SAFARI

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SAFARI

 

 

Ecrit par Ludovic Coué le 15 mars 2018

 

 

 

 

J’ai pris une pelle. Mais une pelle ! Quel gadin, mes aïeux !

J’en ai eu les fesses qui ont fait bravo…

 

Je ne sais pas très bien ce que c’était comme animal ; c’était énorme, poilu, avec beaucoup de dents pointues et ça me regardait à travers les herbes hautes sous ce soleil de plomb, et ça semblait me trouver très appétissant (ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps). Je ne l’ai pas bien vu. Un lion ? Une lionne ? Un léopard ? Je ne sais pas. Je ne suis pas resté assez longtemps pour l’observer. Dès que j’ai perçu son regard, j’ai pris mes jambes à mon cou et battu tous mes records de course à pied !

Je dirais que l’instinct de survie a joué, que le lézard en moi a pris les commandes et que j’ai couru comme un dératé. Je n’aurais jamais imaginé que je pouvais courir aussi vite à mon âge dans une telle fournaise.  Cela dit, comme j’étais perdu dans la savane, j’ignorais absolument tout de la topographie et de la direction à prendre; et quand j’ai pris mon élan de sprinteur de la dernière chance, j’ai foncé droit devant moi sans réfléchir et au bout d’un bon moment,  je me suis retrouvé au bord d’un précipice et, malgré tous les moulinets que j’ai pu effectuer avec mes bras, je n’ai absolument pas pu m’arrêter.
J’ai dévalé les vingt mètres de dénivelé sur le dos, tantôt assis, tantôt allongé et, sur la fin, débout ; ce qui m’a valu de rebondir et d’aller m’étaler dans les épineux ! Cela peut paraître terrible (et ça l’est), mais c’est ça qui m’a sauvé la vie car le fauve, têtu m’avait suivi et il n’a pas pu entrer dans ces entrelacs piquants. Je crois qu’on n’y entre pas ; on ne peut qu’y tomber.

Peu pressé, et conscient d’être en sécurité, j’y suis resté bien sagement durant de longues heures  jusqu’à ce que le moule à crottes denté se lasse d’attendre en faisant les cent pas tout en grognant de frustration et qu’il décide de retourner probablement d’où il était venu ou de partir en quête d’une nouvelle proie plus accessible. Puis il m’a fallu une bonne heure pour m’extirper de là ; m’enfonçant de nouvelles épines à chaque mouvement, l’oignon et le dos comme une pelote d’épingles !
J’étais recouvert d’ecchymoses, d’épines, le nez en sang, idem pour les coudes et les genoux. J’étais en piteux état, mais bien vivant bon Dieu ! Et tellement content de l’être encore !

 

 

 

 

“PARTICIPEZ A NOTRE GRAND JEU ET PARTEZ EN SAFARI AU KENYA !“

C’est ce qu’il y avait d’écrit dans le mail qui venait de sortir mon ordi de sa pause alors que je prenais mon petit déjeuner deux mois plus tôt, chez moi dans la cuisine de mon appartement. Il était indiqué qu’il fallait suivre le lien surligné pour remplir le bulletin de participation et que le gagnant serait désigné lors d’un tirage au sort deux mois plus tard.

J’ai d’abord ricané ; repensant à toutes les arnaques qui foisonnent sur la toile et à toutes les fois où je m’étais inscrit à des concours sans jamais avoir reçu de nouvelles de qui que ce soit. La plupart étant des subterfuges pour passer des publicités. Et puis, au bout d’un moment, alors que j’allais transférer le mail à la poubelle, ma curiosité a été éveillée et je me suis dit qui ne tente rien n’a rien et que le seul moyen de gagner quelque chose un jour était à minima de participer.

J’ai scanné le mail avec mon antivirus et me suis inscrit sans grand espoir.

Deux mois plus tard, je recevais un courrier d’une société parisienne m’indiquant que j’étais le grand gagnant du concours SAFARI  et que je devais contacter l’équipe organisatrice au plus tôt.

Je n’ai jamais chassé et je ne suis pas chasseur; mais l’idée de fouler le sol africain et débusquer un grand fauve m’avait particulièrement excité… Tout en sachant que je serais bien incapable de tuer quoi que ce soit.

 

Quelques jours plus tard et après un contact téléphonique, je me suis présenté au rendez-vous comme convenu dans le quatorzième arrondissement de Paris.

En arrivant à neuf heures à l’adresse indiquée, au pied d’un magnifique immeuble Haussmannien, j’ai sonné à l’imposante porte métallique. Une voix nasillarde est sortie de l’interphone pour me demander mon identité et la raison de ma venue. Après  avoir entendu mon nom et celui du concours, la lourde porte s’est ouverte électriquement sur un hall immense tout en marbre blanc. Deux caryatides se partageaient placidement l’encadrement de la porte d’entrée; chacune de son côté et semblaient se regarder tristement.  La voix nasillarde m’a enjoint à monter au premier étage et de prendre à droite.

La porte s’est refermée derrière moi.

Un  large escalier central, en marbre lui-aussi et garni d’une magnifique rampe en métal doré très ouvragée se séparait en deux à mi-étage. J’ai donc pris à droite.

Au fond du couloir un peu sombre, une porte était ouverte, donnant sur un vaste bureau très clair.

Une voix caverneuse m’a invité à entrer : Entrez mon ami, entrez !

Le bureau était superbe ! Quel luxe et quel drôle d’ambiance…

La première chose que l’on apercevait en entrant, face à la lumière naturelle dispensée par deux grandes baies vitrées étaient un lion et un tigre blancs empaillés, assis côte à côte face à la porte. Ils avaient les babines retroussées et laissaient paraître d’immenses crocs.

Les murs comportaient pas mal de trophées exotiques : têtes de phacochères, de gazelles, des lances et boucliers africains. Et quelques fusils sur des râteliers…

 

Cher ami, je me nomme Henri ! Soyez le bienvenu, heureux homme !

Un petit type grassouillet, chauve et noir a vivement quitté son grand fauteuil derrière l’immense bureau en acajou pour me saisir la main.

Sur un ton très enjoué, il m’a assuré que j’étais très chanceux et que j’allais vivre une expérience grandiose et unique.

_ Tous les frais sont pour nous ! Billets d’avion, pension complète à l’hôtel, fournitures de matériel de chasse comme aussi bien les armes et les tenues vestimentaires.

 

J’étais aux anges, croyez-moi.

Il m’a expliqué que le concours était organisé par son entreprise tous les cinq ans et qu’il avait en  charge la logistique et l’organisation du séjour. Lui-même connaissait très bien le Kenya pour y être né et y avait un pied à terre.

 

J’ai rempli un dossier comprenant des questionnaires sur mes mensurations, mes habitudes, d’ordre médicales aussi et une police d’assurance. Et pour finir, autour d’une coupe de champagne, Henri m’a demandé si j’avais une préférence pour  la date de mon départ. Il m’a gentiment conseillé le quinze du mois suivant pour des raisons pratiques et techniques. Ça me convenait parfaitement. Evidemment.

Et un mois plus tard, je prenais l’avion pour l’Afrique. Kenya, Nairobi et pour finir Marsabit à bord d’un coucou.

Quand le petit avion a atterri au milieu de la savane, j’ai découvert comme un ranch avec des clôtures et une grande maison de plain pied tout en bois.

Henri m’a accueilli à bras ouverts et guidé jusqu’à la demeure.

Une fois à l’intérieur, j’ai été surpris par un tonnerre d’applaudissements ! Cinq types habillés comme des explorateurs étaient assis dans d’énormes fauteuils en cuir épais, couleur fauve. Ils semblaient tous ravis de me voir arriver.

Nous avons bu du champagne et les discutions étaient un peu laborieuses pour moi car aucun d’eux ne parlait français et mon anglais est quelque peu basique.. Henri me servait de traducteur. L’ambiance était sympa, nous avons bu, ri et pris des photos de groupe. Puis nous avons dîné, servis par une flopée de serviteurs distingués et silencieux.

Après le repas, nous sommes passés au salon et chacun des autres membres invités ont parlé de leurs exploits de chasseurs.  Je n’ai pas tout saisi, Henri s’étant éclipsé un moment.

A son retour, il nous a indiqué qu’il était l’heure de nous coucher car la chasse allait débuter dès le lendemain matin aux aurores.

 

La  chambre était sobre et de bon goût. J’ai dormi d’un sommeil de plomb.

 

 

Je n’ai pas bien compris ce qui s’est passé. J’étais à un moment à l’arrière d’un 4X4 avec mes guides. Nous plaisantions sous le beau soleil africain quand j’ai senti une piqûre dans le cou et l’instant d’après, je me suis retrouvé allongé par terre au milieu de la savane. Seul et le crâne endolori et j’étais trempé de sueur.

Quand j’ai enfin totalement repris mes esprits, j’ai remarqué la feuille de papier qui était posée au sol près de moi, maintenue par une petite pierre.

Il y était écrit : Cher lauréat, Vous avez eu la chance d’être choisi pour notre grand safari grâce à toutes les informations que vous avez bien voulu déposer sur le Net via Twitter et Facebook. Je crois que vous comprenez maintenant à quel point cette expérience sera unique pour vous.

En fait, je devrais te tutoyer car nous sommes amis sur Facebook depuis un bon moment. Je te connais bien. Très bien.

Nous te laissons vingt-quatre heures d’avance… Utilise-les avec intelligence.

A bientôt – ton ami Henri.

 

 

 

J’ai mis un peu de temps avant de réaliser que j’étais devenu le gibier et non le chasseur. Le concours était un piège pour des types seuls qui exposent leur vie sur le Net; et les cinq autres invités étaient les véritables clients qui avaient probablement payé une fortune pour pouvoir me tuer. D’un coup, ma gorge est devenue très sèche et mes tripes ont eu comme un spasme. La panique allait s’emparer de moi quand j’ai perçu la présence du fauve…


La pause improvisée dans les épineux m’a permis de faire le point sur ma piteuse situation : Partant d’un safari aux allures paradisiaques à bord d’un gros 4X4 flambant neuf et entouré d’une équipe de pros armés jusqu’aux dents, j’étais coincé au milieu des broussailles avec comme seul compagnon un fauve qui voulait me bouffer et une équipe de tueurs qui s’apprêtaient à me prendre en chasse en pleine savane africaine. Je n’avais pas de blessure grave – Dieu merci –  des égratignures et des piqûres, rien de plus. Les genoux tout de même sacrément endoloris…

Question logistique, une gourde aux trois quarts pleine et quelques biscuits secs dans les poches de mon gilet. Mon portable avait été désintégré durant la chute. De toute façon, je ne captais rien.

Merde ! Plus de Zippo dans la poche latérale de mon pantalon cargo ! Les salauds…

J’avais tout de même toujours mon poignard à la ceinture. Plus de bob : envolé.

Mon sac à dos perdu durant la descente. Avec du bol, j’allais peut-être le retrouver.

Pas de boussole, forcément; à quoi cela aurait-il bien pu me servir, hein ? J’allais devoir surveiller la courbe du soleil et les ombres… Pas de flingue non plus; tu penses ! Tout ce que j’avais pour me défendre, c’était un couteau ! J’avais intérêt à couper rapidement une branche pour faire une lance.

 

Une fois le félin disparu, j’ai mis un temps fou pour m’extirper des buissons. La chaleur était intense et je devais lutter pour ne pas vider ma gourde.

 

J’ai récupéré mon sac à dos un peu plus haut; il contenait toujours  une carte de la région qui ne me servait à rien, une petite bouteille d’eau et… mon sifflet de survie avec loupe intégrée, toujours accroché à la fermeture éclair qu’ils n’avaient pas remarquée; ça pouvait être utile pour faire du feu !

J’ai arraché une de mes manches de chemise pour me confectionner un couvre-chef. J’ai marché avec précaution au milieu d’un océan de hautes herbes, dans une fournaise insupportable, observant tout autour de moi, à guetter le moindre mouvement dans les herbes, à détecter le moindre bruit. La plupart du temps, plié en deux pour me faire le plus discret possible…

Je sentais au fil du temps mes forces s’estomper.

J’ai bien cru qu’après avoir échappé de justesse au fauve, j’allais probablement mourir de faim et de soif ; mes réserves en eau et en nourriture n’étant pas inépuisables. Ou mourir d’une balle dans le dos ou dans la tête au moment où je m’y attendrais le moins.

 

 

L’enfant est apparu d’un coup devant moi. Il était accroupi dans les hautes herbes et il s’est levé à mon approche.

J’ai d’abord cru que le soleil me tapait trop fort sur la tête et que  j’étais victime d’une hallucination.

L’enfant s’est timidement approché de moi. Il avait un arc dans les mains et souriait à pleines dents.

Il semblait âgé d’une quinzaine d’années et était vêtu d’un pagne. Il m’a parlé sur un ton joyeux et interrogatif. Forcément, je n’ai rien compris. Il s’est ravisé et m’a questionné en anglais. Il m’a demandé qui j’étais, ce que je faisais ici tout seul.

Je lui ai répondu que j’étais perdu et que je devais rejoindre en urgence Nairobi pour contacter mon ambassade.

Il a simplement dit OK et m’a tendu une gourde remplie d’eau. Et il m’a invité à le suivre.

Après quelques heures de marche, nous sommes arrivés dans un village fait de huttes en terre. Un groupe électrogène ronronnait quelque part. Les gens me dévisageaient avec beaucoup de curiosité.

J’ai été  très surpris en entrant dans la hutte du garçon de découvrir un grand écran plat et un PC relié à Internet. Mon sauveur a appelé sur son I-phone et un grand type dégingandé  est venu me chercher en Pick-up.

 

J’ai fini par entrer chez moi sans trop de difficultés.

J’ai changé tous mes paramètres Internet : adresses comptes, identifiants, et ceux de mon téléphone, m’offrant ainsi une virginité dans le multimédia.

J’ai aussi rapidement déménagé.

 

 

J’ai assez facilement retrouvé la trace d’Henri grâce à Internet. Je suis devenu son ami sur Facebook grâce à nos échanges sur la chasse. Je lui ai avoué ne pas connaître l’Afrique et n’avoir jamais chassé qu’en Amérique.  Sous un pseudo et avec une photo empruntée bien sûr…

Je me suis inscrit à un club de tir et j’ai pu acheter une arme de poing, un fusil à lunette et des munitions.

 

Je suis Henry depuis un mois sur tous ses trajets. J’ai noté toutes ses habitudes ainsi que tous ses contacts.

 

 

 

Je suis en train d’organiser mon safari urbain…

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