FLUBELAND

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Il va de soi que toute ressemblance avec des faits ou des personnages réels ne serait que fortuite puisqu’il s’agit d’une fiction. Puisqu’on vous le dit…

 

 

La foule s’est déjà massée nombreuse et bruyante, impatiente. Les vendeurs de gaufres et de popcorn ne chôment pas. Je n’avais encore jamais assisté à ça car je ces procédés me répugnent et je les considère comme dégradants pour le genre humain. Je suis effondré et je voudrais mourir…

 

Il fait beau en ce début du mois de mai. Le soleil encore bas m’oblige à cligner des yeux en descendant du camion de police et, si je n’avais pas les poignets menottés dans le dos, je porterais mes mains en coupe au-dessus de mon visage  pour atténuer cette agression lumineuse.

Mon arrivée ne passe pas inaperçue et de plus en plus de regards se posent sur moi alors que le brouhaha est remplacé par des chuchotements.

 

J’aperçois dans le ciel bleu une mouette qui plane au-dessus de la place. Quand je pense qu’à une certaine époque, les gens pouvaient, à l’instar des oiseaux, se déplacer d’un continent à un autre avec un simple justificatif d’identité. Mais c’était avant. Les prochaines générations ne connaîtront pas ça. Et pourtant, une telle liberté a bien existé …

Des barrières me séparent de la foule qui m’observe comme on le fait en découvrant une bête curieuse. Certains affichent un sourire narquois et tendent un majeur qui doit être le summum de leur capacité d’expression, d’autres semblent être en colère après moi, ce que je représente. Les militaires qui m’escortent ont un bouclier et une matraque qui sont censés me protéger d’éventuels débordements, comme c’est déjà arrivé par le passé. Nous nous dirigeons vers l’estrade, près de l’entrée du temple de l’Ordre Républicain. Je grimpe les trois marches et on m’assied sur la chaise qui m’est attribuée. D’où je me trouve, l’édifice paraît imposant avec ses lourdes portes noires et son frontispice gravé en lettres d’or de ces mots : REPUBLIQUE-EQUITE-MERITE. Des mots creux qui cachent l’hypocrisie et la cruauté d’un régime autoritaire  à tendance monarchique qui se prétend républicain. Les gens sont devenus tellement sots !

 

Il aura suffi d’un virus probablement créé par l’homme dans un laboratoire pour que le monde change radicalement. Une grande campagne de frayeur a été savamment orchestrée par tous les états des pays développés ; les gouvernements  instrumentalisant la peur de la mort pour contraindre la population à tout accepter pour éloigner le spectre de la contagion létale. Malins comme le démon, ils y sont allés crescendo, après des périodes de confinement, des vaccins miraculeux sont apparus et sont devenus le principal levier des politiques au pouvoir. On n’a jamais trop bien su ce que contenaient réellement les doses. Ce qui est patent, par contre, c’est que depuis que les citoyens se font injecter leur rappel tous les quatre mois,  les gens ne semblent plus aptes à réfléchir normalement, à critiquer, à s’opposer. Des moutons qui réclament de la sécurité et du divertissement ; dociles et compliants à l’excès, laissant libre cours aux abus des gouvernants. Le QR a remplacé le QI !

 

Rapidement, la population s’est scindée en deux avec d’un côté les hypocondriaques zélés et de l’autre les opposants à l’instauration d’un régime sanitaire autoritaire et liberticide, méfiants à l’encontre de l’injonction vaccinatoire. Les premiers bientôt amenés à considérer les autres comme des criminels dangereux qu’il faudrait priver de tout ce que la société a à offrir.

C’est ainsi que ça a commencé…

 

Les mois passant, les politiques ont progressé dans leur transgression des Lois républicaines sans que personne ne bronche. Plus personne dans les rues pour manifester un mécontentement, trop dangereux… Pensez, si des non vaccinés venaient à se mêler à la foule, non ! Pas question ! Et puis, le week-end, il y a ces nouvelles émissions dont tout le monde raffole, avec ces adolescents de trente ans qui se font des blagues de bac à sable… Pauvres de nous ! Les librairies ont quasiment toutes fermé, faute de lecteurs. Tout passe par les images. La culture est tombée bien bas.

 

Et puis, il y a nous. Nous les devenus parias, faute de schéma vaccinal complet. Nous qui voyons très bien le jeu de ceux à qui la crise sanitaire profite ; nous qui sommes les témoins du changement dans notre société. Nous qui avons refusé les injonctions aux injections et qui sommes contraints à faire semblant, à fabriquer de faux documents plus vrais que les vrais. Et malheur à ceux qui sont démasqués, sans jeu de mots… Ceux-là sont arrêtés, jugés et « purifiés ».

 

C’est pour cela que je suis assis sur cette chaise, menotté. Pour la purification publique.

Mon amie Sylvie s’est trompée de document à l’entrée de son supermarché et aussitôt, les vigiles ont alerté les militaires stationnés devant l’entrée du magasin. Ils l’ont immédiatement embarquée et sont allés perquisitionner chez elle. Et là, ils ont trouvé des certificats antidatés, des QR-Codes fabriqués. Mon Dieu ! Comparution immédiate, signalement sur toutes les chaînes Télé, sur les plateformes du Net. Et comme ils ont trouvé mon nom et mon adresse dans les contacts de son mobile et que grâce à nos échanges SMS, ils ont compris que nous étions très liés, ils m’ont embarqué pour assister à la cérémonie.

 

Il y a toujours un proche pour assister au départ du condamné. Je ne suis pas bien loin d’éclater en sanglots J’aime profondément Sylvie et sa condamnation est d’une telle cruauté. J’aurais préféré que ce soit moi à sa place ; mais je ne peux rien y faire.

 

On sait trop bien comment se déroule la « purification » ; il s’agit d’un complexe crématoire. Les malheureux   franchissent le seuil du temple, les portes se referment derrière eux et ils disparaissent en fumée à tout jamais sous les huées et les applaudissements de la foule hystérique. Et il y a toujours un proche, assis sur l’estrade pour assister à la disparition du condamné. Une cruauté épouvantable que la masse grouillante et décérébrée accepte et réclame. C’est assez moyenâgeux…

 

La première « purification » s’est déroulée il y a deux ans. Un dénommé Kévin qui n’avait pas pu présenter un document valable à l’entrée d’un restaurant avait servi d’exemple et les médias avaient suivi l’affaire en retransmettant, demi-heure par demi-heure les développements du procès qui avait monté l’affaire en épingle. Et puis, c’est devenu national, retransmis en direct en permanence et le pauvre bougre est rapidement passé de simple étourdi à dangereux terroriste. Les journalistes ont épluché sa vie, ont curieusement retrouvé d’anciens camarades de classe et d’anciens voisins qui ont dépeint le prévenu comme quelqu’un d’asocial et vicieux, on a même parlé d’une bombe à retardement.

 

Le garde des sceaux et le ministre de  l’intérieur n’avaient pas assez de mots pour qualifier la gravité du crime et la perversité du malheureux  Kévin. Alors, à la Loi d’exception sanitaire qui durait depuis deux ans, s’est rajoutée celle de la « purification ». Et contre toute attente, les gens ont applaudi ! Et ils ont réclamé que la sentence soit exécutée en public. Magnanime, le gouvernement a accédé à la demande populaire. D’autres ont suivi et depuis, l’habitude a été prise d’organiser ces exécutions tous les samedi matin sur la place principale des villes. Et il y a toujours quelqu’un à purifier : un voisin dénoncé par un jaloux, un ou une ex qui veut se venger, un créancier qui veut récupérer son argent et qui devient trop pressant, la jolie voisine qui fait du plat au mari, allez, hop ! Un appel anonyme et zou, « Purification » ! Non mais…

 

Le convoi arrive lentement, comme s’il s’agissait d’un corbillard. Sylvie ne va pas tarder à apparaître menottée, vêtue d’une simple grande chemise grise et pieds nus. À sa vue, les cris haineux de la foule conditionnée par les manipulations vont fuser à son encontre.

 

Mais ce n’est pas Sylvie qui sort du fourgon ! C’est un homme. Que se passe-t-il ? Mais je le connais, c’est Bruno dans la chemise grise. Un ami qui fait partie de notre groupe d’opposition clandestine. Je comprends à son visage tuméfié qu’il a reçu des coups. Mais s’il est là, c’est qu’il n’a pas parlé…

 

Un gardien du temple en grand uniforme noir accompagne Bruno. À la vue de ses épaulettes et de sa casquette garnies, je comprends qu’il s’agit au moins d’un commissaire. Il laisse Bruno continuer en direction de la grande porte, entouré de ses deux gardes armés pour me rejoindre en souriant. Il se penche en avant pour me chuchoter à l’oreille : « Sylvie… Ta petite amie… Elle a préféré sauver sa peau… On peut la comprendre, non ? Elle coopère pleinement avec nos services comme une bonne petite citoyenne. Pour ça, elle sera pardonnée et recevra ses injections, comme tout le monde. Bruno la remplace. Normal, il nous fallait quelqu’un pour ce matin. Tu vas rester sur ta chaise car tu connais bien Bruno. N’est-ce pas ? Mais samedi prochain, ce sera ton tour. Et oui ! Et toute ton organisation va y passer ! Oh ! Mais… Qu’est-ce qui sent bon comme ça ? Oh ! Un vendeur de gaufres ! Sais-tu s’il en reste ? Non ? Allez, je dois te laisser avant qu’il n’y en ait plus. Bon spectacle… »

2 Commentaires

  1. « … toute ressemblance avec des faits ou des personnages réels ne serait que fortuite… » Et pourtant 😱🤔

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