L’AMI PERDU

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J’avais un ami. Antoine. Le seul véritable ami que je n’aie jamais eu. Il était toujours là pour moi et j’étais toujours là pour lui. Quelles qu’aient été les circonstances, sur un simple coup de fil de la part de l’autre, on accourait pour aider.

On s’était connu au collège, on s’était découvert pas mal de points communs, d’intérêts communs. Nous avions les mêmes goûts pour la musique, les livres et le cinéma.

Dans la cour de récréation, nous faisions bloc si quelqu’un venait nous chercher des noises et face à notre solidarité et notre force de caractère, après une tentative d’intimidation et des coups échangés en début d’année, les satrapes du collège nous avaient fichu la paix.

Ensuite, le lycée, la Fac, le boulot et la famille et pendant tout ce temps, malgré la divergence de nos choix professionnels, nous sommes toujours restés en contact. Lui à Paris au siège de la banque de France et moi à Rennes comme professeur à la faculté.

Nous passions les fêtes de fin d’année ensemble, joignant nos deux familles sous un même toit.

La concorde et l’harmonie régnaient. Nous menions nos existences en parallèle et nous échangions souvent pour avoir l’avis de l’autre sur tel ou tel problème.

La concorde et l’harmonie régnaient donc. Jusqu’à ce petit incident auquel je n’ai pas prêté beaucoup d’attention sur le moment et qui allait par la suite ruiner notre amitié et la transformer en… Il faut que je revienne un peu en arrière pour vous expliquer ce qui s’est réellement passé. Je dois remonter à Noël, deux ans plus tôt.

Il neigeait ce matin-là ; à la plus grande joie des enfants qui s’étaient agglutinés devant la baie vitrée, agenouillés sur le canapé pour assister au spectacle des flocons qui au début virevoltaient avec grâce comme des papillons dans la pâle clarté matinale et qui se sont mis à tomber en diagonale, drus et rapides quand le ciel s’est assombri.

J’avais, pour l’occasion, allumé un feu dans la cheminée et le bois crépitait au milieu des flammes qui dansaient follement derrière la vitre de l’âtre. La maison sentait bon le feu de bois et tandis que les enfants s’émerveillaient devant la neige qui recouvrait tout, nous préparions le repas du réveillon ; un véritable gueuleton !

La veille, nous avions fait les courses et décidé du menu ensemble. Nous avions acheté de la langouste à un prix raisonnable, du foie gras, du saumon fumé, de la biche et une énorme bûche à la vanille et au chocolat. Nous avions aussi choisi les vins. Antoine s’y connaissait sacrément en vins et ses conseils en la matière étaient toujours judicieux.

Au moment où les langoustes agonisaient en silence dans la marmite, le ciel s’est éclairci et les enfants ont demandé à aller jouer dehors pour profiter de cette neige immaculée qui tombait encore à gros flocons. Tout le monde s’est rué sur les bottes, les gants, les écharpes et les bonnets et une fois prêt, tout ce petit monde s’est égayé dans le jardin, telle une volée de moineaux. A travers les vitres, nous entendions leurs rires et leurs cris de joie. C’était une journée extraordinaire et ce Noël promettait d’être un de nos plus beaux Noëls.

Vers onze heures, Antoine nous a servi deux verres de whisky et nous nous sommes confortablement installés devant la cheminée pour deviser quand Hélène, son épouse lui a demandé son téléphone pour appeler sa mère ; son Apple était déchargé et le seul cordon d’alimentation qu’elle avait emporté était celui qui se branche sur l’allume-cigare de la voiture.

Antoine lui a tendu son mobile en lui demandant de bien vouloir saluer sa mère de sa part. Elle a souri et, avant de s’éloigner pour téléphoner, elle nous a pris en photo. A ce moment précis, j’ai perçu comme une crispation chez mon ami ; j’ai aussi remarqué que ses doigts blanchissaient autour de son verre de whisky. Puis, nous avons repris le fil de notre discussion.

Quand Hélène est revenue pour lui rendre son mobile, elle ne paraissait plus aussi enjouée et il me semble que les fêtes n’ont pas été aussi joyeuses qu’on aurait pu l’espérer.

Six mois plus tard, en fin de soirée, alors que nous continuions à nous entretenir régulièrement au téléphone et que tout semblait se passer parfaitement, j’ai reçu un appel d’Hélène. Elle était effondrée et elle sanglotait: » C’est affreux… Abominable… Je ne comprends pas comment une telle chose est possible…

— Hélène ? Que se passe-t-il ?

— Antoine…

— Oui. Il est arrivé quelque chose à Antoine ?

— Oui… C’est affreux.

— Comment ça ? Explique moi. Je l’ai eu au téléphone hier et tout semblait aller bien.

— Antoine est en prison… Il voit le juge demain.

— En prison ? Mon Dieu ! Il a volé de l’argent à la banque ?

— Non… C’est pire que ça…

— Pire que ça ? Il a tué quelqu’un ?

— Non. Tu te souviens du dernier Noël qu’on a passé chez vous ?

— Bien sûr !

— J’ai eu besoin de son téléphone parce que le mien n’avait plus de batterie.

— Oui, effectivement, je m’en souviens parfaitement.

— Avant d’aller appeler ma mère, je vous ai pris en photo tous les deux, assis dans vos fauteuils devant la cheminée.

— Oui. Et ?

— Après avoir joint ma mère, j’ai voulu voir si la photo était réussie… Je suis allée voir dans ses répertoires pour la retrouver et j’ai découvert dans sa carte mémoire un répertoire nommé « X ». Prise de curiosité, je suis entrée dedans, pensant y trouver des photos cochonnes de femmes.

— Et ce n’était pas ça ?

— Non… Il s’agissait de photos et de vidéos d’enfants. De très jeunes enfants. Une véritable horreur !

— Ce n’est pas possible ! Pas Antoine ! Je le connais depuis toujours, il ne peut pas avoir de tels penchants pervers !

— Je croyais le connaître moi aussi. Quand nous sommes rentrés après le réveillon et que nous nous sommes retrouvés seuls à la maison après que les enfants se soient couchés, je lui en ai parlé. Il m’a alors avoué que ça le fascinait, l’attirait comme un aimant depuis qu’il avait découvert ça sur le Net. Il m’a promis d’effacer ces horreurs de son téléphone et qu’il ne retournerait jamais plus voir ce genre de saloperies sur la toile.

— Mon dieu… Je n’arrive pas à y croire. Et il a arrêté ? Non ?

— C’est ce que j’ai cru et je pense qu’effectivement, il a cessé de regarder ce genre de choses pendant un moment.

— Ah! Quand même !

— Oui. Mais ce matin, les policiers sont venus à la maison ; ils avaient une commission rogatoire. Ils ont fouillé partout et ils ont emporté tous nos PC, les disques externes, tous les CD et les clés USB. Même ceux des enfants…

— Bon sang ! Il a recommencé !

— Oui. Et son adresse IP l’a trahi. Les policiers ont pu remonter jusqu’à lui et trouver notre adresse en ville. Un inspecteur m’a confié qu’Antoine avait utilisé différents moyens pour masquer son identité mais qu’ils avaient fini par l’identifier. Il m’a aussi révélé qu’Antoine se connectait souvent sur un forum de pédophiles et qu’il échangeait des images et des vidéos. D’après-lui, notre PC contiendrait des milliers de ces photos d’enfants. Tu te rends compte ?

— Je… Je ne sais pas quoi te dire. Ça paraît tellement impossible !

— Oui. Pendant que les policiers étaient à la maison, d’autres arrêtaient Antoine à la banque. Ils l’ont emmené au poste et plus tard, ils l’ont incarcéré. Je ne sais pas quoi faire.

 

Antoine a été jugé et condamné. Lourdement. C’était mon ami… Mais je crois qu’il a eu ce qu’il mérite. L’Antoine d’aujourd’hui n’est pas celui avec qui j’avais tant de points communs ; celui-là a disparu, s’est perdu dans les méandres d’Internet pour se transformer en une sorte de monstre pervers qui salit ce qu’il y a de plus beau au monde.

Hélène m’a assuré qu’il ne s’en était jamais pris aux enfants ; il n’était jamais passé à l’acte. Sa condamnation concernait uniquement la détention et l’échange de supports pédopornographiques.

Je pensais que l’on pouvait vraiment connaître quelqu’un. Je n’imaginais pas qu’une telle zone d’ombre pouvait exister sans que personne ne s’en rende compte. Je me suis lourdement trompé et ça me laisse un sentiment de malaise, une blessure béante ainsi qu’une sourde colère au fond de moi.

Je ne me suis pas rendu à Paris pour lui rendre visite. Il m’a écrit. Dans ses lettres, il m’a expliqué qu’il était soulagé d’être incarcéré ; qu’on l’ait arrêté avant que ça ne devienne plus grave, qu’il s’en prenne à quelqu’un… à un enfant. Il a tenté de se défendre en invoquant son impuissance à résister, malgré ses efforts ; que cela devait être une maladie, une addiction, comme d’autres sont pris par le jeu ou la drogue. Il m’a demandé de lui pardonner.

Je n’ai pas pu lui pardonner. Je ne le peux pas et ne le pourrai jamais. Je suis persuadé que sa peine de prison ne le guérira pas ; il ne guérira jamais. Tôt ou tard, une fois libéré, il recommencera. Comme les autres.

Hélène a demandé et obtenu le divorce pour faute. Elle a quitté la capitale et s’est rapprochée de nous. C’est une bonne chose. Pour les enfants, leur père a eu un grave accident auquel il n’a pas survécu. Elle a aussi demandé à ce que ses enfants changent de nom pour apparaître sous son nom de jeune fille.

 

J’avais un ami. Un type extraordinaire. Le Net l’a tué et n’a laissé que son ombre dans la réalité ; un enveloppe gangrenée qui ne guérira jamais.

L’ami que je garde en mémoire a disparu. Il était bienveillant, sain de corps et d’esprit et je savais que je pouvais compter sur lui.

Quand je pense à lui, à cet Antoine-là, je dis souvent : « Tu vas me manquer ».