MENHIRS

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MENHIRS

 

 

 

Ecrit par Ludovic Coué le 05 mai 2018

 

 

 

Certains lieux sont chargés d’histoire, d’autres enferment des secrets…

 

Suite à un concours photo organisé par un journal, Jean Deraime s’est mis en tête de parcourir la côte bretonne en quête d’un bon cliché digne d’attirer l’attention et, qui sait ? Remporter le prix et avoir sa photo et son nom dans le journal ? « Avec un peu de bol et du talent… Rien n’est impossible » Pensait-il quand sa petite voiture est arrivée au bout d’un chemin près de la côte. Il faisait un temps magnifique. Un ciel entièrement bleu et un soleil puissant au point d’envoyer se faire foutre tous ceux qui critiquent le climat breton.

 

Le GPS n’indiquait rien bien que de derrière son pare-brise, il apercevait une sorte de petit village, un hameau. Pas de panneau, pas de goudron, ni poteaux électriques. La route s’arrêtait simplement là.

« Je dois être arrivé à PLOUC CITY!  » s’amusa-t-il à dire. Il est sorti de sa voiture et a récupéré son sac de photographe qui contenait son boîtier et ses différents objectifs, ainsi que ses filtres Cokin et bien sûr son grand trépied.

Jean faisait de la photo depuis son plus jeune âge et il était plutôt doué. Son matériel était du dernier cri et coûtait fort cher. Le plus clair de ses économies étaient investies dans son matériel.

En entrant dans le hameau, Jean a été surpris de découvrir plusieurs maisons traditionnelles bien entretenues, un petit magasin SPAR qui faisait office de bureau de tabac, épicerie et poste. Les habitants ne semblaient pas lui prêter attention et il a pris quelques clichés de la seule rue du hameau qu’il trouvait pittoresque.

Comme il voulait effectuer des clichés de la côte, Jean a poursuivi la rue jusqu’à la sortie du village et il s’est engagé dans la lande pour se rapprocher du rivage.

En chemin, il a aperçu plus loin un alignement mégalithique étrange : douze énormes menhirs étaient disposés en cercle près d’un piton rocheux. Un muret peint en blanc devait être franchi pour accéder au site. Jean s’est approché en pensant joyeusement qu’il tenait-là un fameux sujet pour le concours.

Il allait enjamber le muret quand une voix grave s’est fait entendre :  » A votre place, je ne me risquerais pas à aller par là !

Jean a failli tomber à cause de la surprise, mais a réussi à se remettre d’aplomb sur ses deux jambes, devant le muret. Un homme très âgé, assis sur un rocher le toisait en souriant.

_ Pourquoi ?

_ C’est plein de trous par là. Des avens comme on dit. On ne les voit pas mais ils sont bien là. Ils sont creusés par la mer et l’érosion et sont cachés par la végétation. La bruyère les recouvre.

Pas mal de gens sont tombés dedans et ne sont jamais remontés.

_ C’est dingue ça !

_ Ouais. C’est dingue. C’est pour cette raison qu’il y a un muret. Pour marquer la limite à ne pas franchir.

_ Pourquoi est-il peint en blanc ?

_ Pour qu’on le voie la nuit. La lune et les étoiles l’éclairent un peu.

_ Heureusement que vous étiez là, sinon…

_ Je suis toujours là, assis sur ce rocher.

_ Toujours ? Mais pourquoi ?

_ Pour empêcher que des types comme toi tombent dans un trou.

_ Quel dommage ! Un si beau site. Je n’en ai jamais entendu parler et il ne figure nulle part sur le Net.

_ Encore heureux ! Sinon je n’aurais pas une vie !

_ Ça ressemble à Stonehenge, non ?

_ Rien à voir !

En s’approchant du vieil homme, Jean remarque que le rocher sur lequel il est assis est recouvert de sculptures. En le montrant du doigt, Jean demande ce que les signes gravés signifient.

_ Oh, ça ? C’est une vieille légende du coin.

_ Oui ?

_ Oui. Elle raconte qu’au début des temps, les Dieux sont tombés du ciel à cet endroit et n’en sont jamais repartis. Ils étaient douze et certains d’entre eux n’ont pas survécu au crash. C’est en leur honneur que les menhirs auraient été érigés ici.

Qu’en penses-tu bonhomme ?

_ Que ce n’est pas plus con qu’une épée plantée dans un roc…

_ Ha ! Elle est bonne celle-là ! Mais tu sais bien qu’à la base de chaque légende, il y a un fond de vérité ?

Pour Arthur, par exemple, l’épée dans le roc signifie qu’à l’époque, seul celui qui savait extraire le minerai de fer et le fondre pour fabriquer des épées était capable de bénéficier du pouvoir et s’imposer à la population grâce à sa richesse. Ce n’est pas la magie qui l’a porté au trône, c’est la science !

_ J’aime assez l’idée d’un Arthur forgeron. Et ici ? C’est quoi le fond de vérité ?

_ Ici ? Je ne sais pas. C’est trop vieux…

_ Mouais. Je vous avoue que j’ai du mal à vous croire.

_ Tout ce que tu dois savoir, c’est que le site est dangereux et que si tu t’aventurais par là, tu n’en reviendrais pas.

_ Vous êtes sympa, mais je pense que je pourrais m’approcher un peu pour prendre des photos sans risquer de tomber dans un de ces trous.

_ Tu es prévenu gamin ! Tu ne pourras t’en prendre qu’à toi-même.

 

Jean a franchi le muret en adressant un clin d’œil au vieil homme :  » dix minutes, pas plus » et s’est prudemment dirigé vers l’alignement mégalithique.

En s’approchant, il a remarqué que les douze menhirs dissimulaient l’entrée d’une grotte dans le piton rocheux.

Il a choisi son zoom le plus puissant et a entamé sa série de photographies. Il mitraillait tout en marchant, tâtonnant de la pointe du pied avant de poser la plante sur le sol.

Soudain, alors qu’il était à mi-chemin, Jean a cru percevoir un mouvement dans l’entrée sombre de la grotte. Il s’est arrêté net et s’est concentré sur l’endroit. Une silhouette blanche s’est détachée de l’obscurité. Elle semblait l’observer.

Jean a crié au vieil homme qu’il y avait quelqu’un là-bas. Ce dernier lui a répondu qu’il devait revenir sur ses pas immédiatement.

Mais Jean était trop surexcité par ce qu’il voyait : une forme humaine blafarde pourvue d’une tête étrange s’avançait maintenant lentement vers lui.

Jean se concentrait sur la netteté de l’image, la balance des couleurs, le contraste et se demandait s’il ne ferait pas mieux d’utiliser la fonction vidéo car il tenait manifestement là un scoop génial. Il en était là de ses réflexions quand à travers l’objectif, il a réalisé que la créature fonçait droit sur lui en courant et qu’il n’y avait plus qu’une dizaine de mètres qui les séparaient.

Au moment où Jean, paniqué, baissait son appareil, la créature le saisissait par le cou et l’entraînait ensuite vers la grotte en poussant des cris AVHONG ! AVHONG !

Jean avait beau lutter et se débattre comme un diable, la créature était trop forte et le maintenait fermement.

Quand la créature et Jean ont disparu à l’intérieur de la grotte, le vieil homme est descendu de son rocher en soupirant: « Ils sont deux maintenant ».

 

 

Quand les deux gendarmes sont arrivés à hauteur de la voiture de Jean, ils ont prévenu leur brigade qu’ils avaient retrouvé sa trace. Ils ont inspecté le véhicule abandonné, constaté qu’il était verrouillé et sont partis à pied en direction du hameau. Ils avaient à la ceinture un appareil radio qui grésillait de temps en temps. Ils ont questionné les habitants qui ont tous montré la direction du bout du village.

Quand ils sont arrivés près du muret blanc, ils ont été interpellés par le vieil homme, juché sur son rocher.

_ Hé la maréchaussée ! Vous vous êtes perdus ? On n’a pas vu de képi depuis la fin de la guerre ici !

En apercevant le vieil homme, l’un des deux gendarmes éclate de rire : Ho l’ancien ! Tu parles de celle de 1870 ?

_ C’est malin, jeune twist !

_ Dites donc, avez-vous vu un jeune homme de la ville dernièrement ? Sa voiture est garée à l’entrée du bourg.

_ Il est bien venu un jeune homme il y a quelques jours. Il voulait photographier les menhirs. Je lui ai dit que c’était une mauvaise idée, mais il y est quand même allé.

_ Et en quoi était-ce une mauvaise idée ?

_ C’est plein de trous par là. Il n’est pas revenu.

_ Et vous n’avez pas appelé les secours ?

_ Non. Personne n’est jamais revenu de là. Il était prévenu et il y est allé quand même. Vous ne le retrouverez pas.

_ C’est ce qu’on va voir… J’appelle la brigade; on a besoin de matériel de spéléo et de renfort.

Le vieil homme, les yeux plissés, souriait malicieusement.

_ Je vous déconseille de franchir le muret. C’est trop dangereux par là.

Un des gendarmes aperçoit quelque chose qui brille un peu plus loin au sol. Il sort ses jumelles et découvre l’appareil photo de Jean.

_ Son appareil photo est par terre là-bas. Il doit contenir des images de ce qui lui est arrivé. Et s’il est tombé dans un trou, pourquoi l’appareil ne l’a pas suivi ? Allons voir ça…

Alors que les deux gendarmes auscultent l’appareil photo, deux créatures laiteuses sortent discrètement de la grotte et avancent à pas de loup comme des chasseurs voulant s’approcher de leur proie.

 

Au moment où les gendarmes s’aperçoivent de leur présence, les deux étranges humanoïdes se jettent sur eux en poussant leur cri : AVHONG ! AVHONG !

Le vieil homme sourit : Quatre ! Plus que huit…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Papy ? Pourquoi ils doivent être douze dans la grotte ?

_ Parce qu’ils étaient douze au départ mon chéri et qu’il faut être douze pour entretenir, réparer et faire fonctionner le vaisseau.

_ Ils vont bientôt repartir ?

_ Je crois, oui.

_ Ils sont là depuis combien de temps ?

_ Depuis toujours, je crois bien.

_ Comment ça se fait qu’ils ne soient pas partis avant ?

_ Je ne sais pas. Je crois qu’ils avaient besoin de différents matériaux. Mais là c’est le moment. Ils sont prêts.

_ Comment tu le sais ?

_ Ils me l’ont dit.

_ Ils ne parlent qu’à toi ?

_ Oui. Notre famille a été choisie il y a bien longtemps et nous sommes depuis leurs interlocuteurs de père en fils.

_ Mais… Papy… Les gens qu’ils prennent, ils meurent ?

_ Oh non ! Ils se transforment, ils évoluent une fois entrés dans le vaisseau, au fond de la grotte. C’est le vaisseau qui agit sur les gens.

_ Moi, ils me font peur !

_ Tu n’as pas à avoir peur d’eux. Ils n’ont jamais fait aucun mal à personne et ils nous ont beaucoup apporté.

_ Ils ont apporté quoi ?

_ L’agriculture, la socialisation, la civilisation, les mathématiques, l’astrologie, etc. Allez mignon, il est temps de dormir maintenant. Un bisou ?

 

 

 

Les forces de l’ordre sont arrivées en nombre. Des véhicules de secours aux blessés sont là aussi.

Le vieil homme raconte comment l’endroit est dangereux et que malgré ses mises en garde, trois personnes ont disparu.

Le chef de détachement fronce les sourcils et ordonne à un groupe de huit gendarmes de franchir le muret et de progresser lentement et prudemment vers les menhirs.

Le vieil homme suit de loin la progression des gendarmes et quand ils sont arrivés à mi-chemin, le regard concentré sur le sol, il aperçoit quatre formes claires sortir de la grotte.

Les gendarmes remarquent les quatre créatures qui avancent vers eux; ils communiquent avec le reste du groupe et sortent leurs armes. Les créatures reculent vers la grotte et les gendarmes avancent à leur poursuite. Tout le monde disparaît dans la grotte, des coups de feu sont perçus, puis, plus rien.

Le chef du détachement s’adresse au vieil homme : « C’était quoi ça ?

_ Sais pas. Pas compris.

_ Ils n’étaient pas humains !

_ Oh ! Vraiment ?

 

Le chef du détachement appelle la préfecture quand un tremblement de terre se fait ressentir, accompagné d’un grondement bas et puissant qui monte très lentement vers les aigus. La terre tremble de plus en plus fort et la panique gagne le groupe en attente.

 

Le vieil homme descend de son rocher et confie au chef du détachement : Si j’étais vous, j’éloignerais tout le monde. Ça va bientôt être Cap Canaveral ici…

 

Le tremblement de terre s’intensifie au point que les pierres se soulèvent et retombent au sol comme des popcorns dans la poêle. Le bruit devient assourdissant.

Les douze menhirs semblent s’éclairer de l’intérieur et entament une ronde de plus en plus rapide.

Tout le monde présent fuit en courant dans toutes les directions et une sphère argentée s’élève tout doucement au beau milieu des douze menhirs. Elle change de couleur pour passer par tous les tons de la palette et devient lumineuse.

Elle s’élève un peu plus rapidement et prend de la vitesse de façon exponentielle et elle disparaît dans le ciel en une sorte d’éclair.

 

Quand tout a été terminé, les gendarmes ont réinvesti la grotte. Ils ont retrouvé des uniformes et des armes ainsi qu’un tunnel menant au centre des menhirs.

 

Le vieil homme a été emmené pour être entendu sur ces disparitions. Dans sa déposition, il s’est borné à dire qu’il avait prévenu tout le monde de ne pas franchir le muret blanc, que c’était dangereux. Mais personne n’a voulu l’écouter…

 

 

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