SPIRITE

0
595
Ciré
Spirite

SPIRITE

 

Quand vers minuit l’incendie a finalement été éteint par les pompiers, il ne restait plus grand-chose de la petite maison en bord de plage à la pointe du Finistère, sur la presqu’île de Crozon. Que des murs et des débris noircis. Les flammes avaient fini de dévorer tout ce qui était combustible et avaient cédé la place à de tristes volutes de fumée. La nuit noire n’était plus éclairée que par les gyrophares des soldats du feu et ceux des gendarmes dépêchés sur place.

 

Du couple qui vivait là, seul l’homme en avait réchappé, gravement brûlé. Il gisait sur l’herbe, inconscient ; à ses côtés, se tenait un énorme Cane Corso noir qui hurlait à la mort. L’homme a été immédiatement héliporté sur Brest au CHU pour y  bénéficier des soins prodigués aux grands brûlés.

Les restes d’un corps ont été retrouvés entièrement calcinés à l’intérieur.

 

Il ne fait aucun doute que le sinistre a eu une origine criminelle car des traces d’hydrocarbure ont été décelées sur toute la surface du sol. Une enquête a donc été ouverte, confiée au major Pennec, adjoint au commandant de la brigade de Crozon.

 

Jacques Guillou, le rescapé de l’incendie a été placé en coma artificiel à son arrivée au CHU afin de lui éviter des souffrances inutiles. Et le major Pennec a dû attendre qu’on le réveille afin de pouvoir l’interroger sur les circonstances du sinistre, l’enquête préliminaire n’ayant rien apporté, sinon la confirmation que des litres d’essence avaient été versés sur le sol de la maison avant l’embrasement.

 

Les restes calcinés se sont révélés être ceux de Marie Guillou, l’épouse de Jacques. L’authentification a pu être réalisée grâce au panoramique dentaire. Le couple était apparemment sans histoire et les voisins les plus proches ne les connaissaient pas vraiment. Ils vivaient là depuis cinq ans, date de l’achat de la maison. Cependant, Pennec a appris que le couple avait perdu un petit garçon de cinq ans deux ans auparavant, dans un accident sur la voie publique. Leur seul enfant.

 

Une des voisines a évoqué une période durant l’année précédente au cours de laquelle le couple avait reçu des visites régulières et nombreuses à en juger par la noria de voitures qui empruntaient la petite route menant à leur maison ; à une fréquence hebdomadaire, en fin d’après-midi chaque vendredi. Ce qui ne passait pas inaperçu dans ce coin tranquille de la presqu’île où habituellement, seuls les riverains et la factrice roulaient par ici.

 

 

 

Quand le CHU a prévenu que Jacques Guillou était sorti de son coma et qu’il serait bientôt transféré dans un autre service, Pennec a pris la route en direction de Brest afin d’entendre enfin la version du rescapé.

 

 

 

Pennec n’avait encore jamais mis les pieds à l’hôpital de la Cavale Blanche. Il s’était garé dans l’immense parking clairsemé à cette heure tardive de l’après-midi et était sorti de son véhicule sous une pluie battante. Il avait alors foncé tête baissée en direction de la porte la plus proche et avait eu un mal de chien à se repérer une fois à l’intérieur dans ce labyrinthe de couloirs ; et c’est quand il était finalement parvenu à l’accueil après avoir été guidé par un soignant qu’il s’était rendu compte qu’il était entré dans le bâtiment par une porte secondaire réservée en principe aux services techniques. La sensation d’évoluer au sein d’une fourmilière géante l’avait un peu décontenancé. Une secrétaire au bord du burn-out, le combiné du téléphone collé à l’oreille contre son épaule  et les doigts agités sur un clavier  lui a indiqué de suivre une couleur au sol jusqu’aux ascenseurs puis de monter au troisième étage et de lire les panneaux indicateurs.

 

Dans le service où Guillou vient d’être transféré, un infirmier lui a demandé de revêtir une tenue en papier transparent, une charlotte, un masque ainsi que des sur bottes. Le médecin qui l’a accueilli lui a conseillé  de ne  pas épuiser le patient qui est encore très faible.

Le major a alors demandé si le patient avait dit quelque chose en rapport avec l’incendie, et le médecin a affirmé que Guillou n’a prononcé aucun mot depuis son arrivée, mais qu’il parait terrifié, angoissé.

 

En entrant dans la chambre, Pennec découvre une tête recouverte de bandages d’où seuls deux yeux inquiets permettent d’affirmer qu’il s’agit bien d’un être humain. Sous le nez, une tubulaire entre dans les narines pour apporter de l’oxygène. Le reste du corps, branché à de nombreux flacons de perfusion et à un moniteur qui trahit par de tristes bips le rythme cardiaque, est dissimulé sous un drap blanc. Une affreuse odeur doucereuse emplit la chambre et Pennec imagine que ce sont les produits appliqués sous les bandages qui exhalent tout autour du patient.

 

Le major s’approche du lit et plante son regard dans celui de Guillou. Les yeux du grand brûlé n’arrêtent pas de passer de la porte de la chambre au gendarme en un mouvement rapide qui trahit l’affolement. Pennec pense que le malheureux a subi un grave traumatisme et qu’il lui faudra probablement du temps pour s’en remettre.

Il approche l’unique chaise de la chambre du lit et s’assied. « Bonjour monsieur Guillou, je suis le major Pennec de la gendarmerie, officier de police judiciaire en poste à Crozon et le juge m’a confié l’enquête en rapport à ce qui s’est passé chez vous. Je ne suis pas ici pour vous harceler, mais j’aimerais tout de même bien vous poser quelques questions. Vous n’avez rien à craindre. Vous êtes en sécurité ici. Êtes-vous en état de me répondre ? Et si oui, y consentez-vous ?

— Oui. M… Marie…

— Votre épouse… Elle n’a pas survécu à l’incendie. Désolé, je vous présente mes sincères condoléances.

— Elle l’a rejoint… Mon dieu ! » Des larmes coulent le long des joues du malheureux. « Il va venir…

— Qui ça ?

— Lui. Il va venir me chercher. » Pennec se demande soudain si Guillou n’a pas perdu la raison. Conséquence du drame ? « Qui va venir vous chercher ?

— Lui. Il s’est emparé de Marie. Il va revenir pour moi. »

Les bips s’accélèrent soudain et une alarme retentit dans le moniteur. Aussitôt, deux infirmiers entrent en trombe dans la chambre et injectent un produit dans la tubulure de la perfusion tout en jetant un regard sombre au gendarme qui réfléchit à ce qu’il vient d’entendre. Rapidement, les bips s’espacent et la respiration de Guillou reprend une fréquence normale. « Vous ne pouvez pas rester Monsieur, on vient de le sédater. Vous vous rendez compte de ce que vous lui avez fait ? C’est quoi ces méthodes ?

— Pour votre gouverne, Je lui ai posé une simple question. Et je n’ai aucun compte à vous rendre. Je vous conseille amicalement de bien réfléchir à ce que vous allez dire car je n’hésiterai pas à vous faire arrêter pour entrave à une enquête criminelle. »

L’infirmier ouvre la bouche puis la referme avant de sortir de la chambre, blanc comme un linge.

 

Pennec reste un moment circonspect à contempler le patient paisiblement endormi. Qu’avait-il voulu dire ? Qui allait venir ? Et qu’était-il arrivé à sa femme ? Mystère !

 

Avant de quitter l’hôpital, le gendarme s’entretient avec le médecin, chef de service et lui indique qu’il reviendra le lendemain en fin de matinée.

 

Près du CHU, le gendarme entre dans l’hôtel le plus proche et réserve une chambre. Le soir s’installe rapidement et la pluie battante ne cesse de cingler contre les vitres. Le ciel semble aussi épais que le mystère entourant l’incendie chez les Guillou… Le major consulte Google maps sur son PC portable et vérifie les différentes voies de sortie du centre hospitalier. Après une douche brûlante qui lui fait oublier la froideur de la pluie, il descend au restaurant de l’hôtel et dîne avant de remonter se coucher.

 

 

En entrant à nouveau dans la chambre de Guillou, Pennec retrouve ce même regard affolé au milieu des bandages. D’après le médecin, les brûlures sont tellement étendues sur le corps du patient que cela tient presque du miracle qu’il soit encore en vie. Le jean en coton et les chaussures ont préservé une partie cruciale de l’épiderme, ce qui lui a probablement sauvé la vie. Ce matin, Guillou a bénéficié de l’apport d’un anxiolytique afin d’éviter une nouvelle crise de panique. Il semble déjà beaucoup plus détendu.

 

Le major comprend que Guillou a été surpris par l’incendie et qu’il a dû fuir les flammes en les traversant. S’il avait voulu se débarrasser de sa femme et déversé l’essence et allumé le feu, il se serait forcément arrangé pour s’en sortir indemne. Ce serait donc son épouse qui aurait incendié la maison et aurait voulu les faire périr tous les deux ? Pour quelle raison ?

« Bonjour Monsieur Guillou. Vous vous souvenez de moi ?

— Major Pennec.

— Content de vous revoir dans de meilleures conditions. Pouvons-nous nous entretenir sereinement sans que vous ne cédiez à la panique ?

— Je fais ce que je peux… Si vous étiez à ma place, vous réagiriez de la même façon.

— Je ne peux pas me mettre à votre place ni comprendre ce que vous avez vécu. Pas tant que vous ne m’aurez pas expliqué ce qui s’est passé ce soir-là chez vous.

— Je n’ai pas allumé l’incendie…

— Ça, je m’en suis convaincu. Alors qui ? Votre épouse ?

— Non. Ce n’est pas elle… La pauvre.

— D’après les premières constatations, vous n’étiez que deux dans la maison : Vous et votre épouse… et le chien ! Votre chien qui devait se trouver dehors au moment des faits puisqu’il n’a présenté aucune trace de brûlure.

— Qu’est devenu mon chien ?

— Vos voisins l’ont recueilli jusqu’à ce que vous reveniez le reprendre. Sacrée bestiole que vous avez-là. Impressionnant !

— Ne vous fiez pas à son apparence, c’est une bonne pâte.

— Bien. Si on revenait à ce qui s’est passé chez vous ?

— Vous aurez du mal à me croire…

— Racontez toujours, je verrai bien si je vous crois ou non. Aux fins de l’enquête, je vais enregistrer votre déposition dans ce dictaphone numérique. Votre narration sera ensuite transposée sur papier par dactylographie. Attendez un instant je vous prie… » Le major approche la tablette de malade au plus près de la tête de Guillou et y dépose son Olympus. « Voilà, vous pouvez parler, ça enregistre. »

Le patient lève les yeux au plafond et des larmes coulent le long de ses joues. Il semble fixer un point au-dessus de sa tête, probablement pour se concentrer pense Pennec. « Quand on est arrivé sur la presqu’île, nous étions trois et vivions dans le bonheur. Mon fils Antoine était alors âgé de trois ans. Antoine… Un petit garçon rieur aux cheveux mi longs et blonds. Nous cherchions alors une maison à acheter et malgré les prix élevés, il nous apparaissait plus judicieux d’acheter que de louer. Quand la maison a été mise en vente, nous l’avons visitée et Marie a eu comme un coup de foudre. Maison en pierre aux volets bleus à proximité de la grande plage et une route très peu fréquentée…

Nous avons immédiatement fait une proposition d’achat qui a convenu et rapidement, la maison était la nôtre. Ça nous changeait de la ville, loin du bruit et de la pollution dans un cadre idyllique. Antoine courait partout autour et dans la maison. Il adorait porter des bottes en caoutchouc par-dessus les jambes de son jean et quand il pleuvait, il sortait quand même recouvert de sa veste et son chapeau en ciré jaune et il adorait porter ses bottes bleues avec les bandes blanches sur le dessus. On gardait toujours un œil sur lui au cas où. Il n’allait jamais bien loin tout seul. Il faisait quelques pas sur le sentier qui mène à la plage. Souvent, il s’accroupissait et croisait ses doigts potelés sur ses genoux pour observer les bestioles qui vivent sous les pruneliers et, une fois rentré, il les dessinait de mémoire. L’été, c’était des sauterelles, des orvets, des grillons, des scarabées, des oiseaux et plus tard dans la saison, il représentait des escargots, des limaces et d’autres animaux encore. On lui avait expliqué qu’il ne devait pas aller sur la route et que s’il devait la traverser, il lui fallait d’abord regarder à gauche puis à droite pour s’assurer qu’aucun véhicule n’arrivait.

Un an après notre entrée dans les lieux, Marie a cédé à la  demande d’Antoine d’avoir un chien. Demande à laquelle je m’étais un peu sournoisement associé en incitant mon fils à en parler souvent. Ma femme a décidé que quitte à adopter un chien, autant que ce soit un gros qui puisse impressionner d’éventuels rodeurs. Nous avons jeté notre dévolu sur un Cane Corso, chien réputé pour être protecteur et doux avec ses maîtres et courageux face à l’adversité.

C’est ainsi que Blackie est entré dans notre cercle familial. C’était un chiot et Antoine s’est immédiatement pris d’affection pour lui ; si bien que très rapidement, ils sont devenus inséparables. Blackie restait sur ses talons en bon chien protecteur. Au fil des semaines, le chiot a grandi et a pris du poids pour devenir le magnifique spécimen que vous avez vu. Le chien allait devenir son meilleur compagnon de jeux.

 

 

Un après-midi d’été, Antoine jouait avec Blackie à la balle. Moi, j’étais en tournée, je suis kiné. Il faisait un temps splendide et mon fils transpirait. Marie avait déposé sur la table de jardin une carafe de citronnade. Antoine portait sa casquette Buzz l’éclair. Il lançait la balle en l’air et Blackie la rattrapait avant qu’elle ne touche le sol pour la plus grande joie de son petit maître qui riait aux éclats. Antoine criait joyeusement : « Allez Blackie, tu peux la rattraper celle là ? » Et il lançait la balle le plus haut possible. Le chien suivait la trajectoire de la balle sans la quitter des yeux et finissait par sauter en l’air pour l’attraper avant qu’elle ne retombe.

Marie était assise à la la table de jardin pour profiter de ces instants joyeux quand elle a entendu un vrombissement auquel elle n’a pas prêté attention.

Le chien n’a pas renvoyé la balle à mon fils en la déposant à ses pieds comme il le faisait jusqu’alors.  Peut-être s’était-il lassé de ce jeu ? Toujours est-il qu’il a gardé la balle dans sa gueule et qu’il est parti en sautant joyeusement en direction de la route qu’il a traversée en deux bonds. Mon fils a paru surpris quelques secondes puis l’a suivi en courant. À ce moment, le bourdonnement s’est amplifié et Marie a pris conscience qu’un véhicule arrivait à proximité. Elle n’a pas eu le temps de crier pour stopper Antoine dans son élan. Elle a entendu les pneus crisser sur les gravillons et puis le choc. Elle m’a avoué qu’elle est restée paralysée durant quelques secondes avant de courir en direction de la route.

Antoine avait disparu presque entièrement sous la voiture ; seule sa tête dépassait, ses longues mèches blondes maculées de son sang. Il est mort sur le coup, le crâne fracturé en plusieurs endroits. Le gars qui conduisait la voiture est sorti de son véhicule et s’est évanoui en apercevant le corps inanimé de mon fils au sol. Il paraît qu’il ne s’en est pas totalement remis…

 

Quand je suis rentré en hâte après qu’on m’ait prévenu par téléphone que quelque chose de grave était arrivé chez moi, les gendarmes étaient toujours stationnés près de notre entrée, les véhicules étaient vides, tout le monde se trouvait chez moi autour de ma femme pour la soutenir.

J’ai cru mourir au moment où j’ai compris que mon fils était mort. Je suis allé à la morgue pour le voir, pour m’assurer de la réalité car une partie de moi refusait de croire à sa disparition, que je ne le reverrai plus jamais rire, qu’il ne m’appellerait plus « Papounet ».

Ce jour-là, quelque chose en moi s’est cassé, vous savez. C’est psychologique bien sûr, mais pas seulement, c’est physique aussi. J’ai senti littéralement mon cœur se briser et une douleur sourde s’est installée dans mon corps et ne m’a plus jamais quittée. Aujourd’hui encore, elle est bien présente.

 

Quant à Marie, elle, elle s’est complètement effondrée ; moralement et physiquement. Nous avons dû recourir à un psychiatre pour qu’elle remonte un peu la pente, quelle surmonte sa douleur et sa culpabilité. Personne ne lui a jamais fait le moindre reproche, elle n’en avait pas besoin. Elle était son propre juge et elle était très sévère, voire impitoyable. L’année qui a suivi la mort d’Antoine a été une année d’hiver pour nous. Le froid, la tristesse et la douleur ne nous quittaient pas. Et tout dans la maison nous rappelait l’absence cruelle de notre fils unique. Les cadres de photos en pêle-mêle un peu partout, son ciré accroché à une patère, sa chambre que nous n’osions plus ouvrir et Blackie qui se lamentait tous les jours et qui a fini par refuser de s’alimenter. Il était aussi malheureux que nous, je me suis même demandé s’il ne culpabilisait pas lui aussi… J’ai dû l’emmener chez le vétérinaire qui l’a ausculté et qui au bout de deux jours d’observation et de perfusion a diagnostiqué une dépression sévère. Outre les fortifiants à lui administrer, il m’a vivement conseillé de lui occuper l’esprit par des activités ludiques et des promenades. Le véto m’a expliqué que face à la perte de mon fils, il fallait, si je tenais à mon chien que je lui procure un substitut ; remplacer Antoine en quelque sorte. Sur le coup, j’ai trouvé ça complètement déplacé et idiot. Et puis, j’ai réfléchi et je me suis rendu compte que je ne voulais pas perdre Blackie. Alors je l’ai pris en main et le chien ne me quittait plus. Je l’emmenais dans ma tournée, j’essayais de jouer avec lui et je lui faisais faire de longues balades sur la côte. Parfois, je réussissais à décider Marie de nous accompagner. Rarement au début, et puis, le temps passant, elle se joignait à nous plus souvent.

La plupart du temps, nous n’échangions pas un mot et le chien marchait à nos côtés la tête basse. Nous étions comme des survivants, vous comprenez ?

– Oui. Je comprends.

– Au bout de quelques mois, j’avais l’impression que nous avions repris une vie normale et que nos plaies cicatrisaient lentement mais sûrement, même si je pleurais en silence tous les soirs avant de m‘endormir, en revoyant mon fils courir et rire aux éclats dès que je fermais les yeux. Je me rappelais certaines scènes, sa façon de s’exprimer, sa gestuelle et ses câlins… Mon Dieu, comme il me manque.

 

Le conducteur de la voiture a été complètement déchargé de toute responsabilité car les gendarmes ont conclu qu’il roulait à quarante kilomètres heures lors de l’accident. J’ai su plus tard qu’il avait dû subir une psychothérapie pour s’en remettre. Je ne lui en ai jamais voulu ; enfin, pas vraiment.

 

Je crois que c’est l’année dernière que Marie a commencé à s’intéresser au spiritisme et aux médiums qui prétendent accéder à l’au-delà et à communiquer avec les défunts. Je lui ai fortement déconseillé d’emprunter ce chemin pavé d’arnaques et d’imposteurs… Mais elle ne m’a pas écouté. Elle nourrissait l’espoir d’entrer en contact avec Antoine.

Croyez-vous en Dieu Major ?

— Euh… Ça dépend des jours…

— Comme tout le monde. Marie s’est inscrite à un groupe de spirites de la région sur le Net et elle a commencé à organiser des séances chez nous. Je trouvais ça ridicule mais je me disais aussi que d’un autre côté, ce genre d’activité pourrait lui redonner un peu de l’énergie perdue. Et pendant quelques semaines, au fil des séances, il me semblait qu’elle allait beaucoup mieux. Et c’était vrai, elle avait repris ses brosses et ses tubes de peinture et je crois bien l’avoir entendue chantonner en partant en balade avec Blackie.

Ça allait mieux jusqu’à cette terrible séance… Ils se tenaient tous par la main, assis autour d’une petite table à psalmodier des incantations comme d’habitude et une énorme bougie placée au centre du cercle qu’ils formaient éclairait leurs visages. Comme les autres fois, j’étais assis dans mon fauteuil à remplir les cases des mots fléchés et je les écoutais d’une oreille distraite quand soudain, Marie a poussé un long cri strident avant de s’affaler sur la table. La bougie s’est brusquement éteinte et la fenêtre qui était fermée s’est brutalement ouverte pour se refermer aussitôt avec fracas. D’un bond j’ai quitté mon fauteuil et quand j’ai soulevé ma femme, son visage est apparu très pâle, les yeux révulsés. Elle était inconsciente. J’ai remarqué que Blackie était tapi dans son panier et qu’il tremblait de tout son corps.

Les membres du groupe s’étaient levés et semblaient un temps pris de panique avant d’exploser de joie. D’après eux, ils n’avaient jamais eu le moindre résultat au cours de leurs séances. C’était la première fois qu’ils rencontraient un succès dans leurs tentatives. Je les ai tous renvoyés avec comme consigne de ne jamais revenir. Certains ont protesté, mais comme je les ai poussés dehors et claqué la porte derrière eux, ils sont partis.

J’ai transporté Marie sur notre lit. Elle prononçait des mots que je ne comprenais pas. Par moments, elle souriait puis en tendant les mains, elle pleurait. Ses yeux étaient toujours révulsés. Je l’ai recouverte d’une couette et je l’ai veillée. Elle s’est endormie une heure plus tard en ronflant. Inquiet, je me suis demandé si la séance n’avait pas déclenché une crise d’épilepsie chez elle ? Mais non, ses muscles des mâchoires étaient restés souples et sa vessie avait tenu bon.

J’ai fait des recherches sur Internet et j’ai trouvé un article qui explique que quand ce genre de phénomène se produit, c’est que la personne est médium et qu’elle a établi un contact avec l’au-delà. Une réussite !

 

Au matin, Marie allait bien et paraissait radieuse. Elle ne se souvenait pas de son expérience de la veille. Et le fait que j’aie viré manu militari ses amis du groupe ne la chagrinait pas le moins du monde. Elle m’a même avoué qu’elle ne croyait plus trop à ces histoires de spirites, que j’avais probablement raison et qu’elle allait quitter le groupe pour passer à autre chose.

Quand je lui ai raconté ce qui lui était arrivé la veille, elle a paru étonnée puis a déclaré qu’elle avait peut-être fait un malaise. Rien de grave.

 

Un mois a passé sans le moindre nuage et je commençais  me détendre. Le soir, nous avons fait deux pizzas au four, pas la pâte, mais toute la garniture et nous avons ouvert une bouteille de vin rouge, un Saint-Emilion de bonne cuvée.

Après notre repas, on a décidé d’aller marcher sur la plage. On y voyait assez clair car la lune était pleine. Nous marchions d’un pas lent, accompagnés par Blackie et nous discutions de choses et d’autres quand le chien a stoppé net et s’est mis à gronder. Son poil était hérissé sur son dos. Il fixait quelque chose un peu plus loin, près de l’endroit où viennent mourir les vagues sur le sable fin. Nous avons alors pensé que le chien avait senti la présence de jeunes qui aiment se retrouver le soir sur la plage et nous sommes rentrés.

Dans l’après-midi du jour de l’incendie, en entrant dans la cuisine, j’ai trouvé Marie debout devant la fenêtre qui donne sur la plage en contrebas. Elle était immobile, les bras le long du corps. Je lui ai demandé ce qu’elle regardait et elle a levé le bras et tendu l’index en chuchotant : « C’est lui ? Là bas ? Il est revenu ? »

Je ne comprenais pas bien ce qu’elle voulait dire alors j’ai scruté la plage et mon sang s’est glacé. Au loin, près du rivage, il y avait un petit garçon blond aux cheveux mi-longs revêtu d’un ciré jaune, d’un jean bleu et de bottes en caoutchouc bleues avec des bandes blanches. Exactement comme aurait été vêtu Antoine pour marcher le matin au bord de la mer.

Marie a porté la main à sa bouche et a sangloté : « C’est notre fils, regarde, il nous fait signe de la main, il est revenu ! C’est un miracle ! Oh mon Dieu ! Viens ! On va le rejoindre ! » Je lui ai répondu que c’était impossible, que les miracles ça n’existe pas et qu’il s’agissait probablement d’un autre petit garçon à la silhouette identique. Je suis allé chercher mes jumelles et les lui ai tendues, pensant qu’elle se rendrait compte par elle-même… Mais au contraire elle a hurlé que c’était bien lui et qu’il fallait à tout prix le rejoindre. Alors, mon cœur s’est mis à battre la chamade, et pris d’un doute, j’ai utilisé les jumelles à mon tour et ce que j’ai vu d’abord, c’est un petit garçon de dos en tout point identique à mon fils et un espoir fou m’a envahi et quand il a tourné la tête et que son visage m’a fait face, je n’ai pas pu retenir un cri d’horreur ! Ce que je voyais était une abomination… Le visage était émacié de couleur verdâtre, les yeux étaient entièrement noirs et ses dents étaient longues et pointues et le sourire carnassier qu’il arborait me terrorisait. Et puis son visage s’est transformé pour devenir celui de mon fils. J’ai immédiatement pensé qu’il s’agissait d’un démon.

 

En entendant mon cri, Marie est sortie de la chambre où elle se hâtait de d’enfiler un gros pullover pour sortir. Je devais être bien pâle car elle s’est inquiétée : « Qu’est-ce qu’il y a ? Il est tombé dans l’eau ? » Je lui ai redit que ce qu’il y avait là bas n’était pas notre fils ; qu’il s’agissait de quelque chose de monstrueux. Elle a haussé les épaules et a fini de se rhabiller. En sortant, elle m’a fait signe de la suivre et j’ai fait non de la tête. Je lui ai demandé de ne pas y aller, mais elle m’a répondu : « N’importe quoi ! » Avant de filer à grandes enjambées en agitant la main et en poussant des cris. Je l’ai suivie du regard, je l’ai vue arriver sur la plage et courir vers la chose en ciré jaune. Je l’ai vue l’attraper et la prendre dans ses bras.

À l’aide des jumelles, j’ai vu cette chose entourer les épaules de ma femme de ses petits bras, l’embrasser dans le cou et puis son visage s’est tourné vers moi et son affreux sourire toutes dent dehors est réapparu. J’ai senti mes jambes flageoler et tandis que Marie en larmes revenait en embrassant goulûment et frénétiquement ce qu’elle prenait pour notre fils, j’ai perdu connaissance.

Quand j’ai repris mes esprits, le soir commençait à tomber. J’étais allongé sur le canapé et j’ai immédiatement senti une forte odeur d’essence. Les vapeurs me faisaient un peu tourner la tête. Je me suis redressé et là, j’ai vu Marie vider un jerrycan d’essence sur le plancher. Je lui ai demandé ce qu’elle était en train de faire. Elle avait un air des plus sérieux et elle s’est redressée, toujours le jerrycan à la main et de sa main libre a écarté la mèche qui dépassait du fichu qu’elle avait posé sur sa tête comme elle le fait les jours de grand ménage et qui lui tombait sur les yeux. Elle a posé sa main sur sa hanche et m’a dit qu’Antoine voulait nous emmener tous les deux et que pour ça, il fallait faire nos bagages. Je lui ai alors demandé pourquoi elle déversait de l’essence sur le sol de la maison et elle m’a répondu que je racontais n’importe quoi, qu’elle s’apprêtait à laver les sols avant notre départ. Que ça sentait assez fort la Javel pour que je m’en rende compte ! Je lui ai alors demandé où était passé le petit garçon. Elle a souri et a passé son pouce au-dessus de son épaule : « Il est juste à côté, et il m’aide, lui ! » Et il est apparu dans l’embrasure de la porte, derrière ma femme. Il arborait un sourire angélique. Il gardait ses mains dans son dos et son sourire a changé pour réapparaître carnassier quand ses mains sont venues se placer devant lui. Il tenait une allumette dans sa main droite et la boîte d’allumettes dans la gauche. Marie continuait de vider son jerrycan. Je lui ai demandé de venir me rejoindre, pensant pouvoir l’attraper et la faire sortir de la maison, mais elle a refusé prétextant qu’elle avait bien trop à faire avant notre départ. Quand la créature a craqué l’allumette et l’a jetée devant lui, j’ai bondi en direction de Marie pour l’attraper. Mais alors que toute la pièce s’enflammait, elle continuait à verser l’essence au sol. J’ai tenté de la saisir par le bras mais elle s’est dégagée en râlant. Ses cheveux flambaient déjà. J’ai alors compris qu’elle ne se rendait pas compte de la réalité et que la chose la maintenait sous son emprise. Je l’ai entendu éclater d’un rire sardonique et quand je n’ai plus supporté la morsure du feu, j’ai foncé droit vers la baie vitrée et je suis passé à travers. J’ai atterri sur la pelouse et j’ai roulé sur moi-même pour éteindre les flammes qui m’entouraient. Avant de perdre connaissance, j’ai entendu un cri de rage. Celui de la bête. Je crois que Marie ne s’est rendu compte de rien. Elle est morte en croyant nettoyer les sols avant de partir suivre son fils revenu d’entre les morts.

Je vous ai expliqué ce qui s’est passé major ; me croyez-vous ?

— Je dois vous avouer que c’est un peu spécial… Hier, vous m’avez dit qu’il allait venir vous chercher. Vous parliez de celui qui se fait passer pour votre fils ?

— Oui. C’est bien de lui que je vous parlais.

— Et comment pouvez-vous penser qu’il va venir vous chercher ?

— Parce qu’il me l’a dit. Avant de m’évanouir, sa tête est apparue dans les flammes, dans l’encadrement de la baie vitrée. Il ne ressemblait plus du tout à un petit garçon et les flammes ne semblaient pas l’incommoder. Il m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit en souriant de toutes ses dent si longues : « Tu t’en es sorti cette fois, mais bientôt, tu seras à moi toi aussi »

— Je vois… Vous pensez qu’il viendrait vous chercher ici ?

— Je l’ignore. Je ne suis pas un spécialiste de ce genre de chose. Mais vous savez, finalement, vous n’êtes pas obligé de me croire. Mais s’il vient, vous n’aurez plus de doutes…

— Espérons pour vous que je garderai mes doutes. Je vous remercie d’avoir bien voulu déposer pour l’enquête. Je repasserai bientôt vous voir. Au revoir Monsieur Guillou.

— Adieu major. »

 

En parcourant le couloir du service en direction de la sortie, Pennec se dit que Guillou est devenu complètement cinglé et qu’il a perdu tout sens des réalités. Il pense que c’est la femme qui a allumé l’incendie, par folie peut-être ? Il en est quasiment persuadé. Il prend l’ascenseur et se retrouve bientôt au rez-de-chaussée. Tout à ses réflexions, il passe devant une grande fenêtre qui donne sur la pelouse. Il se dit que c’est encore un jour pluvieux sur Brest quand il remarque non loin une forme jaune près d’une porte des services techniques, comme celle qu’il avait empruntée le premier jour. Pennec s’approche de la vitre et comprend qu’il s’agit d’un enfant en ciré jaune. L’enfant tend le bras vers la poignée de la porte et, avant d’ouvrir, il tourne la tête et fait face au gendarme qui pousse alors un cri d’horreur.

Le major prend ses jambes à son cou et appuie frénétiquement sur le bouton d’appel de l’ascenseur qui n’arrive pas. Il ne veut pas attendre et court vers les escaliers qu’il grimpe quatre à quatre. Il n’est plus très loin d’arriver au troisième étage quand l’alarme incendie retentit. Il franchit la porte et court en direction de la chambre de Guillou. Une épaisse fumée passe sous la porte et du personnel arrive chacun un extincteur dans les bras. Ils percutent les appareils et entrouvrent la porte avec précaution et vaporisent copieusement le lit enflammé. Les draps ont brûlé et l’alèse, ainsi que le matelas ont fondu. En dehors du lit, rien ne semble avoir été atteint par les flammes. Et le corps de Jacques Guillou git carbonisé au milieu du cadre métallique sur les ressorts encore brûlants. Le major se passe la main dans ses cheveux courts et pose son front contre la fenêtre.

En bas, sur la pelouse, un enfant en ciré jaune lui fait coucou de la main.