Daisy et Josh

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Daisy et Josh

 

Sur la route de Memphis, le vieux Josh conduit son pick-up à vive allure. C’est vendredi et c’est jour de rendez-vous. Le ciel est bleu, il fait chaud, et il est de bonne humeur.

Il a quitté sa maison à la hâte, comme il le fait chaque semaine, pour se rendre en ville à son rendez-vous hebdomadaire.

Dans le désert, malgré la vitesse, il a l’impression de ne pas avancer. Le paysage, malgré sa beauté, ne défile que lentement et ajoute de l’ennui à la longueur du trajet.

Josh a envie de fumer. Il sort son paquet de la poche de sa chemisette d’une seule main ; l’autre tenant le volant. Il secoue le paquet d’un coup sec, du bas vers le haut et deux cigarettes sortent un peu du lot. Du bout des lèvres, il en attrape une et range le paquet dans sa poche.

Il se contorsionne un peu pour récupérer son Zippo dans son Jean, ce qui a pour conséquence d’appuyer un peu plus fort sur la pédale d’accélération et la veille guimbarde monte dans les tours.

D’un seul geste sec, il ouvre et allume le long de sa cuisse son briquet qui pue l’essence et approche la flamme près du tabac emprisonné dans le fin papier ; il ferme un œil, aspire et rejette la fumée dans un soupir de satisfaction. Ses doigts jaunis par sa mauvaise habitude enserrent sa clope et sa main se repose sur le volant. Une élégante volute de fumée blanche monte jusqu’au ciel du véhicule, jauni par tant d’années d’exposition à la nicotine.

Josh tousse un peu et ses yeux s’embrument, comme d’habitude. Il est bien conscient qu’à son âge, il devrait mettre la pédale douce sur le tabac et la bouteille ; mais il s’en fiche royalement. Il en a trop vu, il a trop souffert pour s’inquiéter au sujet de sa santé. A quatre-vingt ans, veuf et sans famille, il estime qu’il s’en sort plutôt bien, et il prend les choses comme elles viennent.

La Chevrolet file sur le bitume chaud en cette fin d’après-midi, laissant derrière elle un nuage de poussière qui gonfle à son passage.

Le vieil homme allume le poste de radio qui est resté calé sur la même station depuis des années. Aussitôt, de la musique country dégouline dans l’habitacle et Josh sourit.

La route est longue jusqu’à la ville, mais il s’en moque, car ça vaut le coup.

Daisy l’attend et il a hâte de la retrouver. En repensant à elle et à ce qu’elle lui prodigue, il ressent une émotion qui accélère son rythme cardiaque.

Quand il a connu celle qu’il rencontre depuis chaque semaine, il souffrait beaucoup et répugnait à s’en ouvrir à qui que ce soit. Mais elle avait su lui dire les mots justes et, avec une infinie douceur, elle l’avait apprivoisé, et il s’était laissé faire…

En se remémorant leur première rencontre, dans ce bar sombre, et uniquement due au hasard, ils avaient discuté un peu, puis autour d’une table, ils s’étaient raconté leur vie, leurs réussites, leurs malheurs. Ils avaient ri et pleuré aussi. Après toutes ces années de solitude, c’était bien la première fois que Josh avait une véritable conversation avec une femme. Une jeune femme de trente ans ! Elle avait fini par poser sa main sur la sienne en le regardant droit dans les yeux. Il en avait été ému dans tout son être.

Ce jour-là, elle portait un chemiser couleur crème un peu transparent qui laissait deviner son soutien-gorge, et un Jean qui moulait ses formes agréables. Ses cheveux bruns tombaient en une jolie cascade sur ses épaules et elle ne portait aucun maquillage. Josh l’avait trouvée très jolie… Il avait dû faire attention à ne pas s’attarder sur ces détails et s’était efforcé de la regarder droit dans les yeux.

Elle lui avait proposé de le revoir régulièrement et lui avait promis qu’il ne le regretterait pas ; qu’elle saurait être douce et qu’il se sentirait infiniment mieux.

Ils avaient donc convenu de se revoir tous les vendredi après-midi chez elle. Elle avait griffonné son adresse sur un dessous de verre qu’elle avait ensuite doucement poussé sur la table, du bout de ses doigts fin et manucurés, vers lui. Elle souriait timidement.

Depuis leur rencontre, il suivait toujours le même rituel : douche le matin, rasage de près, vêtements propres et eau de toilette pour sentir bon. Et à quatorze heures précises, il fermait la porte de sa maison à clef, vérifiait que SAM, son chien avait suffisamment d’eau dans sa gamelle et il s’engouffrait dans son pick-up pour prendre la route.

Au premier rendez-vous, Josh s’était d’abord arrêté en ville pour acheter un bouquet de fleurs. Il avait hésité, se demandant si Daisy apprécierait ce geste et il ne voulait surtout pas tout gâcher avec une maladresse. Etait-ce déplacé ? Il ne le savait pas. Et puis, il avait pensé que comme ça venait du cœur, alors, ça ne pouvait que convenir. Il verrait bien.

Il avait sonné et attendait sur le petit perron, en bas de l’immeuble, son bouquet de fleurs à la main. Il se sentait quelque peu ridicule et, juste avant que la porte ne s’ouvre, l’idée de rebrousser chemin lui avait traversé l’esprit. Mais la porte s’était ouverte avant qu’il n’ait eu le temps de prendre une décision, et Daisy était apparue, rayonnante dans la lumière du jour.

Elle avait souri en remarquant le bouquet et avait demandé si c’était pour elle. Confus, Josh lui avait tendu les fleurs en balbutiant un : « Pour qui cela pourrait-il bien être ?  » Elle avait pris le bouquet et lui avait ensuite déposé un baiser sur la joue.

Cette simple bise l’avait immédiatement propulsé quarante ans en arrière, quand Lucie et les enfants étaient encore de ce monde et qu’ils l’embrassaient tous les jours. Il avait oublié ce contact léger, si anodin et si précieux aussi. Il avait dû prendre sur lui pour ne pas laisser les larmes lui monter aux yeux. Certains petits bonheurs n’ont pas de prix…

Daisy l’avait invité à entrer. Après être montés au deuxième étage, elle avait ouvert sa porte sur un petit couloir aux murs garnis de tableaux, des peintures encadrées très colorées qui égayaient la tapisserie unie et claire.

Elle avait pris l’initiative et Josh s’était laissé guider… Elle lui avait demandé de s’allonger et elle s’était éclipsée un instant pour se préparer.

Avant d’entamer les choses sérieuses, elle lui avait demandé s’il était allergique au latex et il lui avait répondu que non ; il ne l’était pas.

La plupart du temps, il fermait les yeux et à chaque fois qu’il les rouvrait, elle lui offrait un sourire sans cesser de s’activer sur lui.

Elle s’était montrée patiente, douce et entreprenante. Elle avait tout fait pour qu’il apprécie ses gestes mesurés, son savoir-faire et qu’il se sente bien, en confiance.

La séance avait duré deux heures et Daisy était épuisée ; de la sueur coulait de son front sur ses tempes et finissait par goutter de son menton. Josh aimait bien son odeur.

Josh était toujours sur le dos et regardait le plafond. Il se sentait vidé mais heureux et détendu. Ses craintes s’étaient envolées et il avait tenu le coup durant deux heures ! Il ne s’en croyait plus capable. Il avait un peu de mal à mobiliser sa langue, mais à part ça, il se sentait merveilleusement bien.

Pendant ces deux heures, elle était restée au-dessus de lui et s’était activée avec enthousiasme et lui, il s’était laissé faire, acceptant tout de sa part.

En ressortant de chez elle, il était resté quelques minutes sur le perron, le cœur léger, et tout en contemplant le soleil dans son déclin, il souriait à nouveau à la vie. Il se sentait rajeuni, propre, et… vivant !

Les rendez-vous se sont succédé, semaine après semaine. Josh répétait toujours le même rituel et, à chaque fois, il apportait un petit cadeau à Daisy : des pâtisseries, un petit bijou fantaisie sans grande valeur, une bonne bouteille de vin, un livre qu’il aimait bien, etc. Et une fois entrés dans son appartement sur Main Street, elle se positionnait au-dessus de lui et elle lui faisait profiter de tout son art. Il n’aurait manqué son rendez-vous pour rien au monde.

Daisy a changé la vie de Josh. En raison de sa jeunesse, de sa fougue et de son altruisme, sans doute. La gêne qu’il ressentait au début de leur relation s’était rapidement estompée pour laisser la place à une amitié confiante et réciproque.

Jamais au cours de ces séances hebdomadaires il n’y a eu de geste ou de parole déplacée ; aucune incongruité, pas une seule remarque désobligeante. Il régnait entre eux une complicité devenue naturelle et un respect partagé.

Josh éprouvait pour Daisy une profonde gratitude. Ce qu’elle faisait pour lui était un cadeau de la vie qu’il n’aurait jamais espéré ni même imaginé. Comment une si belle jeune femme avait-elle eu envie de s’intéresser à un vieux croûton comme lui ? Un vieil ours mal léché qui n’avait depuis longtemps que son chien à qui parler. Qu’est-ce qui avait pu la pousser à lui prodiguer tant de bienfaits ? Mystère !

En attendant, Josh roule toujours et il approche de Memphis. Il va bientôt entrer en ville et il se garera sur le grand parking, comme d’habitude. Il marchera un peu le long de Main Street et il sonnera à sa porte à l’heure convenue.

Aujourd’hui est un jour spécial ; et pour l’occasion, il a acheté une jolie statuette en bronze qu’il a déniché chez un antiquaire : une affaire ! Et ça lui plaira.

Daisy s’est prise d’affection pour Josh dans ce bar en discutant avec lui. Elle a remarqué l’état de sa bouche. Il ne lui restait plus que trois dents et ses gencives étaient inflammatoires. Il souffrait probablement le martyr.

Elle a compris que le vieil homme n’avait certainement pas les moyens de se faire soigner et, comme elle est dentiste, elle a décidé de s’occuper de lui, de le soigner et de lui implanter de nouvelles dents synthétiques. Gratuitement, chez elle, à son cabinet. Par pure bonté.

Daisy se redresse, dépose ses instruments dans le petit plateau en plastique vert ; elle écarte la lampe scialytique et ôte ses gants en latex : « Voilà Josh,  c’est terminé. Trente-deux dents en émail. Souriez un peu… Vous avez rajeuni de quarante ans ! A vous les steaks et les pommes maintenant !  »

Josh ressort pour la dernière fois de chez Daisy. Il arbore un grand sourire éclatant. Une sensation qu’il n’avait pas ressentie depuis… ? Grands Dieux ! Une éternité…

Daisy et ses rendez-vous hebdomadaires vont lui manquer, sûr ! Mais il fallait bien que ça se termine un jour et ce jour est arrivé. C’était la dernière séance.

 

 

 

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