avaient immédiatement proposé une rencontre au sol.

Il avait donc quitté le vaisseau-mère à bord d’une navette, accompagné par trois membres de son équipage et avait rencontré les émissaires Atropiens. L’accueil avait été cordial et une visite avait été organisée. Les habitants d’Atropos nommaient leur planète « Terri ». Ils étaient assez semblables aux humains et ne se différenciaient que par leur taille bien supérieure, la couleur blanche de leurs cheveux et leur peau très claire. D’après leurs dires, ils avaient connu, eux aussi, une époque d’expansion et étaient, ainsi, partis à la découverte de l’univers ; ils avaient essaimé et laissé des ambassadeurs sur bon nombre de planètes afin d’aider les populations locales à évoluer.

Peut-être avaient-ils, à cette époque, visité la Terre ? Ils ne le savaient pas car les archives de cette ère des Atropiens avaient été détruites quand le bilan de cette entreprise s’était révélé désastreux: la plupart des espèces visitées n’évoluaient pas assez vite et, pire, se servaient de leurs apports pour asservir leurs propres congénères. Il avait donc été décidé par le haut conseil de cesser ces interventions et de ne rechercher que des planètes exemptes de vie intelligente pour y établir des colonies.

Ce qui avait surpris Sherman, c’était que les Atropiens parlaient de découverte et non de conquête de l’univers.

Tout ce qu’il avait pu voir de cette civilisation l’avait séduit: un peuple paisible, intelligent, pacifique et parfaitement organisé, de grandes mégapoles élégantes aux structures étonnantes, élancées et magnifiques et bon nombre de pyramides blanches, vestiges d’un passé lointain. Quant à leur technologie, elle lui était inconnue et dépassait de loin celle des humains. Ce peuple avait un talent inouï pour l’Art et les œuvres qu’il avait pu admirer l’avaient subjugué.

Quand Sherman avait révélé le but de sa visite: proposer un contrat pour extraire des minerais, les Atropiens avaient refusé tout net et lui avaient conseillé de quitter au plus vite l’orbite de leur planète pour éviter un conflit qui aurait de graves conséquences. L’ultimatum était clair et Sherman comprenait la décision des Atropiens. Qu’auraient fait les terriens en pareille circonstance ?

Sa mission diplomatique achevée, Sherman était reparti dans sa navette et était retourné à bord de son vaisseau, stationné au-dessus de l’atmosphère de la planète.

Des appareils Atropiens s’étaient positionnés à bonne distance du vaisseau et ne semblaient pas hostiles, mais le surveillaient.

Sherman avait alors fait route en direction de la Terre et avait rapidement adressé un compte-rendu détaillé à ses supérieurs. Son rapport mentionnait ce qu’il avait vu, ce qui lui avait été dit, et l’échec des négociations pour l’extraction minière.

Les transmissions prennent toujours du temps pour traverser l’espace et son message crypté mettrait une bonne semaine pour arriver sur le terminal de l’amirauté.

Deux semaines plus tard, alors qu’il progressait sur le chemin du retour, la réponse de l’amirauté était arrivée sur son terminal personnel: « Stoppez et attendez les renforts – Puis, passez en mode de combat et prenez possession d’Atropos – Deux cent vaisseaux vous accosteront dans deux jours après réception du présent message – Signé Amiral Ceballos – Chef d’Etat-major de la flotte.  »

A ce moment précis, il ne servait plus à rien de tenter d’argumenter davantage, les renforts arrivant dans deux jours. Il faisait partie de l’humanité et commandait un vaisseau de la grande flotte d’exploration et, à ce titre, était aux ordres et n’avait absolument pas voix au chapitre… Ce qui ne l’empêchait pas de ressentir un profond malaise dû à la certitude de participer à une terrible injustice et d’être l’acteur d’une affreuse catastrophe orchestrée par ses pairs ;  un crime ! Il aurait pu faire demi-tour et prévenir les Atropiens, mais il se serait rendu coupable de trahison ; et ça, il n’en était pas question.

Sherman n’avait pas pu fermer l’œil durant les deux nuits suivantes ; pétri de doute et de honte.

Deux jours plus tard, les radars avaient retenti à l’approche de l’armada en provenance de la Terre. La suite avait été épouvantable. Le pilonnage d’Atropos avec les armes de destruction massive lancées de loin avait surpris les Atropiens. Ils avaient bien tenté une contre-offensive, mais n’avaient pu contenir l’assaut.

Quand l’attaque avait fini par réduire toute résistance à néant, détruit tout ce qui se tenait debout, Sherman était redescendu au sol, à bord d’une navette et, ce qu’il avait pu voir de ce qui restait de la civilisation « Atropienne » l’avait meurtri. Jusqu’à l’horizon, tout n’était plus que cendres et fumée. Il était conscient que la technologie de ces êtres était perdue et qu’il venait d’éradiquer toute une espèce, contre son gré.

Les autres commandants bombaient le torse et se réjouissaient d’une victoire obtenue si facilement avec un minimum de pertes ; lui, restait sombre, convaincu d’avoir participé à un véritable holocauste inter planétaire.

 

Depuis cette tragédie considérée par les humains comme une glorieuse victoire, Sherman a perdu de son entrain et il est devenu caustique envers ses supérieurs. Ce qui lui a valu de rester colonel jusqu’à sa limite d’âge et de renoncer à toute possibilité d’accéder au grade d’officier général.

Quelques années plus tard, Sherman, à bord de son nouveau vaisseau, a été missionné pour découvrir une planète près d’Alpha du Centaure. Une planète ressemblant beaucoup à la Terre et qui ne semble pas abriter d’espèce intelligente développée. Une mission de routine pour le colonel qui a décidé de prendre sa retraite.

Son aspect a changé. Il a, depuis longtemps troqué son uniforme impeccable pour une tenue plus décontractée qu’il revêt une fois à bord, loin de sa hiérarchie. Il ressemble davantage à un explorateur des temps anciens qu’à un commandant de la Guilde. Et son équipage lui est complètement acquis, trop heureux d’évoluer dans une ambiance décontractée, loin de la rigueur habituellement imposée.

Sherman a préparé sa retraite et, comme il a hérité d’une petite île de son père, il a prévu d’y installer un zoo. Un établissement un peu particulier qui héberge déjà bon nombre d’espèces qu’il a secrètement rapportées de ses expéditions: des herbivores pour la plupart, ou de touts petits carnassiers faciles à contrôler.

C’est probablement sa dernière mission et il espère bien trouver sur cette planète une espèce intéressante pour agrémenter sa collection et ainsi, pouvoir attirer le plus grand nombre de visiteurs sur son île qui paieront cinq dollars l’accès au zoo et se jetteront sur les saucisses grillées et les frites faites maison ; sans oublier les sodas et la bière…

L’étude de marché a confirmé son intuition. L’affaire sera rentable car unique, et grâce à la noria de petits bateaux qui déverseront les flots de touristes sur son île, bateaux qu’il a déjà achetés, il n’aura certainement pas à s’inquiéter pour ses vieux jours.

Le site insulaire est déjà prêt: un complexe hôtelier avec piscines et SPA, boutiques de souvenirs d’un côté et, plus loin, le zoo et ses trois cent pensionnaires, tous plus étranges les uns que les autres. Ce pensionnat pour créatures extra-terrestres est en réalité une véritable base placée sous haute sécurité avec tout un réseau en sous-sol: clinique vétérinaire qui fait aussi office de pouponnière, chambres froides pour stocker les carcasses de bœuf et les poulets, magasins de nourriture végétale, réserves d’eau douce, pour nourrir les animaux et un PC de sécurité centralisant toutes les caméras placées dans les cages et tous les capteurs de mouvements discrètement disposés sur l’ensemble de l’île ; sans oublier l’armurerie digne d’une base militaire. L’île embauche cent cinquante personnels qui vivent sur place: des anciens militaires pour la sécurité.

Pour l’hôtel et la boutique, le site emploiera des continentaux qui arriveront tôt le matin et repartiront tard le soir.

Le zoo est fin prêt pour son ouverture et une campagne de publicité sera lancée à son retour de mission.

Sa lettre de demande de mise à la retraite a été transmise et ce n’est plus qu’une question de jours pour que son retrait des cadres soit officiel.

Le vaisseau de Sherman s’est positionné en orbite au-dessus de la nouvelle planète. Une escouade se prépare déjà à descendre à bord d’une navette pour explorer ce nouveau monde. Avant que la navette ne quitte le bord, Sherman lance ses dernières consignes à l’escouade: « On observe, on analyse, on se fait tout petit et on fait gaffe à ses fesses ! Liaison vidéo permanente et, si vous rencontrez un os, vous décampez ! Compris ?

– Compris commandant ! » répondent en chœur les membres de l’escouade.

– Je vous rejoindrai avec la seconde navette. Trouvez-moi un spécimen qui en vaille la peine, pour ma collection. Allez ! En selle ! »

La navette quitte lentement le vaisseau après que les SAS se soient refermés et que le panneau extérieur se soit ouvert.

Elle s’éloigne en douceur et plonge bientôt à travers l’atmosphère.

Quelques minutes plus tard, la navette se pose sur de l’herbe, ses occupants sortent et se placent en formation, arme à la main. Un des soldats déploie un drone qui décolle aussitôt et prend rapidement de l’altitude. La caméra du petit appareil envoie les images captées aux membres de l’escouade, ainsi qu’au vaisseau-mère.

Sur les écrans, apparaissent de grandes prairies et au loin, une chaîne montagneuse. Plus près de la position de l’escouade, un amas rocheux tranche au milieu de l’herbe.

Au loin, d’énormes animaux se déplacent lentement en troupeaux et semblent paître paisiblement. De grands oiseaux fendent l’air, ignorant la présence du drone. Ils arborent des couleurs vives multiples et leurs longues plumes fendent l’air avec élégance.

Le drone se concentre sur l’amas rocheux et détecte des mouvements. Il zoome et distingue quatre créatures de la taille d’un tigre, pourvues de longues dents et de grandes épines recouvrent leur corps. Sherman demande à l’escouade de se diriger vers les rochers sans trop s’en approcher et de faire très attention. Il leur demande de l’attendre avant d’entrer en contact avec ces créatures.

La navette de Sherman est un peu différente des autres: elle comporte une soute qui abrite des cages métalliques pliables de différentes tailles.

Le colonel embarque et descend à son tour sur le sol de la planète inconnue. Il se pose près de la position de l’escouade et, avant d’atterrir, il peut découvrir les quatre bêtes qui tournent autour des rocs, toutes babines retroussées. Il a l’impression qu’elles cherchent quelque chose parmi les pierres. De temps en temps, l’une d’entre elles enfouit son large museau entre les pierres.

– Commandant ! Nous sommes prêts.

– OK. On s’approche doucement. Munitions anesthésique pour les trois premiers. Munitions normales pour les autres en couverture. Ces gros toutous ont l’air assez féroce… »

Sherman et deux soldats avancent en première ligne et se dirigent vers les rochers. L’herbe est haute et ils se penchent en avant, la lunette de leur arme collée à l’œil.

Les quatre créatures semblent avoir disparu. Sherman indique au groupe derrière lui qu’il doit se déployer, d’un geste de la main. Des petits cris aigus émanent des roches, proches maintenant. Le colonel lève un poing fermé et le groupe stoppe net. « Envoie le drone au-dessus des rochers, fais-lui faire un tour, je n’ai pas l’intention de finir dans l’estomac d’une de ces bestioles…

– RAS Commandant. Ils ne sont plus là.

– OK. On avance.  »

L’escouade, renforcée par le colonel, se rapproche avec précaution du monticule pierreux et les petits cris se font encore plus sonores.

– Là, commandant ! Dans cette anfractuosité ! Ça vient de là ! Venez voir…

Sherman sort sa lampe-torche et inonde la cavité de lumière. Il y découvre six petits êtres, des petites peluches bien rondes et marron aux petits yeux en amande et aux oreilles pointues. Ils poussent de petits cris aigus et se blottissent les uns contre les autres. Comme des petits chiots qui appelleraient leur mère.

Le drone poursuit sa course circulaire au-dessus d’eux et les grands carnassiers n’apparaissent pas.

Sherman sort un à un les petits mammifères de leur logis et les observe d’un œil mi amusé, mi attendri : « C’est donc ça qu’ils cherchaient… Ils ont sûrement bouffé leurs parents et ils voulaient les consommer en dessert. Voilà mes derniers spécimens pour le zoo ! Drôles de bestioles… Je me demande à quoi ils ressembleront, une fois adultes… Ce ne sont pas des chiots et ils ne ressemblent à rien de connu. Leurs pattes sont très larges et pour l’instant, ils n’ont pas de dents… Allez, on les embarque et on avisera en temps utile. »

Les deux navettes redécollent et se dirigent rapidement dans le ciel, en direction du vaisseau-mère.

Au sol, quatre créatures les suivent du regard, assises et poussent à l’unisson un long hurlement en tendant le cou…

Sherman a accueilli à bord du vaisseau ses six petits protégés et les a nourris au biberon. Ils semblent tolérer le lait synthétique et prennent un peu de poids. Ils ont cessé de pousser leurs cris stridents.

Une fois rentrés sur Terre, il les a discrètement fait sortir par l’intermédiaire d’un de ses hommes et ils ont, au bout de quelques heures de route, intégré le zoo dans une cage tenue à l’écart du complexe. Un très grand enclos qui contient une cabane en bois, des pneus suspendus et un arbre en béton aux branches épaisses.

Quand John Wattham, des forces spéciales a reçu sur sa montre connectée sa convocation au Pentagone, Il a d’abord été surpris, puis inquiet. Il était encore au lit et c’était son jour de repos. Il était six heures, son rendez-vous était fixé à neuf  heures et la tenue civile était prescrite. Il avait le temps de se préparer.

Il a ouvert la douche en grand et réglé le thermostat sur brûlant avant de se rendre à la cuisine pour prendre un grand verre d’eau et avaler deux aspirines car la soirée de la veille avait été particulièrement arrosée et son crâne le faisait horriblement souffrir…

En sortant de la douche, dans un véritable nuage de vapeur, John a essuyé du plat de la main le miroir afin de se rendre compte de son aspect: ça irait. Avec la chaleur de la douche, le mal de tête était passé. La serviette nouée sur la taille, il s’est de nouveau dirigé vers la cuisine où il a activé sa cafetière et préparé ses œufs au bacon.

Après avoir ingurgité ses œufs et bu son café, il s’est servi une grande rasade de jus d’orange. La journée pouvait désormais commencer.

En arrivant devant le SAS d’entrée du Pentagone, John s’est délesté de ses armes, a montré ses cartes d’accréditation, posé ses empreintes sur une vitre jaune et subi le test de reconnaissance de l’iris. Au bout de quinze minutes, le SAS s’est ouvert et on lui a remis un badge visiteur. Il devait se rendre au premier étage porte vingt-trois C.

La porte en question était gardée par un type armé et doté d’une oreillette. « Merde ! Le grand patron ! »

John s’est présenté au garde et a décliné son identité. Il a remarqué qu’une caméra était active au-dessus de la porte.

Le garde est resté un moment à le toiser sans laisser apparaître la moindre émotion, puis il a ouvert la porte.

John est entré dans un grand salon richement meublé et décoré. Sur le mur du fond, un énorme tableau représentant un cavalier de la conquête de l’Ouest au grandgalop, faisait le plus grand effet. Copie ou original ? Il s’en foutait ; ce n’était pas le sien.

– Pas mal, hein ? Si vous saviez le mal que j’ai eu pour me l’approprier ! Il m’a coûté les yeux de la tête ! Et… C’est l’original, évidemment.  »

John s’est raidi en se retournant, le chef d’Etat-major en personne, ventripotent, en bras de chemise, avec un cigare éteint au bec se tenait devant lui.

– Décontractez-vous, bon sang ! Venez dans mon bureau, j’ai un excellent café qui est encore chaud… »

Le bureau était assombri par les stores baissés et une petite lampe d’un autre âge envoyait une lueur jaune dans toute la pièce.

– Asseyez-vous, John, et merci pour votre ponctualité car j’ai horreur d’attendre ! Un bon point pour vous…

– Merci amiral.

– Servez-vous. J’ai déjà pris ma dose pour la journée. »

Malgré son apparence rondouillarde et son teint rouge, l’amiral impressionnait par son regard. Ses yeux clairs pétillaient d’intelligence et, à n’en pas douter, rien ne pouvait lui échapper.

– Bien… John, si vous êtes ici, c’est que nous connaissons une situation extrêmement gênante qui requiert vos talents.

Vos états de services vous ont désigné pour la mission que je vais vous confier… Avant de répondre quoi que ce soit, écoutez-moi d’abord. La situation que je vais vous dévoiler est top secret et plus encore ; il s’agit d’une affaire de sécurité de très haut niveau et vous ne serez jamais autorisé à en parler à qui que ce soit, sinon à moi-même ou au président de la Guilde. Comprenez-vous ?

– Je comprends, ami…

– Ne m’emmerdez pas avec ça, appelez-moi Ronald, comme le font mes amis. OK ? Car si vous acceptez cette mission, je vous considère comme mon ami. Seul un ami pourrait accepter d’essayer de me sortir d’une telle merde ! Bon sang ! »

L’amiral mâchouillait son cigare sous l’effet de l’énervement et il transpirait déjà sur son front dégarni.

– John, ce que je vais vous montrer dépasse l’entendement. C’est une situation qui n’aurait jamais dû se produire et qui pourrait avoir de graves conséquences. »

Il a ensuite appuyé sur le bouton de l’interphone : « Curtis ? Personne n’entre tant que je ne vous l’ai pas dit ; quel que soit le motif, vous rembarrez et s’ils insistent vous leur tirez dessus ! OK. Merci Curtis. »

L’amiral a déconnecté son ordinateur portable de tout réseau, stoppé le WIFI et activé un brouilleur. Ensuite, il a ouvert son coffre de sûreté à combinaison et en a retiré une clé USB.

Il a posé son PC sur la table basse et s’est assis à côté de John qui n’en menait pas large.

– Connaissez-vous le colonel Sherman, John ?

– De réputation, Ami… Ronald!

– Bien, fils, bien… Sherman est une légende ! C’est aussi un ami ; on a fait West Point ensemble. Il a découvert tellement de mondes, de planètes et de civilisations… Il aurait dû être à ma place, il le méritait… Mais il y a eu cette planète Atropos et ça, il ne l’a jamais digéré. J’ignore comment j’aurais réagi à sa place ; peut-être comme lui, va savoir ! Toujours est-il qu’il a pris sa retraite depuis quelques mois sur son île.

– Il a une île ?

– Oui. Il a une putain d’île que son père lui a léguée.

– OK. Et ?

– Et figure-toi que ce fils de pute, sans rien dire à personne, a ramené sur Terre des animaux qu’il a trouvés lors de ses missions ! Il a voulu transformer son île en zoo interplanétaire ! Ça fait des années qu’il prépare son coup en douce, qu’il ramène des espèces au nez et à la barbe des autorités.

Jusqu’à la semaine dernière, on n’entendait pas parler de lui. J’imaginais qu’il coulait des jours heureux, à la pêche ou à boire des mojitos avec des filles, je n’en sais rien ! Un truc comme ça, quoi !

Et la semaine dernière, j’ai reçu ça sur mon PC ; ça vient directement de lui. Regarde la vidéo et dis-moi ce que tu en penses…

L’amiral lance l’application vidéo et ouvre le fichier qui se trouve sur la clé USB. La vidéo est cryptée et il renseigne un long mot de passe pour que les images puissent apparaître.

A l’écran, arrive un type amaigri, les yeux cernés et qui ne s’est pas rasé depuis un bon moment, qui s’assied devant la caméra. Son regard laisse transparaître une grande fatigue ainsi qu’une peur terrible.

Il se racle la gorge, puis se lance: « Ronald… J’ai besoin de ton aide… Le monde a besoin de toi. J’ai fait une connerie, Ronald… Une grosse connerie.

Tu sais ce qui s’est passé sur Atropos… Je t’en ai parlé. Depuis, j’ai changé. Je n’ai plus jamais fait confiance à la Guilde, et j’ai préparé ma reconversion dès que je l’ai pu.

J’ai voulu transformer mon île en parc d’attraction, en zoo interplanétaire en y apportant des spécimens des planètes que je découvrais. C’était une bonne idée, Ronald, une excellente idée et ça aurait marché du feu de Dieu. Si seulement…

J’avais pris mes précautions, tu sais ? Des herbivores en grande majorité et quelques petits carnassiers inoffensifs. Il n’y avait aucun risque pour personne… Et puis, il y a eu cette dernière mission… J’ai sauvé là-bas six petits êtres d’une mort certaine ; du moins, c’est ce que j’ai cru. Nous l’avons tous cru ! Ils étaient si faibles, si mignons… On les a même placés à l’écart pour les protéger, ce n’était que des boules de poils pas plus gros que des chiots. On leur a même donné des prénoms… On les a nourris au biberon et ils étaient rapidement devenus la coqueluche du centre. Tout le monde les adorait et ils se montraient affectueux. Ils répondaient à leur nom et venaient quand on les appelait. C’était génial ! Oh ! Misère !

Quand on les a trouvés, ils pleuraient au fond d’un trou au milieu de rochers et quatre gros carnassiers tournaient autour. On a cru qu’ils voulaient les bouffer après s’en être pris à leurs parents. On s’est fait rouler dans la farine, Ronald. Tu comprends ? C’est ce qu’ils voulaient ! Ils souhaitaient qu’on emmène les petits ailleurs ! Pour qu’ils se reproduisent et dominent les autres espèces. »

On entend des coups portés contre une porte ainsi que des cris horribles; des cris de colère mêlés à des hurlements de d’effroi et de douleur.

Sherman tourne brièvement la tête et revient faire face à la caméra :  » Je crois que je n’ai plus beaucoup de temps à t’accorder, Ronald… Ils sont restés sages et mignons pendant les quatre mois qui ont suivi. Le temps pour eux de nous observer et d’apprendre… Oui, Ronald, tu as bien compris, ils apprennent et vite ! Ils comprennent notre langage, ils savent comment nous fonctionnons. Ils sont capables de parler mais rechignent à le faire.

Au bout des quatre mois, ils se sont métamorphosés: ils ont considérablement grandi et forci. Des épines sont apparues sur leur dos et leur denture a poussé. Ils n’étaient plus mignons, ils ressemblaient trait pour trait aux bêtes que nous avions vues autour des rochers. Ils ont de drôles de pattes aux doigts articulés qui leur permettent d’attraper des objets et de s’en servir. Leur ouïe est surdéveloppée, de même pour leur vue. Et… Je suis certain qu’ils communiquent entre eux. Par télépathie. Ce ne serait pas possible autrement.

Au moment de leur métamorphose, on a compris qu’on aurait des problèmes et pourtant, à ce moment, ils étaient encore doux et obéissants. On s’est dit qu’on les garderait à l’écart du reste du site et qu’ils mèneraient une vie agréable, qu’on agrandirait leur enclos pour qu’ils puissent courir. Mais la situation s’est vite dégradée et s’est aggravée…

Ils ont grossi pour devenir aussi imposants que des grands tigres et ils se sont reproduits. A partir de ce moment, on n’a plus jamais pu entrer dans leur enclos. Ils se sont tous montrés d’une agressivité effrayante. On a dû doubler les serrures par des chaînes cadenassées. On pensait que ça suffirait. Ces bêtes ont une faculté d’adaptation sidérante: leur gestation n’a duré que dix jours et ils ont eu des portées de six et dix jours après, il y avait d’autres portées, toujours plus nombreuses, apportant chacune six nouveaux individus on s’est rapidement retrouvé en quelques semaines avec plus de cent individus au bout de trois portées. Les derniers nés ne grandissant pas aussi vite que les premiers. C’est à ce moment que nous avons eu peur. On ignorait qu’ils comprenaient nos paroles, et, quand on a évoqué la seule solution qui pouvait arrêter cette catastrophe en marche, l’enfer s’est déchaîné sur nous ! Ils sont parvenus à se libérer, ils s’en sont pris au personnel et ont mis en pièces tous ceux qui étaient à leur portée. Le reste des gardes s’est abrité à l’intérieur et ont pris les armes. Ils se pensaient à l’abri et croyaient pouvoir gérer l’incident. Malheureusement, les digicodes ne les arrêtent pas, ils mémorisent les séquences quand ils nous voient les utiliser et ils s’en servent pour entrer. Les balles des fusils ne les atteignent pas, elles ricochent sur leurs larges épines qu’ils déploient pour se protéger. Ce sont des monstres ! Des horreurs intelligentes, féroces et d’une force incroyable !

Une fois libérés, les jeunes générations ont grandi de façon spectaculaire, devenant adultes en quelques heures. Comment est-ce possible ?

Ronald… Je crois que je suis le dernier survivant. Ils savent que je suis encore en vie et où je me trouve. Heureusement, ils n’ont jamais pu me voir utiliser le digicode de cette porte, ou alors… Quand ils étaient tout petits ? Seigneur ! J’en trimballais un toujours dans mes bras ! Peuvent-ils s’en souvenir ? »

Sherman approche son visage de l’objectif et déclare solennellement: « Ronald, tu dois détruire mon île. Ils ne doivent pas atteindre le continent, ils continueront à se reproduire et, rapidement, à raison de portées de six, ce sont des millions de ces créatures qui parcourront le monde ! Balance ce que tu as de plus gros, et fais-le vite ! Ils ont commencé à s’en prendre aux autres animaux et bientôt, faute de nourriture, ils quitteront l’île… Je crois que je dois me hâter de t’envoyer cette vidéo par mail car ils sont en train de pianoter sur le digicode. Adieu Ronald. »

On voit maintenant Sherman se lever et se pencher pour éteindre la caméra. On entend distinctement des grognements et une voix caverneuse articuler: « SHEEERMAAAN ! »

– Alors, John ? Que pensez-vous de cela ?

– A quelle heure avez-vous bombardé l’île de Sherman ?

– Je n’ai pas bombardé son île. Je vais vous y envoyer, vous et tout un commando, que des gars que vous connaissez, des pros. Un hélico vous attend déjà sur le toit de l’immeuble, vous vous changerez à bord de l’appareil. Appelez-moi dès que vous serez sur place et maintenez la communication permanente, si possible. Bonne chance, fils. »

L’amiral tend sa main droite et John la serre: Merci Ronald.

 

A peine John est-il parti et que Curtis a refermé la porte que l’amiral enfonce les mains au fond des poches de son pantalon et laisse échapper: « Quel con ce Sherman ! Fait chier ! »

John a été guidé jusqu’au toit de l’immeuble. Il a grimpé à la hâte à bord de l’appareil et on lui a jeté un gros sac en toile à ses pieds. Le commando était déjà en uniforme noir, l’arme au pied et tous l’ont salué à leur manière. Effectivement, il les connait tous pour avoir accompli au moins une mission avec chacun. Des gars solides.

– On va où John ?

– Faire une promenade de santé sur une île. Vous avez prévu la crème solaire, bande de tapettes ? »

Pendant que tout le monde rigole, John se change et explique la mission.

– C’est un safari alors ? » demande l’un des gars.

– On va tenter de sauver le colonel Sherman.

– LE SHERMAN ?

– Celui-là, oui.

– Merde alors !

– je ne te le fais pas dire. Attention ! Une fois là-bas, motus et bouche cousue car ces foutues bestioles comprennent ce qu’on dit. Et si vous en voyez une, videz votre chargeur dans la tête, les yeux, par exemple. Le reste résiste aux balles…

 

L’hélicoptère arrive près de l’île du colonel Sherman et se positionne au-dessus du bâtiment principal du zoo ; puis, le commando descend le long de cordes pour prendre position sur le toit. Les militaires se déploient et observent les alentours à la jumelle. Rien ne semble bouger.

John entre en contact radio avec l’amiral: « Ronald ? John…

– Oui, fils. Je t’écoute.

– On a pris position sur le toit du bâtiment principal et rien ne bouge dehors. Aucune bestiole en vue. Tout est déglingué.

– Si ce que Sherman a dit est vrai, elles sont très intelligentes. Elles sont capables de vous tendre un piège.

Fais gaffe petit.

– Ouais… On va vite le savoir. »

John, d’un geste ordonne au commando de descendre. Le bâtiment étant de plain pied, la descente est rapide et facile.

Au sol, les soldats s’accroupissent et écoutent tout en scrutant les alentours, à la recherche du moindre mouvement, le doigt sur la gâchette. Mais rien ne bouge.

John ouvre alors la marche et entre à l’intérieur du PC Sécurité. Les sols sont maculés de sang et, à part les armes, il ne reste rien des hommes qui se tenaient ici.

Le commando investit tous les locaux et finit par trouver un escalier qui mène au sous-sol. John entre dans le local par la porte entrouverte et découvre ce qui reste du colonel Sherman: une grande flaque de sang coagulé. La caméra est toujours en place sur son trépied, éteinte. Un pistolet automatique gît par terre, la culasse ouverte ; tout le chargeur y est passé et n’a pas suffi…

Un des membres du commando s’approche et chuchote: « Il était là ?

– Oui. Sherman est mort. Ils l’ont bouffé.

– Merde !

– Tout le monde sur le toit, je rappelle l’hélico ! »

A bord de l’appareil, John s’adresse à l’amiral: « Ronald de John !

– Oui, john. L’avez-vous trouvé ?

– Il est mort, Ronald. Sherman s’est fait bouffer comme tous les autres et il n’y a plus de bestiole sur l’île !

– Où sont-elles passées ?

– Je vous laisse deviner…On se dirige vers le littoral… On ne devrait pas tarder à les apercevoir… Oh mon Dieu !

– Quoi John ? Qu’est-ce que tu vois ?… Dis-moi ce qui se passe…

– Des milliers… Il y en a des dizaines de milliers, Ronald ! Ils s’attaquent à tout ce qui bouge ! Ils entrent dans les propriétés, dans les maisons ! Ils tuent tout le monde Ronald ! Il y en a de plus en plus ! Ce n’est pas l’île qu’il faut bombarder, c’est le comté ! Et vite avant qu’ils n’envahissent tout le continent ! Ronald ! Ronald ? Répondez Ronald ! »

 

L’amiral ne répondra jamais à John. Terrassé par une crise cardiaque majeure, il est mort au moment où il a compris que Sherman avait toujours eu raison et qu’il aurait dû, sans hésiter, et sans attendre, bombarder son île.

 

 

Bien plus loin dans le cosmos, sur une planète discrète abritant une colonie « Atropienne », un haut conseil se tient.

Au bout de la longue table toute en obsidienne, le grand monarque préside l’assemblée et interroge le chambellan: « Quelles sont les nouvelles des terriens ?

– Sire, votre grandeur a été bien clairvoyante en déposant des CHARKARS sur la route du colonel Sherman. Il les a emportés sur sa planète. Et nos vaisseaux espions indiquent qu’à l’heure actuelle, les CHARKARS croissent et pullulent à la surface de leur globe. Il n’y aura bientôt plus aucun humain sur Terre. Notre planète mère est vengée… Majesté.

– Enfin ! Voyez comme nous avons eu raison de cesser nos incursions pour aider les populations primitives. Que cela soit écrit dans les livres d’histoire afin que les prochaines générations ne commettent plus jamais cette erreur !

 

 

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