Une histoire au poil !

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Coiffeuse
Dans un salon de coiffure, emprisonné dans sa camisole violette sur son siège, le client se sent l’otage de la spécialiste en capilliculture, soumis à un incessant interrogatoire sous la lumière aveuglante des spots insérés au-dessus du miroir placé devant lui…
– Alors ? Je vous fais quoi ?
– Un rafraîchissement, simplement, s’il vous plaît…
– Je peux vous proposer un shampoing aux algues avant, avec de l’extrait de bigorneau en rut. C’est excellent pour le cuir chevelu.
– Non merci, je suis allergique aux fruits de mer…
– Oh comme c’est dommage ! Vous passez à côté d’une promotion intéressante… Cinquante euros la friction au lieu de cinquante-six euros.
– Cinquante euros ? Rien que ça! Pour une friction ?
– Ça les vaut ! J’ai suivi une formation de deux jours pour pouvoir la pratiquer en toute sécurité et selon les nouvelles normes européennes en vigueur.
– Eh bien… Sacrée formation !
– Oui. Il y avait un examen le deuxième jour…
– Pas trop dur quand même ?
– Si ! Tout le monde ne l’a pas réussi. J’ai moi-même eu du mal à répondre à toutes les questions… C’est vous dire.
– Pas facile comme métier.
– Vous avez raison. En plus, c’est des responsabilités. On tient entre nos mains la tête de nos clients ! C’est pas rien !
– Bigre…
– Oui. Les gens ne se rendent pas compte à quel point notre métier est important, dur et stressant.
– Vous croyez ?
– On n’a pas que de l’amour… Si vous saviez.
– Ah bon ?
– Oh non ! Très peu de reconnaissance… Un exemple: la semaine dernière, un monsieur me demande une coupe à la brosse…
– Oui. Et ?
– Une coupe à la brosse ! Vous vous rendez compte ? Je n’ai pas fait autant d’études pour faire des coupes à la brosse ! Et ici, ce n’est pas un salon de coiffure, mais un institut !
– Sans vouloir paraître indiscret, quel est votre diplôme ? Je ne connais pas bien votre métier.
– J’ai mon CAP Monsieur ! Et j’ai fait des stages de formation !
– En effet ! Ce n’est pas rien…
– Ben non. Et vous ? Vous avez quoi comme diplôme ?
– Un doctorat en informatique.
– ??? Un doctorat ??? Et comme CAP ?
– Pas de CAP…
– Comme je vous plains… C’est difficile, hein ?
– … Je veux bien vous croire…
– Moi, j’ai dû le passer trois fois pour l’avoir, c’est vous dire si c’est dur ! Mais je n’ai rien lâché, j’ai persévéré. Vous devriez le repasser, vous aussi. Vous finirez bien par l’avoir.
– Je vais y réfléchir…
– Et vous faites quoi dans la vie ?
– ??? Eh bien, je travaille dans l’informatique.
– Bouh ! L’informatique, c’est un beau métier et c’est pas très compliqué ! Avec Google, Windows et les APPS, ça roule tout seul ; et question responsabilités, quand c’est en panne, c’est vite réparé, non ?
– C’est comme vous le dites !
– Ça ne m’aurait pas plu, à moi, l’informatique. Toujours la même chose sur des PC. Oh la la ! La routine dans un bureau sans voir personne… Pas pour moi. Je préfère mes clients et laisser parler mon talent. Vous savez, il faut être un peu artiste pour être coiffeuse, quelque part…
– Vraiment ?
– Bien sûr ! Souvent, je ne réfléchis pas et c’est mon talent qui me guide.
– Ça, je veux bien le croire…
– Vous êtes gentil, vous. Et comme vous êtes sympa, je vous offre des mèches. Vous voulez quelle couleur ? J’ai un rouge qui vous irait parfaitement…
– Euh… Non merci. C’est très sympathique de votre part, mais je ne suis pas prêt pour faire des mèches.
– Oh ! Le grand timide ! C’est comme vous voulez. Le client est droit !
– Droit ?
– Ben oui, droit ! Vous ne connaissez pas l’expression ? Vous devriez sortir plus souvent de votre bureau.
– Sans doute…
– Bon. Je vais commencer le shampoing… C’est pas trop chaud ? Non ? Vous partez bientôt en vacances ?
– Non. Ça va… Je rentre de vacances.
– Ah bon ! Et vous étiez parti où ?
– A Syracuse.
– Syracuse ? Moi aussi, j’aimerais bien visiter le sud de la France ; mais avec l’institut, pas possible de partir aussi loin. Non, non, non. C’est les clients, vous comprenez ? Je ne peux pas les laisser.
– Ce n’est pas un métier, c’est un sacerdoce !
– …. Oh non ! Je ne me sers pas d’os ! Tout est en plastique ici. Déjà qu’en principe, faudrait tout stériliser…
– Parce que vous ne le faites pas ?
– Pour ce que ça sert… Un coup de chiffon et c’est propre. Personne ne s’est jamais plaint !
– Quand même…
– Et puis, je n’ai pas le temps. La dernière fois que j’ai mis mes bigoudis à bouillir, ils ont fondu ! Alors merci bien ! Et sinon, Syracuse, c’est bien à visiter ?
– Oui. Et j’ai pu me rendre sur le volcan.
– ??? Le volcan ? Je croyais que vous étiez allé dans le sud ? Il y a des volcans là-bas ?
– Un peu plus au sud, oui.
– Eh bien vous m’apprenez quelque chose… Et on mange quoi là-bas ?
– Des plats méridionaux.
– Ah bon ? C’est des plats tout préparés comme on voit à la télé ?
– Pas vraiment…
– Et vous avez eu beau temps ?
– Trente-cinq degrés à l’ombre et pas une goutte de pluie.
– Vous avez eu de la chance. Ici, il a plu tous les jours la semaine dernière… Et il y a quoi d’autre à voir, à part le volcan ?
– Des vestiges de l’antiquité, des temples. Des musées, des sites archéologiques. C’est magnifique.
– Mouais…Ça doit être bien… Faudra que j’aille dans le sud un jour… Bien ! Le shampoing est terminé, on va pouvoir s’occuper de la coupe maintenant. Dites, vos cheveux mériteraient que vous les renforciez; voulez-vous notre gel fortifiant à la gelée royale ? Il est en promo à cent-vingt euros. La promo se termine ce soir. C’est un gel extra et très efficace, vous devriez en profiter.
– Non merci. J’ai juste besoin d’un rafraîchissement. Simplement.
– Comme vous voulez… Le client est…
– Droit ?
– Exactement ! Grâce au réglage du siège. Là, vous êtes bien droit. Pourquoi riez-vous ?
– Pardonnez-moi; je viens de repenser à quelque chose de drôle.
– J’espère que ce n’est pas moi qui vous fais rire ? Mon institut est une maison sérieuse et il est même question de me délivrer un label.
– Rassurez-vous, je ne ris pas de vous. De quel label parlez-vous ? Ça m’intrigue…
– Je ne sais plus. On me l’a dit… C’était un drôle de nom… Je l’ai oublié.
– Ce ne serait pas le label de Cadix, par hasard ? Il est très recherché et peu nombreux sont les instituts qui peuvent se vanter de l’avoir obtenu.
– Oui ! C’est ça ! Un de mes clients m’a avoué être inspecteur dans ma profession ; comme il était très satisfait de mon travail, il m’a promis qu’il ferait tout pour m’obtenir ce label.
– Vous le méritez. Vous allez faire des envieux et ça vous fera une bonne publicité. J’imagine que vous convoquerez la presse pour faire un article et une photo le jour de la remise du label.
Appelez-les assez tôt pour qu’ils se libèrent. Les journalistes sont des gens très occupés et ils n’ont pas beaucoup de créneaux de libres…
– Je les appellerai demain. Voilà Monsieur, votre coupe est terminée. Sonia s’occupera de vous à la caisse. Au revoir Monsieur. Et à bientôt.
– Au revoir… Et bonne chance pour votre label. Je parlerai de vous…
– Oh ! Merci, c’est gentil.

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