MOGUL

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MOGUL
ROMAN FANTASTIQUE

 

De nos jours.

 

 

Une mouette légère, silhouette blanche dans l’azur, plane au-dessus de la mer. Son vol silencieux et rapide la porte jusqu’au port où semblent paresser les voiliers dans la chaleur de l’après-midi, dans le sud de la France.  Elle se dirige vers la digue où deux hommes pêchent et discutent.

 

« L’automne, c’est la saison la plus chiante de l’année ! Tu ne trouves pas Michel ? Tu passes de l’été avec ses journées longues, chaudes et ensoleillées à des jours merdiques et humides qui rafraîchissent en te collant la goutte au nez en même temps que la boue aux godasses. Et puis c’est la saison de la rentrée… Déjà tout gosse ça me fichait le bourdon. Les achats pour l’école… Le cartable… Les bonnes résolutions qu’on te souhaite vivement d’adopter pour l’année scolaire qui va commencer. Les filles qui s’habillent plus long. Les pantalons en velours, les feuilles qui jaunissent, les averses froides qui frappent aux fenêtres, le chauffage dans les voitures. On commence à se peler les noix…

–  Tiens, tu fais bien de parler de noix, Luc. Parce que tu commences à me les briser avec tes pleurnicheries. Là on est dans la force de l’âge, trente balais, en plein été, à peine début août. Profite, déguste. Et puis tu sais bien que je n’aime pas qu’on me tienne le crachoir quand je pêche ! C’est déjà pas bien drôle de ne rien prendre depuis deux heures, je ne vais pas en plus me farcir les états d’âme de monsieur qui nous fait une déprime automnale précoce.

– T’as pas de cœur frangin ! Tu ne comprends rien à rien. Je ne déprime pas, je pense à voix haute, c’est tout. Ecoute Mich, ça fait deux plombes qu’on s’emmerde à tremper un asticot pour des prunes ; alors forcément je gamberge, vu que j’ai que ça à faire. Et là, j’ai simplement pensé à l’automne qui allait bientôt arriver.

– T’es vraiment pas croyable ! On n’est pas bien là ? Peinards, on pêche, c’est les vacances, les bières sont au frais dans la  glacière… Tu veux quoi de plus ? Cent balles et un NUTS ?

– Non, j’dis pas. Je pense seulement que ça devrait être comme ça toute l’année.

– L’été toute l’année?

– Ben ouais!

– Tu ne crois pas qu’on finirait par se lasser si on avait le même temps tous les jours ? Les saisons ça nous change les idées. L’automne c’est aussi les champignons, les noisettes, les châtaignes, la chasse, c’est pas si mal.

– C’est aussi la gadoue, les grèves, la reprise du boulot, les impôts, les gnards qui peuvent plus sortir à cause de la pluie et puis les gens font la tronche…

– Les gens ? TOI tu fais la tronche !

– Mais moi je suis comme tout le monde ! Ou plutôt, tout le monde est comme moi ! T’es le seul à ma connaissance qui trouve chouette la fin de l’été. C’est pas commun !

– Je n’ai pas dit que c’était chouette, j’ai dit qu’il n’y avait pas de quoi déprimer. Surtout à cette période de l’année ! Il est quand même copieux ton spleen ! Ca n’empêche que moi aussi, j’aime l’été. Me balader en short les joyeuses à l’aise, le bronzage qui remplace la mine de déterré, j’approuve ! Le petit matin déjà chaud qui t’invite à boire ton café sur la terrasse, je suis plutôt pour ; je confirme ! Mais une ambiance chaude toute l’année, moi je vois que Tahiti pour trouver ça. Le seul inconvénient c’est qu’il fait nuit à dix-huit heures, alors toi qui pleures sur les jours qui raccourcissent, évidemment, là-bas, tu serais servi.

– Aaah ça fait rien, Tahiti ! Rien que de dire ce nom-là, ça me fait du bien.

– Eh bien, toi tu ne coûtes pas cher à soigner ! Tu es la vérole du corps médical ! T’en vantes pas, ils te feraient un procès. Et tu sais, les toubibs, ils gagnent toujours.

– Faux ! Il me semble bien que le docteur Petiot s’est fait raccourcir…

– Très drôle. En fait, c’est vrai qu’on serait plutôt cool à Tahiti. Toute l’année en savates, short et polo ; on ne peut pas dire que ce soit la ruine en fringues.

– Ouais, c’est pas comme le prix du voyage ! La vache ! Une plaque ! Sans parler des frais.

– Quels frais ?

– Les passeports, les vaccinations, plus l’installation une fois sur place. Et puis, les vahinés, si ça se trouve, elles ont des besoins qui coûtent la peau du cul !

– Il n’y a pas de raison pour que les femmes soient différentes là-bas. La mode, c’est comme les morpions, ça ne connaît pas les frontières !

–  Amen !

–  C’est vrai, il faut de l’oseille pour y aller… Et on n’en a pas.

–  Et on n’en a pas! Alors vaut mieux ne plus y penser, sinon on finirait par attraper un coup au moral.

–  On n’a pas d’oseille mais on pourrait en avoir…

–  Comment ça ? On pourrait en avoir ?

–  Eh bien, si la vieille Germaine venait à casser sa pipe, on toucherait le gros lot, sûr.

–  Quel gros lot ? Arrête ! La tante, elle n’a rien à se mettre sur le dos, elle pleure toujours misère, elle a toujours habité dans une vieille bicoque à moitié en ruine ! Même du temps où tonton était encore vivant, rien qu’à l’écouter, on lui aurait refilé cent balles. Tu vas voir que quand elle va canner, on va hériter de ses dettes. C’est prévu par la loi ! Non seulement elle ne nous a jamais rien filé, même pas un bonbon quand on était morpions, mais en plus, quand Madame va tirer sa révérence, il va encore falloir que les deux couillons de service crachent au bassinet du ministère des finances ! On va casquer oui !

– Que tu crois… Que tu crois.  Moi, je prétends que la vieille elle est plein aux as et que malgré les apparences elle pourrait prêter du blé aux Rothschild ! Oui Môssieur. Ca fait deux semaines que je le sais, depuis qu’elle est partie à l’hosto. Et je ne t’en ai pas parlé, comme je n’en ai parlé à personne du reste. Tu vois, c’est pas la peine de faire celui qu’est vexé jusqu’au trou de balle.

–  Là, tu charries…

–  Ecoute… Il y a à peu près quinze jours, la Germaine, elle s’est pris un sérieux gadin dans ses escaliers et elle a eu un sacré coup de bol qu’on passe la voir ce jour-là, sinon elle en serait morte, pas vrai frangin ?

– Ben oui… Elle aurait pu se tordre le cou, la pauvre.

– La pauvre ? Eh bien pendant que tu étais parti chercher du secours, moi j’étais resté prés d’elle et elle m’a causé…

–  Qu’est ce qu’elle t’a dit ?

– Oh elle était en plein potage ! C’est sûr ! Mais c’est justement ça qui m’a fait croire qu’elle disait vrai.

–  Dis-moi ce qu’elle t’a raconté ! Accouche !

–  J’y viens, j’y viens. Au début, j’ai cru qu’elle débloquait façon folle-dingue, forcément après un pareil gadin dans l’escalier, la théière en avait pris un coup, c’est sûr. De là à ce qu’elle soit fêlée, y avait pas des kilomètres. Alors voilà, à peu près cinq minutes après que tu sois parti, elle qui était dans le cirage, elle ouvre les yeux. Elle était toute pâle, sans expression, inerte. Et puis d’un coup, elle s’agite, m’attrape par le col de ma chemise et commence à me beugler dans les portugaises en m’appelant Raymond. Elle me prenait pour son mari. Dire que tonton est mort depuis dix ans maintenant. Enfin… « Raymond! » qu’elle me crie, « comment ça se fait que je suis par terre ? J’ai mal partout, qu’est-ce qui se passe ? » Alors moi je n’ai pas voulu la contrarier, tu comprends, à son âge et vu les circonstances… Alors je lui ai répondu qu’elle était tombée dans l’escalier mais que ce n’était pas grave, qu’on était parti chercher le médecin et une ambulance, qu’on allait l’envoyer à l’hôpital, que ça valait mieux. J’essayais de la rassurer quoi ! Vu son état, je n’allais pas lui filer le traczir en plus ; j’avais les jetons de la voir canner. « La cave ! » qu’elle me hurle, « La cave ! Vérifie que la porte de la cave est bien fermée à clefs ! » « Mais pourquoi ? » je lui demande doucement, « pourquoi ? » Et là, elle me fusille du regard avec un peu d’étonnement, puis elle commence à se foutre en rogne, toute rouge ! Je ne l’avais jamais vue comme ça. « Mais à cause du pognon ! » qu’elle arrive à articuler. Si tu l’avais vue ! Elle en retroussait les babines, ce qui faisait apparaître ses fausses dents, on aurait dit un chien prêt à mordre. Moi j’étais scié ! « Le pognon ? » que je lui ai demandé, « quel pognon ? » Là, j’ai bien cru qu’elle allait avaler son extrait de naissance ou bien me transformer en charpie avec ses ongles et ses dents. Elle a crié « Mais notre pognon espèce de con ! T’as perdu la boule ? Dans la fosse ! Si des gens viennent ici et qu’on m’emmène à l’hosto… Il faut fermer la porte à clef pour que personne n’ait l’idée d’aller foutre son nez à la cave pendant mon absence. Oh qu’il est con ! Mais qu’il est con ! Tu ne changeras jamais ! Même mort, t’es toujours aussi… » Et puis elle s’est tue, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés, elle me fixait, elle est devenue toute pâle elle est restée comme ça à me scruter pendant quelques secondes, l’air effrayé, puis elle est tombée à nouveau dans les pommes.

–  Ben merde!

–  Attends, le plus beau reste à venir. Figure-toi que son histoire de pognon à la cave me turlupinait sérieusement et je voulais en avoir le cœur net. Alors je l’ai reposée doucement par terre et je suis allé jusqu’à la cave. La porte était verrouillée et la clef était dessus. A ce moment-là la porte me paraissait normale.

J’ai mis la clef dans ma poche et j’ai attendu que la tante soit partie pour l’hôpital et que tout le monde soit sorti de la maison pour redescendre. C’est là que je me suis rendu compte que je n’y avais, au grand jamais, mis les paturons dans sa cave ! Et toi non plus et peut-être personne d’autre à part la Germaine ! Bien sûr.

– Tu parles ! Moi, je ne connais que sa cuisine. Pour les rares fois où elle m’a laissé entrer!

–  Moi pareil. Alors j’ai ouvert et j’ai pu constater que la porte était très épaisse et très lourde mais ça ne m’a pas intrigué, je me suis simplement dit que c’était du costaud, quoi. Je suis descendu. A tâtons parce qu’il n’y a pas la lumière à l’entrée de la cave et à mon avis, ce n’est pas un hasard. En fait, c’est une fois en bas de l’escalier que tu trouves l’interrupteur si tu le cherches. Ma descente a été très rapide ; à la deuxième marche, j’ai trébuché sur une vieille cocotte minute qui trônait au milieu du passage et qui m’a fait perdre l’équilibre. La vache! J’ai dévalé l’escalier cul par-dessus tête en ramassant au passage une vieille lessiveuse, un chaudron et une vieille télé qui se trouvaient eux aussi dans l’escalier. J’aurais pu me tuer ! Et je crois que c’était fait pour ça.

Une fois en bas, j’ai mis un certain temps à me convaincre que j’étais entier. Je voyais trente-six chandelles malgré l’obscurité. Et en regardant autour de moi, quand j’ai repris mes esprits, j’ai remarqué l’interrupteur sur la gauche au mur. Quand j’ai allumé, j’ai été surpris de constater que quatre marches  étaient encore encombrées d’objets divers, tous alignés sur la droite. Comme quoi j’aurais pu faire mieux, je n’avais pas tout raflé dans ma gamelle. Je ne devais pas être en forme, sans doute. En fait la Germaine c’est une futée ! Elle dispose en quinconce des objets assez lourds et bas dans l’escalier à intervalles réguliers de manière à descendre toujours en slalom de la même manière et quand un olibrius pas de la maison comme ma pomme se pointe dans l’escalier la gueule enfarinée, il a droit à son baptême de l’air, au grand huit et la piste aux étoiles à la fin du vol plané !

– Question accueil et manières, la Germaine elle sait y faire, y a pas à dire!

– T’as raison, on ne s’ennuie pas chez elle. En plus je t’assure qu’elle fait tout pour garder ses invités ; attends un peu. Donc je me suis aventuré dans la cave à la recherche d’une fosse. Tu peux me croire si je te dis que je faisais gaffe où je mettais les pieds. J’avais peur que le coup de l’escalier et son exercice de voltige libre ne soient qu’une entrée en matière ! Et j’avais beau chercher, j’avais beau reluquer le sol, je ne voyais rien par terre qui aurait pu ressembler à une fosse ou en recouvrir une. J’ai même déplacé le tas de charbon en croyant que l’astuce était là, mais que dalle. J’ai fini à deux heures du mat à tout remettre en place, j’ai attrapé un tour de reins tout ça pour la peau. J’étais furax. Mais j’avais la certitude que cette histoire de pognon n’était pas du flan. Que la vieille avait lâché le morceau malgré elle! Alors j’y suis retourné. J’y ai passé deux jours. Oui oui ! deux putains de jours dans sa cave ! Oh mais pas pour trouver le pognon ! ça, j’ai pas mis longtemps à comprendre comment elle s’y prenait pour cacher sa fosse. C’est pour ressortir de là que ça a été coton. Je ne sais pas comment elle a pu faire ça, mais elle a trouvé un moyen de bloquer automatiquement la porte de la cave fermée si on touche au magot. Ca te la coupe ! Imagine la tronche que j’ai tirée quand j’ai essayé d’ouvrir pour ressortir et que la porte est restée bloquée. J’étais vert ! T’imagines pas le temps qu’il m’a fallu pour comprendre que la porte ne s’était pas refermée toute seule et quelle était fermée pour de bon. J’en aurais chialé… Allez, je t’explique comment ça s’est passé.

Le lendemain soir donc, quand il a fait nuit noire j’y suis retourné avec une lampe de poche. Mais il faut que je te dise que depuis la veille, cette affaire de fosse que je n’arrivais pas à trouver commençait à me pourrir l’existence. Et puis en arrivant près de la maison, j’ai eu une idée. Si on ne voyait pas la fosse, c’est que peut-être elle n’était pas là. Du moins pas comme on pouvait l’espérer.

–  Comment ça ?

–   Minute papillon ! Moi j’en ai bavé pendant deux jours et toi, il te faut la solution d’un coup en un seul ? Tu ne changeras jamais ! Tu ne profites jamais du moment présent. T’es là mais tu ne penses qu’à après. C’est pour ça que tu déprimes ! Tu n’as jamais rien vécu à force d’attendre l’après. Mais l’après c’est l’après, ce qui est sûr c’est le passé et le présent. On peut préparer demain pour l’adoucir mais ça ne sert à rien de l’attendre…

Bon, je me suis dit que peut-être la fosse était bien dans la cave mais que la vieille s’était arrangée pour qu’on ne puisse pas la voir… En masquant une pièce par exemple. Imagine un local qui fait six mètres carrés à l’intérieur et dix à l’extérieur… Tu piges?

–  Je crois… Un mur supplémentaire qui cache une partie de la pièce ? C’est bien ça ?

–   Exact mon pote ! Et le tout suffisamment discret pour qu’on se gaffe de rien si on n’est pas au courant de l’existence d’une fosse !

Alors j’ai pris des repères à l’extérieur et je suis vite rentré chez moi chercher ma boussole. Un fois de retour à l’intérieur de la cave, j’ai rapidement trouvé le mur supplémentaire. Pour entrer dans la pièce cachée non plus ça n’a pas été très difficile, une des pierres était un peu plus enfoncée que les autres, j’ai appuyé dessus, elle s’est enfoncée dans le mur comme dans du beurre et ça s’est entrouvert.  A ce moment-là, la porte d’entrée en haut de l’escalier s’est refermée ; j’ai cru à un courant d’air. Je suis entré et j’ai trouvé…

–   Qu’est-ce que t’as trouvé ? Le pognon ?

–  Non, j’ai trouvé la fosse, recouverte de planches épaisses, comme une fosse de vidange, avec un carrelage autour, un dallage plutôt, en ciment.

–  Et le pognon ? Il était là le pognon ?

–  Tu parles. Bien sûr, dans la fosse, sous les planches …

– Et alors ? Qu’est-ce que t’en as fait ?

–  Ben, faut que tu saches qu’il n’y a pas que du pognon dans la fosse…

–  Comment ça ? Qu’est-ce qu’il y a d’autre ?

–  Il y a… il y a deux macchabées dont il ne reste que les os et puis des armes, beaucoup d’armes. Des mitraillettes, des pistolets automatiques, des grenades. Le tout sur je ne sais pas combien de mètres cubes d’or en lingots !

– Vérole de moine!!! Pfuii !… Des lingots d’or ? Rien que ça ?

– A peu près.

–  Et alors ? Qu’est-ce que tu as fait ? T’as pris des lingots ?

–  Eh bien je sens que je vais te décevoir, mais je n’ai touché à rien ! J’ai remis les planches sur la fosse, j’ai repoussé le pan de mur qui sert de porte et j’ai voulu repartir.

–  Mais pourquoi ?

– La trouille je suppose ? Oui, la trouille. Il y a déjà deux gardiens silencieux sur les lingots, je n’avais pas envie de faire le troisième ; surtout que j’ai la très nette impression que les deux lascars ne sont pas décédés à la même époque.

–  Comment tu sais ça ?

–  Les vêtements. Le plus ancien porte un uniforme allemand de la seconde guerre mondiale avec une tête de mort sur le macaron de la casquette et le deuxième un appareil photo en bandoulière comme celui que les vieux avaient acheté quand j’avais douze piges et son pantalon m’a tout l’air d’être un patte d’eph. Alors j’ai éteint la lumière et je suis remonté en m’éclairant à l’aide de ma lampe torche.

–  Et là, tu n’as pas pu sortir.

–  Tout juste Auguste! La porte était bloquée, fermée. Il m’a fallu deux jours pour trouver comment l’ouvrir. J’ai cherché quelque chose partout autour de la porte. Au début, j’étais cool, confiant, sûr que la vieille n’avait pas pu trouver un système très complexe. Je t’en foutrai oui ! On ne peut plus faire confiance à personne, même pas aux vieux. J’ai hurlé toute ma rage d’être pris au piège comme un rat.

J’ai tenté en vain de l’enfoncer, pendant des heures, autant pisser dans un violon et essayer d’en sortir du Mozart. Puis j’ai connu un moment d’abattement de trois à quatre heures durant lesquelles j’étais incapable de réfléchir à quoi que ce soit. J’avais la tête creuse. Impossible de remonter à la surface de mon esprit. J’étais sur OFF. Il aurait bien pu se passer n’importe quoi à ce moment-là, je n’aurais pas réagi, faute de conscience. Et puis j’ai fini par émerger et j’ai pu à nouveau penser. Il y avait bien un moyen de sortir d’ici, forcément. Tout ce que j’avais fait, c’était de descendre, allumer la lumière, mais ça je l’avais fait la veille et la porte était restée ouverte. Donc ce n’était pas ça. Ensuite, j’avais ouvert le panneau, soulevé les planches et je les avais remises en place ; exactement à la même place, j’en étais certain, pas de doute là-dessus. Puis j’avais refermé le pan de mur, éteint la lumière et remonté les escaliers. Je pensais que le pan de mur ne pouvait pas y être pour quelque chose car le contraire signifierait que la vieille n’aurait pas pu entrer elle non plus sans être à son tour bloquée. Et j’étais certain que cette partie de la cave elle la fréquentait assidûment car primo: elle était trop importante pour elle et deuxio, quand j’ai ouvert la porte cachée dans le mur, il n’y avait pas de toile d’araignée ni de poussière autour de la porte et cette dernière s’ouvrait vraiment très facilement sans grincer ni résister.

Alors j’ai imaginé qu’il devait y avoir un mécanisme sous les marches de l’escalier, j’ai tout misé là-dessus et pendant un jour et demi j’ai tenté toutes sortes de combinaisons en montant toutes ces putains de marches. Je connais maintenant cet escalier par cœur !

Au début j’essayais d’aller le plus vite possible sachant que les combinaisons devaient être nombreuses mais au fil du temps je ralentissais, tenaillé par la soif, l’envie de pisser et pire encore et en plus, un doute grandissant m’interpellait: Eh mec! Et si tu t’étais planté ? Si l’escalier n’avait rien à voir là-dedans? Ce serait-y pas drôle? A se taper sur les cuisses ! C’était terrible. Pourtant je m’appliquais à continuer tout en conservant une réflexion sur le reste. La porte, la lumière, le mur et les planches. Pendant des heures j’ai ruminé cela tout en grimpant comme un malade mental cet escalier tantôt en sautillant pour atterrir sur la marche visée, tantôt en me contorsionnant comme un asticot ; tu sais comme ceux qui se trouvent au bout de nos lignes. Plus je répétais ma litanie: la porte, la lumière, le mur et les planches et plus je me demandais si je n’avais pas par hasard oublié quelque chose, un détail, un tout petit putain de détail que je n’aurais pas mémorisé et qui serait peut-être la cause de ma mort. Plus j’y réfléchissais et plus j’en avais la conviction. Tu sais c’est comme quand tu égares quelque chose et que tu le cherches parce que tu y tiens et que tu as peur de l’avoir perdu pour de bon. Quelques fois il y a une petite voix qui te dit très discrètement « il n’est pas tout à fait perdu tu l’as posé quelque part et tu ne t’en souviens pas pour l’instant ; mais ça va te revenir ne t’inquiètes pas ». Moi en tout cas cela m’arrive et je me demande si ce n’est pas mon subconscient qui vient me secourir pour me sortir des affres de l’angoisse, lui qui enregistre tout tente peut-être de m’indiquer qu’au fond de moi, je connais la réponse au problème. Et curieusement, quand j’entends cette petite voix qui me susurre que j’ai la clé du problème en moi, cela m’apaise ; et là, je peux vraiment réfléchir et cela s’avère toujours payant.

Du coup je me suis assis sur la première marche de l’escalier tout en me répétant: porte, escalier, lumière, mur, planches. Rien ne venait, mais je faisais tout de même confiance à la petite voix. Au bout d’un moment, je me suis mis à penser à Germaine avec son air de femme battue qui ne voyait presque jamais personne, comment se faisait-il qu’elle avait deux cadavres emmurés dans sa cave? Qui pourrait se douter que cette petite vieille cachait un aussi lourd secret ? Et tout cet or d’où venait-il ? Quant à son regard si dur lorsqu’elle en avait parlé. Cette femme devait avoir un cœur de pierre !… Un coeur de pierre … Nom de Dieu ! La pierre ! C’est ça l’élément que j’avais oublié de vérifier et d’intégrer parmi les autres paramètres. D’un bond, j’ai foncé jusqu’au mur et j’ai observé la pierre. Du moins, je l’ai cherchée. Je ne la trouvais plus ! Impossible de la distinguer parmi toutes les autres. Qu’est-ce qui ressemble le plus à une putain de pierre ? Une autre saloperie de pierre ! J’ai bien dû tâtonner pendant un quart d’heure avant de la retrouver, en tentant de les enfoncer chacune leur tour. Quand je l’ai trouvée, j’ai marqué le sol avec ma chaussure juste en dessous et j’ai compté plusieurs fois à partir du bas pour être bien sûr de la retrouver rapidement. Tout était là. J’ai ouvert et refermé le mur et j’ai compris ce qui avait changé par rapport au début. Là, la pierre était au même niveau que les autres ce qui empêchait de la remarquer et même incitait à l’oublier lorsqu’on ressortait de la pièce découverte, les yeux remplis du spectacle hallucinant que l’on venait de découvrir. Elle n’était plus du tout enfoncée dans le mur. Je sentais que j’avais trouvé là, la clef du mécanisme. Aussi, j’ai appuyé tout doucement mais alors tout dou-ce-ment et j’ai entendu le petit déclic mécanique à l’intérieur du mur ! Quelque chose avait remué, s’était déplacé.

J’étais heureux t’imagines pas comme ! J’ai grimpé l’escalier à la vitesse grand V et je me suis arrêté devant la porte, je soufflais comme un bœuf ! J’avais les jetons que mon cœur décide à tout moment de sortir par ma bouche tellement il sautait dans ma poitrine ! Je me suis essuyé le front d’un revers de manche, j’ai fermé les yeux, respiré un grand coup et j’ai attrapé la poignée de la porte. Je l’ai manœuvrée et la porte s’est enfin ouverte !

Je me suis jeté hors de la maison. Il faisait nuit, l’air était frais et je l’aspirais goulûment. Dieu que ça faisait du bien ! Que c’était bon ! J’étais enfin dehors ! Je me suis retrouvé allongé par terre la face dans l’herbe je suis resté ainsi un bon moment. Je me suis retourné, et, allongé comme je l’étais, je contemplais les étoiles qui semblaient me faire des clins d’œil.

J’ai éclaté de rire à cette seule pensée puis les larmes me sont venues, sans déconner, j’ai chialé. Alors je me suis assis les mains jointes sur mes genoux pliés, j’ai baissé la tête entre mes jambes et je me suis rendu compte que je puais. Je me suis relevé, je suis retourné fermer la porte de la maison et je suis rentré chez moi. J’ai pris une douche, mis mes vêtements dans la machine à laver, j’ai mangé et je suis allé me coucher. J’ai dormi pendant douze heures.

Voilà, tu sais tout.

– Comment ça, je sais tout ? Je ne sais rien du tout ! C’est quoi cette histoire de dingue ? Deux macchabs et des lingots ! Rien que ça chez  la tante ! C’est un peu dur à gober, t’admettras !

–  C’est pourtant la vérité… Je n’invente rien.

– Hmm… Admettons… Alors comme ça, t’es au courant de cette affaire depuis quinze jours et tu ne m’en as pas parlé ? T’as quand même récupéré un échantillon, hein ? Au moins un lingot ?

–  Ben non.

–  Mais pourquoi ? Hein ?  Pourquoi ?

– Je te l’ai déjà dit, vu le mal que s’est donné la tante à protéger le grisbi, je me suis méfié, si ça se trouve, il suffit de toucher à quelque chose dans la fosse pour déclencher encore un système vicelard, une vacherie tordue pour m’empêcher de sortir ou pire encore.

– M’enfin, tu rigoles ! tu as ouvert la fosse et il ne s’est rien passé ! tu as touché aux planches et tu les as remises en place. C’est quand même encourageant. Tu ne crois pas ?

– Ça ne veut rien dire, faut faire vachement gaffe. C’est une tordue je te dis.

– Et on fait quoi alors?

– Je te propose d’y aller tous les deux ce soir pour inspecter les lieux. On prendra des lampes et un appareil photo. Tu as toujours ton Polaroid ?

– Ouais, vu l’usage que j’en ai, on peut le considérer comme neuf.

–  O.K. … Ca pèse combien un lingot?

– Je n’en sais foutrement rien ! Je n’en ai même jamais vu. Pourquoi ?

– Si on en prend un, faudra peut-être le remplacer par autre chose du même poids, on ne sait jamais, il y a peut-être un système de balance qui réagit au changement de poids.

–  Comment ça ???

– T’as pas vu « INDIANA JONES » quand il prend la statuette en or ? le bintz que c’est ?

– Si, je l’ai vu, mais c’est du cinoche, et la tante c’est pas LUCAS qui fait des films avec des effets spéciaux du tonnerre !

– Peut-être, mais j’ai dans l’idée qu’on n’est pas au bout de nos surprises.

–  Bon ben, c’est pas tout ça, mais moi, je commence à en avoir marre d’attendre un poiscaille qui ne viendra jamais. Je mets les bouts. Tu viens ? Je t’offre l’apéro à la terrasse du bar.

– Bof, après tout, c’est vrai que ça ne mord pas aujourd’hui. Allez! On remballe. Tiens! Regarde! Mon asticot est encore vivant ! Ce n’est pas croyable… C’est Jacques MAYOL qui peut aller se rhabiller ! Record d’apnée battu par mon asticot !

– Si tu veux, tu peux écrire au livre des records en envoyant sa photo …

– Avec un hameçon en travers du bide ? T’es pas fou ? C’est un coup à me retrouver avec la S.P.A. sur le dos…

– La Société Protectrice des Asticots ?

–  Ouais, c’est ça … Bon, il est dix-sept heures, on se retrouve à minuit chez moi ? Ca te va ? On boira l’apéro un autre jour, vaut mieux avoir les idées claires, non ?

–  O.K. On fait comme ça. Tchao frangin.

 

 

 

« Alors la stagiaire, pas trop dures les gardes de nuit à l’hosto ? Tu t’y fais ?

–  Ca va, j’ai pris le rythme. C’est pour pouvoir dormir dans la journée que j’ai des problèmes. Les murs de mon appartement ne sont pas épais et mes voisins sont plutôt bruyants. Mais sinon, la neuro n’est pas trop difficile. Les malades sont plutôt calmes, à part la grand-mère de la sept, bien sûr.

–  Ah ! La mémé de la sept, faut se la farcir ! J’ai rarement vu quelqu’un d’aussi agité dans ce service. Pourtant ses examens sont corrects, il n’apparaît rien au scanner, l’EEG n’a rien signalé non plus. Ce n’est pas normal qu’elle soit dans cet état.

– Ça fait longtemps qu’elle est là ?

– Quinze jours. Et dès son arrivée, elle n’a pas cessé de nous poser des problèmes .Elle ne voulait pas rester, il fallait qu’elle rentre à tout prix, et tout de suite ! Son état ne l’empêchait pas d’être autoritaire. Elle nous en a fait voir de toutes les couleurs. Au début on ne s’est pas tellement méfié, vu son âge et sa petite taille. Mais étant donné les dégâts qu’elle a causé, et les risques qu’elle encourait, on a eu tôt fait de l’attacher dans son lit. C’était l’enfer. Et puis elle s’est un peu calmée quand on lui a dit qu’elle resterait encore plus longtemps si elle continuait à être aussi agressive.

– Ah bon, c’était pire avant ? Comment est-elle arrivée ici ?

– En fait, elle a fait une mauvaise chute chez elle, elle a eu un sérieux traumatisme crânien avec perte de connaissance. A part de gros hématomes sur les cuisses et quelques contusions, c’est tout ce qu’elle a. Je dis c’est tout parce qu’il paraît qu’elle a fait une chute spectaculaire et qu’à son âge, c’est souvent la fracture du col du fémur, mais apparemment, elle ne souffre aucunement d’ostéoporose, elle est solide comme un roc. C’est une veuve qui vit seule. Elle a de la famille éloignée mais qui ne peut pas s’occuper d’elle. Vu son caractère, ça ne m’étonne pas beaucoup…

L’ambulancier nous a rendu compte qu’elle était sans connaissance lorsqu’il l’a prise en charge et qu’elle s’est réveillée cinq minutes avant d’arriver aux urgences. Il paraît qu’elle a fait un sacré barouf dans l’ambulance. Ils ont été obligés de la sangler pour qu’elle reste sur son brancard.

– C’est assez étonnant, pour son âge, elle a de la ressource, dis donc.

– Un peu oui, ça nous change de tous ces petits vieux qui nous font une déprime en arrivant. Elle, c’est plutôt le contraire, on dirait que c’est parce qu’elle est là qu’elle est aussi chiante. Il y a trois jours, elle m’a balancé son pot à pipi à la figure quand je lui faisais ses soins, je lui ai tourné le dos trente secondes ; heureusement que je l’observais du coin de l’œil à travers le miroir sinon, je ne sais pas ce qu’elle m’aurait fait.

– On ne lui donne pas de tranquillisants ?

–  Oh si, mais j’ai l’impression qu’elle ne les garde pas, car ils n’ont aucun effet sur elle. C’est une rusée.

– Et puis aimable avec ça ! Je viens encore de me faire traiter de tous les noms lorsque je lui ai apporté son traitement.

– Hé hé! Elle a du vocabulaire, ça c’est sûr! Du moins pour nous insulter. Par contre, quand on lui demande de nous expliquer pourquoi elle ne veut pas rester, elle reste muette.

– Oui, mais ça n’est pas ça le plus difficile, enfin je trouve. Ce que j’ai le plus de mal à supporter, ce sont ses yeux. Elle a un regard qui me fait peur. Elle a un air si dur !

– Eh bien elle ne fait pas partie du club des mamies gâteau, c’est tout. »

 

La chambre numéro sept est une chambre individuelle. Assez petite, très propre aux murs peints en beige. L’équipement est assez moderne. L’éclairage est à la tête du lit, il se modifie grâce à une commande qui propose quatre options: veilleuse, lumière normale, nuit et sonnette bien sûr. Les néons procurent une lumière douce.

Le mobilier est sobre: un lit métallique modulable ; en face du lit, fixé au mur, un bras articulé porte une télévision qui semble observer la pièce de son œil terne et unique ; un fauteuil ; une table qui s’adapte au lit pour les repas et une petite table de nuit. Il y a aussi une armoire/penderie, elle est encastrée dans le mur.

 

Germaine paraît minuscule presque perdue dans ce grand lit. Ses poignets sont attachés aux ridelles qui empêchent efficacement toute tentative d’escapade.

Un arceau métallique a été posé au-dessus de ses jambes pour lui éviter le poids des draps et des couvertures.

Germaine est immobile. A part ses yeux qui scrutent la pénombre, on pourrait croire qu’elle dort. Pourtant, elle fulmine de rage. Ses pensées sont loin d’être paisibles.

« Nom de dieu ! Mais qu’est-ce que j’ai bien pu raconter à ce grand con ? Qu’est-ce que je lui ai dit ? Vérole de moine ! »

 

Germaine ne se souvenait pas de grand chose, sinon qu’elle avait parlé à son neveu pendant qu’elle délirait et qu’il avait l’air très intéressé par ses propos. Elle se souvenait aussi qu’elle avait cru parler à son mari, qu’elle avait toujours pris pour un imbécile mais en qui elle avait toujours eu confiance. En fait ils étaient bien plus liés par leur secret que par les liens du mariage. Un mariage vite fait à une époque troublée par la guerre, suite à une aventure qui en des temps normaux n’aurait pas eue de suite.

Raymond n’avait rien de spécial mais c’était son premier amoureux et à l’époque, elle était jeune, sans expérience et naïve. Alors prise d’un élan romantique elle avait accédé à sa demande en mariage. Mariage express car Raymond devait repartir au front et il n’était pas sûr d’en revenir.

Seulement, Raymond est revenu au bout de trois mois car la France venait de capituler et il avait survécu.

Germaine s’est alors rapidement rendue compte que Raymond n’était pas le plus courageux ni le plus finaud du patelin et qu’il ne savait pas faire grand chose. Avant la guerre, il était garçon de ferme et il semblait probable qu’il le resterait durant toute son existence.

 

Elle était d’une famille assez pauvre qui vivait chichement. La misère qu’elle supportait mal la rendait folle. Elle n’en voulait qu’à une personne en particulier, son père qui la battait et qui un soir de beuverie lui avait fait ce qu’aucun père au monde ne devrait pouvoir faire à aucun enfant. Une rage brûlante s’était alors développée en elle, et très vite, ce fut à la terre entière qu’elle en voulut. Mais plus particulièrement aux hommes.

Elle n’acceptait pas la fatalité et pensait fermement que tout individu pouvait construire son existence pourvu que les efforts nécessaires soient consentis. Elle voulait que sa vie change.

Trois semaines après le départ de Raymond, Germaine avait ressenti les symptômes du début de grossesse, et bien que n’ayant jamais reçu d’instruction de sa vie, elle savait très bien ce qui lui arrivait et elle était consciente des conséquences de l’arrivée d’un bébé sur sa vie future. Germaine n’a jamais eu d’enfant…

 

Son mariage a été la seule fois dans sa vie où elle s’est laissé aller aux sentiments ainsi qu’au plaisir de la chair. Elle ne s’est d’ailleurs jamais plus laissé toucher par Raymond qui n’a jamais rien su sur son début de paternité.

Lui, s’est très vite rendu compte du changement, de la dureté du caractère de sa femme qu’il pensait différente. Il a bien tenté de s’imposer pour y remédier mais cela lui a immédiatement coûté une plaie du cuir chevelu et quelques bosses sans parler des griffures.

Le pire étant ce qu’il a lu dans le regard de sa femme. C’est cette fureur sauvage qui lui a fait peur et l’a poussé à renoncer à tous ses espoirs de vie conjugale normale.

 

La guerre, du moins l’occupation aussi terrible fut-elle, a été pour Germaine une mine de richesses incroyable. Non seulement sur le plan pécuniaire, mais surtout sur le plan personnel.

 

Cette petite bonne femme qui ne payait pas de mine avec ses épaules étroites et son chignon discret avait compris qu’elle saurait tirer profit de la situation trouble de l’époque. Elle a rapidement fait connaître son désir de participer à la résistance auprès des gens de son âge qui en faisaient partie, tout en se faisant connaître de l’occupant en lui rendant de menus services comme laveuse repasseuse.

Elle savait monnayer ses renseignements de part et d’autre sans se faire inquiéter et elle gagnait bien ; son petit manège lui permettait de mettre de l’argent de côté, suffisamment pour voir l’avenir s’éclaircir. Ce ne serait pas le grand luxe bien sûr, mais pas la misère non plus.

Elle s’ingéniait à passer pour plus bête qu’elle n’était, surtout auprès des allemands qu’elle ne détestait pas. Elle les considérait secrètement avec respect car ils étaient des conquérants à ses yeux et surtout, ils la traitaient bien ; sans doute mieux que personne ne l’avait jamais fait.

Aussi s’arrangeait-elle pour écouter les discussions lorsque la milice rendait visite à la KOMMANDANTUR. Ainsi, elle glanait des renseignements qu’elle savait ensuite monnayer contre de la nourriture, sans donner l’impression de se faire payer bien sûr, mais en  sachant se rendre indispensable.

De même, elle confiait aux allemands en faisant semblant de ne pas s’en rendre compte quelques petites informations sans réelle importance stratégique mais qui intéressaient quand même l’occupant. Il s’est agi de caches d’armes souvent vides, d’entrepôts clandestins du marché noir, de certaines adresses pour les ravitailler. Elle s’arrangeait tout de même, du moins pendant un temps à ne pas impliquer ses compatriotes dangereusement.

 

Et puis un jour elle a flairé quelque chose. Quelque chose d’important, d’une ampleur qu’elle ne soupçonnait pas…

 

« Si ça se trouve, j’ai tout raconté bordel ! Après toutes ces années… Et ce grand nigaud est sûrement allé voir, à tous les coups… Il a dû tout répéter à son frangin, sûr. Oh quelle merde! S’ils trouvent la cache… S’ils trouvent la cache, ils vont y rester, coincés dans la cave. Comme des rats, sans rien à bouffer. Ah ah ! La curiosité est un vilain défaut ! Il ne faut pas se mêler de mes affaires… Et s’ils s’en sortent? … Non … Trop cons ! Eh merde ! Bordel ! Je ne peux pas les laisser là-dedans. »

 

Malgré ses efforts pour se persuader que son secret resterait bien gardé par les précautions qu’elle avait prises et les moyens mis en œuvre, Germaine n’en éprouvait pas moins une angoisse violente qui lui tenaillait l’estomac et les intestins.

Angoisse qu’elle ne savait pas trop si elle était due au fait que son secret était peut-être éventé ou bien au risque qu’encouraient ses neveux. C’est surtout cela qui la déstabilisait ; elle qui se croyait blindée à vie.

Depuis qu’elle s’est souvenue du visage de son neveu au-dessus d’elle, de son air intéressé, elle a beaucoup de mal à penser à autre chose. Elle n’arrive à avaler que très peu de nourriture et ne parvient à s’endormir que très tard, après des heures de ruminations et de reviviscence de ces quelques minutes juste avant la perte de connaissance, de cet entretien dont elle n’a pas retenu le contenu.

Au début, elle a bien essayé de se persuader qu’elle n’avait rien dit de compromettant. Seulement elle s’était rapidement souvenue d’avoir cru parler à son défunt mari et le doute n’avait alors cessé de croître.

 

« Il faut que je sorte d’ici bordel… Le plus vite possible. Dès que je peux marcher sans problème, je me tire de là.

Et je vais être très gentille maintenant. Comme ça, je ne serai plus attachée au plumard et ils me foutront la paix, tous ces cons.

Je serai comme les vieilles d’à côté. Risette sur commande toute la journée, nunuche à souhaits. On veut une mamie Germaine ? On va l’avoir. Mamie arrive et elle est au poil, un vrai trésor mes mignons ! »

 

Ravie d’avoir pris cette décision, elle s’imagine dans les jours prochains et un fou-rire l’oblige à tourner la tête de manière à étouffer le bruit dans l’oreiller.

 

Soulagée d’avoir décidé ce qui pourrait lui permettre de sortir rapidement de l’hôpital et rentrer chez elle, elle constate que son angoisse s’est dissipée, changée en impatience. Celle de jouer la comédie pour rouler ceux qui la tiennent captive et au passage peut-être leur rendre la monnaie de leur pièce ; mais surtout la joie de sentir proche le moment de retourner dans sa cave et rendre visite à ses nouveaux occupants.

A cette pensée, elle sourit d’aise et s’endort calmement, apaisée…

 

 

 

Minuit. Cela fait bien quinze minutes que Michel se promène dans son jardin près de sa maison, en attendant Luc. Il contemple la nuit et savoure sa douceur estivale l’air pensif: « Mais d’où peut bien venir tout cet or ? Et ces deux cadavres ? Ce n’est quand même pas la tante qui les a butés ! Et pourquoi elle n’en a pas profité ? Elle aurait pu vendre son or par petites quantités et avoir un autre train de vie… Bizarre « .

– Salut mec ! J’suis ton homme.

– Viens, rentrons. Pourquoi t’as apporté un sac à dos ? Qu’est-ce que tu trimballes là-dedans ?

– A l’intérieur, frangin, à l’intérieur… Luc emprunte un ton confidentiel qui amuse Michel.

Michel fait entrer son frère en souriant, pensant que Luc en fait toujours trop. Une manie qui date. Il lui faut toujours emporter tout un tas de choses qui ne servent pas, sous prétexte qu’on ne sait jamais…

En refermant la porte derrière lui, Michel éclate de rire: « mais enfin, où crois-tu qu’on va ? A l’ascension de l’Annapurna ? C’est quoi tout ce bazar ? Le kit de survie du parfait aventurier ?

– Môssieur se moque ? Môssieur a tort. J’ai simplement pris quelques articles que je pense indispensables à notre entreprise. Et ceci après avoir bien réfléchi à ce que tu m’as dit.

– Voyons un peu si c’est indispensable… »

D’un ton professoral, Luc fait l’inventaire de son sac en le vidant sur la table de la cuisine: « l’appareil photo, comme tu me l’as demandé ; une lampe torche avec des piles de rechange, une corde de dix mètres de long, des fois que le fond de la fosse viendrait à lâcher, un pied de biche si il faut forcer quelque chose du genre coffre ou malle, une trousse à outils de base, ça me parait s’imposer ; une gourde remplie d’eau, ça peut être utile ; un paquet de biscuits, des fois que ça dure… ; et enfin, une CIBI portable que j’ai depuis deux ans, je me demandais d’ailleurs si elle me servirait un jour, comme ça, en cas de pépin grave, on peut appeler l’extérieur. Tu vois, rien de superflu. Ah! J’allais oublier… Un rouleau de Papier cul, tu sais pour quoi faire… »

Michel réfléchit en souriant et convient que son frère a fait preuve de bon sens cette fois. « O.K. Luc d’accord avec toi, tout ça peut être utile.

– Un peu mon n’veu !

– Bon. Qu’on se mette bien d’accord, on va là-bas en simple reconnaissance. On observe, on investigue mais on ne prend rien. On laisse tout sur place. O.K.?

– O.K. De toute façon, je n’ai pas l’intention de dévaliser la tantine. Je suis bien d’accord sur le principe d’y aller pour savoir exactement ce qu’il y a là-bas et tâcher de comprendre cette histoire d’or et de macchabs.

– Alors on peut y aller… »

 

La lune trône au milieu de l’immensité sombre et silencieuse. Pâle et pleine, semblant sourire à qui veut bien la regarder, accompagnée d’une myriade de points lumineux comme des lucioles qu’elle attirerait et garderait près d’elle pour se sentir moins seule, là-haut.

Les deux frères descendent la rue déserte à cette heure. Bien que les lampadaires soient éteints depuis une heure déjà, ils n’ont aucune difficulté à progresser grâce à l’astre qui diffuse une clarté discrète mais suffisante dans cette nuit d’été chaude et sans nuages. Les cyprès ondulent paisiblement sous l’effet de la légère brise venue du large qui porte en elle les senteurs collectées au hasard de son parcours.

La maison n’est pas située bien loin du petit port, à peine vingt minutes à pied de chez Michel, mais elle est tout de même isolée car séparée des autres habitations par un petit bois sur une colline qui a pu résister à l’appétit des promoteurs. De plus, elle semble tapie au creux d’un petit vallon, ce qui fait qu’on ne la voit pratiquement de nulle part.

C’est une vielle bicoque austère et haute. Défraîchie depuis longtemps, elle semble observer l’approche de ses deux visiteurs nocturne d’un air sournois, comme un félin tapi dans l’ombre guette immobile sa proie.

Arrivé à la grille rouillée, Luc s’arrête pour contempler la maison:  » Elle est encore plus moche la nuit que le jour !

– C’est pour ça qu’on n’en parle pas dans le guide touristique, même les clébards évitent de traîner par ici. Paraît même que les corbeaux font un détour…

– Tu m’étonnes ! C’est la villa de la famille Adams ici, en moins propre bien sûr.

– Allez, arrête de critiquer le patrimoine familial et entre.

 

 

 

Mai 1944. 18H45.

 

Un convoi allemand franchit la petite colline et s’arrête devant la grille chez Germaine et Raymond.

Le convoi est composé d’une voiture suivie de deux camions, le premier est un engin blindé muni d’une tourelle portant un canon, l’autre transportant une escorte de douze soldats.

La voiture en tête est occupée par un officier en uniforme noir et de son chauffeur.

L’officier vérifie les documents relatifs à sa route. « C’est bien là ! Soldat ! Allez ouvrir la grille !

– Yawhohl ! Mein général ! »

Le chauffeur se précipite hors de la berline et se dépêche d’ouvrir la grille en grand puis se hâte de remonter dans la voiture et guide le convoi à l’intérieur de la propriété.

Un mois auparavant, alors que Germaine passait récupérer le linge à laver au quartier général Allemand, elle avait remarqué l’air soucieux du colonel. Un motard militaire venait de lui apporter un message apparemment confidentiel et à sa lecture, le visage de l’officier s’était assombri.

Le colonel, un homme fier de son pays, de son uniforme, doutait de la nécessité de cette guerre et du bien-fondé des motivations de celui qui l’avait décidée.

Autant la Wehrmacht le remplissait d’orgueil, autant les S.S. lui inspiraient un profond dégoût, ainsi qu’une méfiance quasi animale.

Aussi, quand le messager était venu lui apporter un pli confidentiel aux insignes de l’Etat-major des S.S. Lui ordonnant d’organiser une halte d’un convoi secret d’une importance capitale pour le Reich, dans sa zone de commandement, le colonel avait ressenti une colère intérieure, ainsi qu’une tristesse très profonde.

Depuis son arrivée à son poste de commandement dans le sud de la France, le colonel s’était employé à épargner la population et avait exigé de ses subordonnés de respecter cette volonté.

Il pensait que la guerre était suffisamment dévastatrice sur les fronts sans qu’on y ajoute des victimes innocentes parmi les populations civiles. De plus, il était persuadé qu’en agissant ainsi, ses hommes et lui s’exposaient moins à des opérations terroristes de la part des français. Et à part quelques escarmouches, l’occupant n’avait guère eu de réelles inquiétudes.

La population semblait s’habituer à leur présence car l’animosité qu’il avait nettement perçue dans le regard des hommes, des femmes et même des enfants lors de leur arrivée semblait avoir disparu. Il y avait même cette Germaine qui offrait ses services comme blanchisseuse. Cette petite femme un peu simplette ne semblait pas faire cas de leur uniforme d’occupant, même si elle n’était pas franchement sympathique, elle leur rendait service et restait quelques fois parler avec les soldats, leur révélant parfois des renseignements sur la résistance sans s’en apercevoir.

Le message ordonnait d’assurer la sécurité ainsi que la logistique durant la halte que devait effectuer le convoi SS.

Dix-sept hommes à héberger et à protéger durant une nuit. Cela semblait assez simple à organiser, mais l’idée de la présence des SS dans la région le contrariait. Il craignait des débordements de leur part, ce qui entraînerait aussitôt une réaction chez la population. Cette situation risquait de compromettre la paix relative qu’il avait jusqu’ici réussi à maintenir.

Il lui fallait donc remplir sa mission entièrement sans gêner la tranquillité ambiante. Pour cela, le colonel chercha un endroit où diriger le convoi, un lieu à l’écart de la bourgade pouvant héberger autant d’hommes, qui offrait suffisamment de garantie pour la sécurité et qui ne serait pas très éloigné de la route.

Il finit par décider que la maison de Germaine correspondait de façon idéale aux critères exigés. Il adressa donc un message en retour pour indiquer aux SS le lieu de leur prochaine halte puis fit convoquer Germaine et son mari.

« Depuis notre arrivée dans votre région, je me suis employé à ne pas faire peser plus que nécessaire le poids de la guerre sur votre population. Je suis un soldat et en tant que tel, j’assume les fonctions qui m’ont été confiées. A ce titre, Madame Germaine, Monsieur, je suis mené à réquisitionner votre demeure pour une nuit et une journée, dans quelques jours. Cela ne devrait pas trop vous incommoder, vous pourrez rester chez vous, vous aurez simplement de la compagnie pour une nuit.

Cependant je dois vous prévenir que ces soldats sont des SS, ils ne sont pas comme moi et mes hommes, leurs méthodes sont beaucoup moins civilisées, aussi soyez le plus discret possible, ne leur posez aucune question et ne les contrariez sous aucun prétexte ».

 

Germaine et son mari prirent l’information sans rien dire, Raymond n’avait pas osé regarder le colonel.

Depuis sa démobilisation, son moral était assez bas ; d’une part en raison de la défaite bien sûr, mais surtout depuis son retour chez lui: Germaine l’avait accueilli de pied ferme. Il ne la reconnaissait pas, elle avait tellement changé et il ne comprenait pas pourquoi. Elle était devenue si dure, si sèche. Il n’avait plus le droit de la toucher. Le premier jour, il avait bien tenté de la contraindre gentiment, pensant normal de vouloir retrouver l’épouse qu’il avait quitté. Malheureusement pour lui, une tempête de violence s’était alors abattue sur lui. Germaine l’avait roué de coups usant d’une casserole et d’une poêle à frire. Il s’était retrouvé en sang, la tête comme une ruche, le nez étrangement de travers et douloureux, les yeux pochés. Outre l’étonnement d’une telle réaction de la part de sa femme, Raymond avait eu peur, terriblement peur de ce qu’il avait lu dans les yeux de Germaine. Le message était clair, alors qu’il essayait de se relever: sa mort achèverait l’affrontement s’il insistait encore…

Depuis ils vivaient ensemble, faisant chambre à part, ne se parlant que par nécessité et bien souvent c’était Germaine qui entamait le dialogue, toujours pour lui ordonner de faire quelque chose ou le prévenir d’autre chose.

Pour Raymond, c’était sa deuxième capitulation en très peu de temps. Il se sentait minable. L’idée qu’il se faisait de lui-même le déprimait.

Le colonel avait remarqué la tristesse du mari de Germaine. Durant leur présence dans son bureau, il n’avait jamais pu croiser son regard et il semblait absent. Seule Germaine le regardait de ses petits yeux, affichant un petit sourire discret et gêné.

L’entrevue n’avait pas duré longtemps, le colonel les avait informés qu’ils connaîtraient bientôt la date de l’arrivée des SS et que ses soldats viendraient le lendemain chez eux installer des lits et leur apporter de quoi nourrir les visiteurs. Puis il leur avait intimé l’ordre de n’en parler à personne sous peine de graves représailles. Sur quoi il les avait priés de rentrer chez eux.

Sur le chemin du retour, Germaine marchait d’un pas rapide. Son esprit bouillonnait. La situation était inespérée, elle pressentait qu’un profit se présentait à elle, sans savoir exactement pourquoi ni comment, mais que cela dépassait le cadre habituel de ses petites combines.

Elle ne dit rien à Raymond qui se contentait d’avancer tête baissée.

« Il faut que j’en sache plus », pensa-t-elle, et mieux vaut attendre avant d’en parler aux résistants, pour être bien sûre.

Le lendemain, comme prévu, les soldats arrivèrent en camion et installèrent les lits. Un officier était à leur tête, il informa  Germaine et son mari de la part du colonel  que leurs visiteurs arriveraient dans la soirée et que par conséquent ils ne devaient plus bouger de chez eux jusqu’à ce que les SS soient repartis.

Germaine était prise de court. Ils allaient arriver et elle n’avait rien su, n’avait pas eu le temps d’organiser quoi que ce soit. Elle rageait intérieurement: « Salopard de colonel, putains de boches, qu’est-ce que vous trafiquez bordel de merde ! Ça doit être du gros ! Pour que ça bouge aussi vite. Je parie que c’est énorme. Va falloir ouvrir l’œil ma fille et décoincer au plus vite. »

Le convoi entra dans la propriété, suivit le chemin menant à la maison et s’immobilisa devant celle-ci. La nuit commençait à tomber.

Les soldats sautèrent du camion et se dispersèrent dans la propriété afin de vérifier la sécurité des lieux.

Le général descendit de la voiture, s’étira et contempla les alentours. « Pas mal » pensa-t-il, « discret et à l’écart ». Il alla frapper à la porte du véhicule blindé. Une petite trappe s’ouvrit puis la porte s’entrebâilla dans un bruit massif. Le général disparut à l’intérieur du véhicule.

Le blindé était encombré, il ne restait que très peu de place à l’équipage. Deux énormes caisses frappées de l’aigle nazi trônaient, sanglées et bâchées l’une bien plus grosse que l’autre était cubique. La seconde plus allongée. C’est cette dernière que couvait du regard le général.

Un mois auparavant, il avait été convoqué à Berlin par Hitler lui-même pour une réunion secrète.

Le général connaissait bien Hitler, mieux que quiconque ; sur ce point il ne s’en vantait pas. Il l’avait rencontré pour la première fois alors qu’il n’était pas encore au pouvoir. Ils avaient rapidement sympathisé. Avant la guerre, le général était archéologue de formation et connaissait particulièrement bien l’Egypte surtout la première dynastie. Il remarqua qu’Hitler se passionnait pour le mystère.

Le pouvoir conquis, Hitler le nomma général à titre officieux, car il était promu chef d’un service inconnu qui devait se charger de courir le monde à la recherche de vestiges du passé intéressants pour Hitler et son pouvoir. Il était chargé de vérifier les origines des légendes.

En 1936, au hasard de fouilles en Egypte, il découvrit un Mastaba, une pyramide à étages qui était enfouie profondément dans le sable. Ce sont en fait les Egyptiens qui l’ont découvert alors qu’ils creusaient un puits. Cette pyramide lui apparut tout de suite très étrange. D’une part par sa taille très réduite, puis par son absence d’entrée. Il avait fallu en détruire une bonne partie pour accéder à la salle mortuaire. En fait, la pyramide avait été construite autour d’une seule chambre, hermétiquement close et ne comportait aucune galerie.

Le tombeau ne portait aucune inscription sur ses murs, aucune peinture, aucun bas-relief. Il pensa tout d’abord qu’il s’agissait sans doute d’un riche marchand qui avait voulu profiter d’une sépulture digne d’un pharaon et à la mesure de ses moyens. Mais quand il pénétra dans la chambre mortuaire, ce qu’il découvrit le médusa.

Sur une dalle de marbre, au centre de la pièce reposait un sarcophage comme il n’en avait jamais vu. Il n’était pas en pierre mais fait d’un métal qu’il ne reconnut pas. Un métal brillant bleuté recouvert d’inscriptions qui lui étaient inconnues. Il n’avait jamais rien vu de tel. Le sarcophage ne représentait pas une forme humaine comme ceux des pharaons. Il lui faisait plutôt penser à un noyau d’olive, oblong, oui c’était la forme d’un noyau, un peu plus grand qu’un sarcophage habituel et recouvert de formes, de signes, autant d’inscriptions inconnues. Le sarcophage ne présentait aucune trace de corrosion ni de rayure. Il resplendissait, il rutilait même, comme s’il était tout neuf. Pourtant la pyramide semblait accuser quelques milliers d’années…

Il le toucha et son contact lu procura une sensation intense très agréable qui le fit frissonner ; il en avait la chair de poule. Il ne voulut pas l’ouvrir. Sans savoir pourquoi, il décida que le führer devait en avoir la primeur. Il fit emballer le sarcophage et l’expédia dans le plus grand secret vers Berlin, après avoir câblé la nouvelle à son dictateur.

Lorsqu’il arriva à Berlin, Hitler le félicita pour sa découverte. Le führer le fit entrer dans le sous-sol de son Quartier Général. Il le questionna avec une avidité surprenante sur l’origine de l’objet rapporté, les inscriptions apparaissant sur sa surface et la matière métallique étonnante. Autant de questions auxquelles aucune réponse n’était possible.

Le sarcophage reposait maintenant au milieu d’une immense pièce drapée des couleurs du Reich. Deux autres proches d’Hitler étaient présents, des hauts dignitaires. Ils décidèrent d’ouvrir le sarcophage. A ce moment, le général eut comme un élan de panique et dût se contrôler pour ne pas les en empêcher. Une ambiance électrique régnait dans la pièce. Hitler paraissait surexcité, impatient de découvrir le contenu du sarcophage.

Le couvercle n’offrit aucune résistance et déconcerta les deux hommes qui le portaient par sa légèreté. Un enfant aurait pu le soulever. Hitler s’approcha au-dessus du sarcophage ouvert et fronça les sourcils. Le général, inquiet alla voir lui aussi le contenu et fut surpris de constater qu’au lieu d’un corps embaumé le tombeau ne contenait qu’un liquide qui ressemblait étrangement à du mercure. Il allait dire au führer qu’il ne comprenait pas de quoi il s’agissait quand le liquide d’apparence métallique fusa hors du sarcophage et vint former une colonne au milieu des quatre hommes. Elle semblait se mouvoir sur elle-même en permanence. Elle se transforma, des contours se dessinèrent, elle prit alors forme humaine et devint le sosie métallique d’Hitler. Lequel écarquilla les yeux sans pouvoir articuler le moindre mot.

Soudain, l’apparition se sépara en deux ; pour former une nouvelle réplique du führer mais rouge sang cette fois-ci et très lumineuse, l’autre toujours d’apparence métallique semblait palpiter.

Au moment où Hitler ouvrit la bouche pour dire quelque chose, l’entité rouge se rua sur lui et disparut dans ses narines et sa bouche. Les yeux d’Hitler se révulsèrent et il eut un spasme. A ce moment l’entité métallique replongea doucement à l’intérieur du sarcophage et le couvercle vint se rajuster de lui-même pour le sceller dans un bruit feutré.

Les trois hommes témoins de la scène restèrent médusés par la soudaineté et l’étrangeté de ce qu’ils venaient de voir, les yeux écarquillés et la bouche grande ouverte.

Hitler  a rapidement rouvert les yeux, il s’est étiré, a fait jouer les articulations de ses doigts et après avoir contemplé un moment les trois hommes a déclaré en arborant un large sourire « Je suis MOGUL, votre nouveau führer. Enchanté d’être parmi vous, je viens en ami. Je vous attendais depuis Napoléon. Ça n’a pas été très long cette fois-ci. Je suis un… Comment pourriez-vous me qualifier ? Démon ? Oui ! C’est ça, je dois être un démon. Ah ! Ah ! Je vais vous faire réaliser de grandes choses… Ah ! ah ! ah ! Ne faites pas cette tête-là ! Il faut que vous compreniez bien la situation : Vous êtes allés me chercher, je ne vous ai rien demandé, alors vous me subirez… Il en est ainsi de puis l’aube des temps ou presque. Je suis toujours votre führer ! Ne l’oubliez jamais ! Vous trois êtes les seuls témoins de ce qui vient de se passer. Si vous racontiez quoi que ce soit, personne ne vous croirait. Restez-moi fidèles et vous n’aurez pas à le regretter. Par contre je serai… Disons impitoyable à l’encontre de quiconque se placera en travers de ma route. Je ne suis pas un cadeau, mais plutôt une nécessité. Je ne pense pas que vous puissiez le comprendre. Sachez cependant que vous ne pouvez me détruire. Le seul moyen de vous débarrasser de moi serait de tuer  votre führer et ce ne serait pas facile car voyez-vous depuis que j’ai investi ce corps, sa densité a considérablement augmenté et il faudrait bien plus qu’une balle de pistolet pour l’abattre ; disons que je suis très résistant. Et puis, je ne vois pas très bien comment vous pourriez expliquer ma disparition ou justifier  mon assassinat à la nation allemande puisqu’elle m’adore ; et vous verrez, bientôt elle me vénérera. Je vous conseille de garder tout ceci secret. Allez! Ne perdons pas de temps, le monde m’attend ! Le monde entier ! Ah ah ah !!!

Quelques semaines plus tard, la Pologne était la victime du début d’une horreur qui semblait ne devoir jamais finir.

 

Depuis, le sarcophage n’a jamais été ouvert. Il est resté longtemps dans le sous-sol recouvert du drapeau du Reich.

Et il y a un mois, le MOGUL a demandé au général de le transférer dans un endroit sûr. Un endroit difficile à trouver, un endroit discret pour l’enterrer.

Il lui avait dit de le faire très sérieusement et pour le convaincre lui avait expliqué comment fonctionnait un MOGUL. Il avait alors comparé son sarcophage à la lampe d’Aladin. La comparaison s’arrêtait là car il n’était pas un bon génie et, curieusement, c’étaient toujours des gens avides de gloire et de pouvoir qui le découvraient au fil des millénaires. Il y avait eu Napoléon, les Huns, les Egyptiens, et avant bien d’autres encore. Il lui confia qu’il ne pouvait imaginer combien de fois l’humanité avait connu une apogée puis un déclin pour recommencer, quelques fois presque à zéro, mais ça recommençait… Toujours. En fait, les archéologues ne faisaient que gratter un peu le vernis de l’ère humaine. Il lui affirma qu’il ne pouvait sortir seul de son sarcophage qu’il fallait l’ouvrir de l’extérieur pour qu’il puisse s’en extraire. Il lui confia aussi que cette époque lui plaisait beaucoup à cause de l’organisation qui régnait. Et qu’il était très facile d’exploiter la faiblesse humaine. Sa bêtise surtout. Il lui avait révélé qu’il ne lui avait pas menti lorsqu’il avait investi le corps de son führer. « On peut se débarrasser de moi, mais pour cela, il faudrait tuer le führer. Par contre, vos moyens ne vous permettent de vous débarrasser de moi que momentanément car quand l’enveloppe qui m’abrite meurt, je retourne dans mon sarcophage en attendant qu’un autre tyran vienne me chercher. C’est pour ça que vous avez intérêt à bien le cacher, pour éviter que je ne revienne trop tôt. Et dites-vous bien que si mes affaires, ou plutôt nos affaires tournent mal, il y aura bientôt quelqu’un d’autre pour reprendre un jour, ailleurs le flambeau. Vous pouvez me croire. »

Il lui avait ordonné de se faire passer pour un SS chargé de convoyer de l’or en Suisse, afin que le déplacement soit plausible et justifie l’escorte et les moyens mis en œuvre. Pour terminer, il lui avait conseillé de laisser le hasard choisir à sa place l’emplacement de la cache du sarcophage.

La France était inscrite sur le petit papier qu’il avait choisi au milieu de tant d’autres sur son bureau. Une fois à Paris, le soir de son arrivée, après avoir  vidé quelques bouteilles de champagne et sur le point de s’écrouler, il avait lancé une fléchette sur la carte de France murale pour désigner la localité qui devrait abriter le tombeau.

 

Le général ressortit du blindé et alla frapper à la porte de la maison. Il n’était toujours pas habitué à cet uniforme SS qu’il n’aimait pas du tout. Il sentait la mort. Il avait dû le revêtir à l’occasion de cette mission et cela lui pesait mais moins encore que le secret dont il était le seul détenteur, les deux autres étant morts au combat.

Germaine ouvrit la porte et recula. Elle avait allumé la lumière et se tenait adossée à la rambarde de l’escalier.

Le général entra, se découvrit, la toisa du regard et fut ému par cette petite femme qui se tenait apeurée devant lui. Sans doute que cette saleté d’uniforme noir la terrorisait.

Germaine prenait grand soin à se montrer la plus menue possible en affichant une mine apeurée tout en pensant « Alors c’est ça le grand con de SS qui vient nous les briser le soir ? Qu’est-ce que tu peux bien venir foutre dans un bled pareil en pleine guerre ? A mon avis, tu ne trimballes pas des haricots dans ton tas de ferraille !

– Chère petite madame, je suis désolé de venir vous importuner de cette manière mais je n’ai pas le choix, il faut que j’entrepose du matériel chez vous pour la nuit. Mes hommes et moi-même ne vous ferons aucun mal si vous faites bien ce que je vais vous dire de faire… Etes-vous seule ?

– Non mon mari est à l’étage, il arrive.

– Bien, avez-vous une cave ?

– Oui monsieur, par là ». Répondit-elle en montrant la direction du doigt.

– Très bien je vous demande à vous et votre mari de conserver pour vous l’étage jusqu’à notre départ. Si vous avez besoin de quelque chose ici en bas pour la nuit et demain, prenez-le maintenant et ne descendez plus. Avez-vous compris ? »

Germaine fit oui de la tête et remonta lentement l’escalier. La tête baissée, elle souriait. « Tu vas voir grand con » pensa-t-elle, « décharge ton grisbi, viens le mettre chez moi, tu neseras pas déçu. » En montant elle aperçut son mari qui descendait. Sans rien dire elle lui fit signe de remonter. Il s’exécuta.

Le général ressortit en direction du blindé. Il était soulagé par l’absence d’enfants dans la maison, avec un peu de chance il n’aurait pas à tuer les deux occupants, s’ils se montraient discrets.

Les soldats étaient revenus de leur inspection des lieux et se tenaient prêts devant le blindé.

Le général les regarda et leur ordonna de décharger les caisses du blindé pour que le contenu soit entreposé dans la cave de la maison. Les soldats avaient reçu quelques consignes au sujet des caisses, ils savaient ce que contenait la grosse, on leur avait expliqué qu’il s’agissait de l’or du Reich que l’on devait convoyer en Suisse. La petite caisse devait contenir des armes.

Germaine ne manqua rien du transfert des caisses, épiant l’extérieur à travers ses persiennes elle savait qu’on ne pouvait pas la voir de l’extérieur, elle s’était vêtue de noir et avait brûlé un bouchon pour se noircir la figure et les mains.

Pour ce qui était d’en bas, il lui suffisait d’écouter du haut de l’escalier pour comprendre ce qui se passait. Les Allemands descendaient la caisse la plus petite dans la cave et faisaient la chaîne pour décharger quelque chose du blindé. Il faisait trop noir dehors maintenant pour distinguer ce que c’était mais elle savait que c’était lourd sans être trop gros.

L’idée lui vint d’un coup, quand elle vit le général se servir d’une radio. Elle réfléchit: « A tous les coups, il prévient l’autre andouille de colonel de son arrivée. Si lui l’appelle, l’autre peut l’appeler. Et c’est sûr qu’il le fera en cas de gros problème, surtout si il a besoin de renforts… »

Elle alla voir son mari qui s’était couché. « Ferme-la et écoute-moi, tu bouges pas quoi qu’il arrive, je vais sortir. Si tout marche comme je l’espère, demain on sera riches ».  Puis elle traversa la maison ouvrit une fenêtre et descendit le long de la gouttière. Elle se rendit en courant chez le chef de la résistance, lui apprit qu’un convoi de SS était arrivé à la Kommandantur pour la nuit, une quinzaine d’hommes, pas plus, avec un chargement d’armes et de munitions important et qu’il y avait un général en prime. Puis elle repartit à toutes jambes chez elle.

Les ordres furent vite donnés et les troupes rassemblées. Une heure plus tard la résistance donnait l’assaut à la Kommandantur. Les allemands furent surpris par l’attaque et le colonel constatant l’ampleur de l’offensive appela le général pour lui réclamer son aide immédiate.

Au moment où la radio retentit dans le blindé, les hommes du général avaient déjà commencé à creuser la cave. Quand le général eut pris connaissance de la situation, il appela ses soldats, les en informa et leur ordonna d’aller porter de l’aide à la Kommandantur sauf pour quatre d’entre eux qui restèrent près de lui pour continuer le travail.

Il regarda les véhicules s’éloigner. Il n’aimait pas beaucoup ça. Personne d’autre que les allemands ne connaissaient leur présence ici. Ils avaient utilisé avec prudence les routes éloignées des agglomérations et à part le couple là-haut qui avait l’air inoffensif, personne d’autre ne savait qu’ils étaient là. Si ça tournait mal là-bas, il pourrait toujours repartir avec ses hommes dans la berline jusqu’à la prochaine ville qui n’était qu’à soixante kilomètres. Alors pas de quoi s’en faire.

 

 

 

– Bonjour Madame Germaine, comment allez vous ce matin? Claironna la jolie voix gaie de l’infirmière qui allait ouvrir les rideaux, tout en s’attendant à de nouvelles insultes.

– Bonjour ma petite. Ça va bien, je me sens un peu dans le brouillard. Je ne me rappelle pas bien ce que j’ai fait ces derniers jours, mais je crois bien que j’ai dû dérailler un peu, non ? » Germaine prenait une voix très douce, un air confus, un peu de rouge empourprait son front et ses joues. L’illusion était parfaite.

– Oh madame Germaine comme je suis contente de voir que vous allez  mieux. Vous avez dû faire une réaction au traumatisme. Je vais prévenir le docteur tout de suite. Je vous fais porter votre petit déjeuner.

– Vous êtes bien aimable ma petite. Mais appelez-moi germaine comme tout le monde. Vous savez je n’ai pas besoin qu’on me serve du madame. Allez, faites-moi plaisir.

– Entendu Germaine, termina l’infirmière en sortant de la chambre tout en la gratifiant d’un large sourire. Moi, c’est Caroline.

Germaine exultait intérieurement. « C’est parti mon kiki » pensa-t-elle. « Caro la gogo a trouvé une mamie gâteau et elle va vite prévenir tous les autres gogos, la Caro. »

Le médecin lors de la visite du matin afficha un air plein de satisfaction: « Eh bien madame Germaine, on dirait que vous vous en êtes tirée. Vous allez vite vous remettre maintenant. Claironna-t-il avec enthousiasme ».

–  Docteur, je suis désolée pour tout le mal que j’ai bien dû vous causer à tous, vous savez, je n’étais pas dans mon état normal et …

–  Ce n’est rien madame, vous savez, vous n’êtes pas la première à qui ça arrive, et nous en verrons d’autres. On va vous détacher et vous allez essayer de marcher un peu. D’accord ?

– D’accord docteur. » Elle finit sa phrase en clignant doucement les yeux pour ponctuer en douceur ce qu’elle venait de dire.

L’infirmier qui participait à la visite la regardait d’un air songeur, ce qui n’échappa pas à Germaine. Elle évita son regard non pas par peur de lui mais simplement pour qu’il ne puisse pas lire dans ses yeux la malice qu’ils contenaient en ce moment.

On la détacha, elle prit son petit déjeuner et, accompagnée par une infirmière fit quelques pas dans la chambre. C’était douloureux. Bien plus qu’elle ne l’aurait cru mais fit semblant de ne pas souffrir. Il fallait qu’elle remarche au plus vite pour s’en aller d’ici et rentrer chez elle.

L’après-midi on lui demanda si elle se sentait capable de marcher dans le couloir, elle n’avait cessé depuis qu’on l’avait laissée seule dans sa chambre de faire les cent pas pour retrouver son autonomie. Elle répondit que oui et fit, toujours accompagnée d’une infirmière qui lui tenait le bras quatre allers-retours.

A la visite du soir, le médecin lui apprit qu’elle pourrait rentrer chez elle le lendemain matin puisque tous ses examens étaient normaux et qu’elle se sentait bien. Une ambulance passerait la prendre vers neuf heures pour la ramener à son domicile. Elle l’en remercia poliment.

Germaine passa une très mauvaise nuit. Car la journée qui venait de s’écouler lui avait coûté. Faire autant d’efforts pour paraître aimable alors que le temps passait.

 

 

 

 

« Houlà! C’est pas la fée du logis la tantine. Dis donc qu’est-ce qu’il y a comme saloperies dans cette cave ! Il y a de quoi faire fortune à la foire aux puces.

– Allez, Luc. Viens, ne perdons pas de temps ; ce qui nous intéresse est là-bas derrière ce mur. Magne-toi.

– J’arrive, j’arrive… »

Michel repère la pierre qui déclenche l’ouverture et la pousse doucement. « Clic ! » Le pan de mur s’écarte pour laisser apparaître la pièce cachée.

– Donne-moi le Polaroid, Luc je vais photographier pour nous rappeler la place de chaque objet. »

Une fois la photo prise, Michel déplace les planches qui recouvrent la fosse.

– Vérole de moine ! Mich’ t’avais raison, deux macchabs et des lingots ! Y en a pour une fortune mec ! J’en crois pas mes yeux. Pince-moi ! Ils sont vachement gros dis donc. Ils doivent peser lourd !

– Allez, on enlève les deux dormeurs pour voir ce qu’il y a dessous.

– Tu parles d’un boulot, j’espère qu’ils ne vont pas nous mordre.

–  Arrête tes conneries et file-moi un coup de main. »

Une demi-heure plus tard, les deux frères en nage en étaient toujours à sortir les lingots de la fosse et n’avaient pas l’impression d’en voir le fond. Ils avaient déposé les deux cadavres le plus respectueusement possible dans un coin de la pièce et avaient entassé soigneusement tout l’arsenal à côté d’eux.

Pendant plus de  deux heures, ils dégagèrent plus  d’un mètre cinquante de profondeur de la fosse. Luc ramassait les lingots d’or et Michel les entassait sur les rebords. Au début, ils le faisaient avec beaucoup d’enthousiasme et ils allèrent même jusqu’à chanter. Puis ils travaillèrent en silence. A la fin, ils n’en pouvaient plus. Leurs bras et leur dos les faisaient souffrir. Ils décidèrent d’en rester là et de revenir terminer le lendemain à l’aurore.

Ils sortirent de la cache, Michel montra la pierre à Luc, sur le mur et appuya dessus tout doucement quand le panneau fut refermé. Un léger déclic se fit entendre.

Ils remontèrent l’escalier, se regardèrent avant d’actionner la poignée de la porte. Celle-ci n’offrit aucune résistance. Ils s’éloignèrent de la maison, fourbus, se donnant rendez-vous au lendemain matin.

 

 

 

 

Mai 1944 20H30

 

 

Le général ordonna à ses quatre soldats de l’accompagner à la cave pour y finir les travaux.

Il avait eu l’idée de creuser une fosse très profonde et suffisamment large pour y déposer la caisse et son contenu de façon à ce que le sarcophage soit pris dans une masse de béton armé suffisante pour que personne, du moins l’espérait-il,  ne puisse jamais l’en ressortir. Il avait emporté une grande quantité de ciment, de silex et des barres de fer pour que le tout soit vraiment très solide. Et avait fait brancher le tuyau qu’il avait apporté à la cuisine pour approvisionner la cave en eau.

Les soldats s’engagèrent les premiers dans l’escalier et le général les suivit. Quand le premier arriva en bas de l’escalier, quatre détonations résonnèrent. Les quatre soldats s’écroulèrent. Le général resta pétrifié.

Devant lui, en bas, dans la cave un fusil dans les bras, s’avançait la petite femme qui lui avait ouvert la porte tout à l’heure. Elle n’avait plus cet air soumis de femme malheureuse, mais dans ses yeux brûlait une rage qu’il n’avait jamais connue chez personne.

Elle s’avança jusqu’au pied de l’escalier le menaçant de son arme: « Allez grand couillon ! Descends et viens me montrer ce que tu as si gentiment apporté à Germaine. »

Il remarqua la présence du mari dans le fond de la pièce. Il était adossé au mur, les mains dans les poches, l’air abattu.

– Madame, avant que vous ne fassiez quoi que ce soit, je dois d’abord vous expliquer certaines choses et … »

Germaine lui enfonça violemment le canon du fusil dans le ventre: « Ferme-la SS de mes deux ! Tu parleras quand je te le dirai. En attendant, tu vas ouvrir les caisses et pas d’entourloupette, sinon tu vas rejoindre tes sous-fifres !

Raymond ! Reste pas là comme un gland ! File lui un coup de main, il n’a pas l’air dégourdi. Si tous les généraux sont de ta trempe, la guerre ne va pas durer bien longtemps…

– Archéologue… Je suis archéologue, pas soldat.

–  Et moi je suis la vénus de Milo ! Allez au boulot ! J’ai rarement entendu parler d’archéologues qui trimbalaient une telle quantité de lingots d’or, surtout comme ceux-là, avec chacun un aigle qui tient une croix gammée dans ses pattes. Et puis ferme-la ! Sinon… »

Le général tenta de se calmer, il contrôla son souffle.

Les deux hommes s’attaquèrent à la caisse. Il fallait à tout prix qu’il puisse avertir cette femme du danger que représentait le sarcophage. Sa vie ne lui importait plus beaucoup, depuis ces dernières années, depuis que le MOGUL était apparu, il culpabilisait en voyant la tournure qu’avaient pris les événements. Il regrettait d’avoir fouillé en Egypte cette année-là. Même si quelques fois il se demandait s’il avait eu vraiment le choix, il culpabilisait. Toute cette horreur le dégoûtait. Tant de massacres, tant d’innocents exterminés. Il ne fallait pas que ça recommence plus tard, quand tout ceci serait terminé. Plus jamais le sarcophage ne devrait être retrouvé. A l’aide de pieds de biche les pans de la caisse tombèrent un par un pour laisser apparaître le sarcophage dans toute sa splendeur. Car quand bien même ce qu’il contenait était répugnant, le général continuait à trouver l’objet magnifique.

Germaine ouvrit de grands yeux et resta bouche ouverte: « Merde alors ! Qu’est-ce que c’est que ça ?

– Un sarcophage.

– Un quoi?

– Un sarcophage… C’est en principe comme un cercueil des anciens temps. Un peu comme pour les pharaons d’Egypte. Sauf que celui-là renferme un démon.

– Ah oui, je vois… Et d’où que ça sort ?

– Eh bien, c’est une longue histoire à raconter. Le principal c’est que vous devez savoir que c’est très dangereux. Qu’il faut l’enterrer, le cacher du mieux possible pour que personne ne puisse jamais le rouvrir.

– C’est dangereux ! Un démon Hein ? Et tu viens l’enterrer dans ma cave ! Chez moi ! Tu viens d’Allemagne et tu décides de venir chez  moi enterrer  ta saloperie ? Il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond chez les boches ! Alors maintenant, tu vas tout m’expliquer. Pour l’or, et pour  ta boîte à démons. T’inquiète pas, on a tout notre temps, tes soldats ne reviendront jamais, ça va prendre un peu de temps mais ils vont se faire zigouiller. Allez, je t’écoute… »

Une demi heure plus tard, le général avait terminé de raconter son histoire.

Germaine faisait les cent pas dans la cave le fusil toujours dans les mains.

Alors comme ça,  t’es vraiment archéologue. L’or servait à camoufler cette horreur. Et il y a un démon qui habite là-dedans… Et on ne peut pas l’ouvrir  maintenant parce que le démon est dans le corps de ce cinglé d’Hitler, et le tout est tellement secret qu’à part toi, personne ne connaît l’existence de ce machin-là. Par contre, pour l’or, tout le monde est au courant, il est attendu en Suisse et en Allemagne, ton itinéraire est archivé ; ce qui veut dire qu’on ne pourra pas y toucher avant perpette ! Et en plus, ta saloperie là,  c’est indestructible ! Eh bien on va  voir ça. Raymond ! Prends la hache et fous en un grand coup sur ce machin-là ! »

Raymond prit la grosse hache et frappa du plus fort qu’il put sur le sarcophage. La hache rebondit violemment et Raymond partit en arrière s’effondrer contre le mur. Il grimaça, son épaule droite le faisait souffrir atrocement.

En soupirant, le général alla s’asseoir sur la première marche de l’escalier.

Germaine était estomaquée, elle suivit des yeux le général s’écarter sur sa droite pour aller s’asseoir en bas de l’escalier. Elle lui lança un regard de défi: « ben merde alors ! Allez, on va voir si ça résiste à çà. » Elle épaula le fusil et tira deux balles sur le sarcophage. Deux étincelles naquirent au moment où les deux balles ricochèrent sur le sarcophage. Elle vit la seconde s’écraser au plafond à quelques mètres d’eux.

Elle réfléchit un instant puis déclara à regrets: « D’accord Môssieur l’archéologue, t’as dit la vérité, et ce machin on va l’enterrer profond… Hé! Tu m’écoutes ? »

Le général ne réagissait pas, toujours assis sur la première marche de l’escalier. La tête penchée en avant au-dessus de ses genoux. Les bras pendants.

Germaine le remua du canon de son fusil. Le général bascula sur le côté. Elle découvrit alors le trou dans sa tempe droite. « Merde ! La balle lui a ricoché dessus. »

Durant une semaine, Germaine repensa à tout ce que lui avait dit le général.

Elle ne trouva pas d’issue. Pour l’or du moins, car le sarcophage ne l’intéressait pas du tout. Elle décida de finir de creuser la fosse avec Raymond et d’y déposer l’étrange objet. Ils le recouvrirent des lingots d’or, déposèrent le cadavre du général par-dessus le tout, et rassemblèrent toutes les armes et munitions qu’ils trouvèrent dans la maison ainsi que dans la voiture du général pour les déposer à côté de son cadavre.

Germaine ne pouvait se résoudre à enterrer l’or. Elle eut alors l’idée quelques mois plus tard de construire le mur supplémentaire. Elle ne dit jamais à Raymond comment elle s’était débrouillée pour mettre au point le mécanisme de la porte. Elle-même s’interrogea un moment sur l’origine de sa si soudaine et astucieuse trouvaille.

Les affrontements qui opposèrent les résistants aux allemands cette nuit-là eurent pour conséquence la mort des SS ainsi que celle du colonel. La Kommandantur prit feu. Si bien qu’aucune trace officielle de l’hébergement du convoi chez Germaine ne subsista.

 

 

 

« Bonjour ma petite madame. Je suis l’ambulancier. C’est bien vous que je dois ramener chez vous?

– Oui jeune homme. J’arrive. Ma chère Caroline Je suis contente de rentrer chez moi, et je suis bien contente aussi de vous avoir connue.

– Allez Germaine. Portez-vous bien. Et faites attention dans les escaliers maintenant. Au revoir. »

Germaine sortit de sa chambre en gratifiant l’infirmière d’un large sourire et d’un au  revoir enjoué qu’elle termina à voix très basse par : « connasse ! »

L’ambulancier se retourna brusquement: « Pardon madame ? »

–  Ah ? Non, je disais, il va falloir que je change de godasses.

Il lui sourit et l’emmena jusqu’à l’ambulance puis démarra.

Germaine  soupira: « plus qu’une demi-heure et je suis chez moi. » Cependant, elle se sentait mal à l’aise. Cette infirmière lui avait semblé sincère et ça lui avait fait mal. C’était la première fois que quelqu’un s’occupait d’elle aussi gentiment et sans arrière pensée surtout. Pourtant elle l’avait traitée de connasse, mais ne savait plus maintenant si elle ne s’était pas adressé l’injure à elle-même parce qu’incapable de recevoir la gentillesse d’autrui et qu’elle allait  continuer à s’enfermer dans la solitude et la petitesse d’esprit. La médiocrité en quelque sorte. Elle se demandait maintenant si elle n’avait pas passé sa vie à reproduire ce qu’elle avait subi et tant haï dans sa jeunesse.

 

 

Dès l’aube, Luc était venu tambouriner à la porte de son frère. Michel dormait encore.

– Eh frangin, debout les crabes ! La mer monte ! »

Michel s’étira dans son lit et la mémoire lui revint. Il était déjà sept heures. Il sauta de son lit et courut ouvrir la porte à son frère. « Salut frérot. Je fais un café, je m’habille et on y va O.K. ?

–  O.K. ! Tu t’habilles et je fais le café. C’est mieux… Fort, je le fais fort.

–  Ça fait longtemps que t’es debout?

– Je me suis réveillé à six heures sans réveil, comme ça. Ca doit être la conscience du devoir à accomplir. Apparemment, c’est moins développé chez toi.

–  Très drôle, tu te sens d’attaque ? Pas trop crevé ?

–  La forme olympique. Je suis prêt pour le lancer de lingots. »

Les deux frères discutèrent un peu en buvant leur café, puis repartirent pour continuer leur travail de la veille. Il était sept heures trente quand ils arrivèrent sur les lieux. Durant quatre-vingt-dix minutes ils sortirent les lingots un par un jusqu’au moment ou Michel remarqua une couleur différente sous les lingots. Quelque chose se trouvait dessous, quelque chose de métallique aussi, mais bleuté.

–  Hé! Luc, regarde, il y a quelque chose d’autre là-dessous.

– Ouais, ça a l’air assez balaise dis donc. Qu’est-ce que c’est que ça encore ?

– J’sais pas, le bouclier de Vercingétorix, peut-être. »

Luc redressa brusquement la tête pour regarder son frère. Il n’était pas habitué à ce qu’il fasse de l’humour. A ce moment là, une voix retentit derrière eux, plus haut.

– Alors mes deux couillons de neveux, on fait joujou dans la cave à tantine ? »

En sursautant, Luc cogna de sa tête la mâchoire de son frère.

« Et merde! » cria Michel qui venait de se mordre la langue. Luc se frotta douloureusement le crâne à l’endroit où une bosse commençait à prendre forme. Les deux frères regardaient leur tante, médusés. Les yeux écarquillés. Sans doute à cause de la surprise, mais aussi peut-être et finalement surtout parce qu’elle tenait un Luger dans chaque main.

–  Allez! Sortez de là et faites bien attention à ne pas toucher à ce qu’il y a là-dessous. C’est très dangereux.

–  Dangereux ?  » Répéta Luc, en regardant son frère.

– T’imagines pas comme ! » Lui répondit Germaine. « Allez ouste ! Dehors ! »

Ils se retrouvèrent tous les trois dans la cave hors de la cache. Germaine regardait ses neveux en fronçant les sourcils : « Heureusement que je suis arrivée à temps, sinon c’était la catastrophe ! »

Michel se hasarda : « Tu sais, on n’avait pas du tout l’intention de prendre quoi que ce soit, c’était uniquement par curiosité. Quand tu as eu ton accident l’autre jour, tu m’as parlé de ta cave et de ce qu’il y avait dedans. On a voulu vérifier, c’est tout. D’ailleurs, c’est la troisième fois que je viens ici depuis que tu es partie et je n’ai rien pris.

– Trois fois ? Et tu n’as pas eu de mal pour ressortir ?

–  Ça m’a pris deux jours pour trouver le mécanisme de ta porte et… »

D’un ton las, Germaine lui dit en baissant les armes : « Tais-toi veux-tu ? On va monter boire un café et on va discuter de tout ça là-haut. Quand même, vous êtes moins cons que je le croyais, et que bien d’autres qui seraient restés crever ici. Ca doit venir du fait que vous êtes mes neveux. » Conclut-elle en souriant un peu.

Germaine s’affaire depuis un moment dans la cuisine autour de sa cafetière et de sa vaisselle. Cela fait une éternité qu’elle vit seule dans cette maison. Faire du café pour trois lui demande alors un effort d’organisation.

Les deux frères sont assis à la table de la cuisine. Gênés, car c’est bien la première fois qu’ils s’installent autour de cette table et que leur tante ne les traite pas mal.

– Voilà les enfants. Je vais tout vous expliquer. Vous devez penser que je suis une mauvaise femme, une sorcière, que je n’aime personne et que j’ai fait du mal toute ma vie.

– Oh tantine ! » S’exclament les deux frères un peu gênés.

–  Pas de baratin s’il vous plaît ! Je sais très bien ce que je dis. Et vous n’avez pas tort. Seulement, j’ai des circonstances atténuantes. Ma vie dès le début a été très difficile. Sans entrer dans les détails, j’en ai bavé des ronds de chapeau, comme on dit. Alors, quand ça a été mon tour d’en faire baver aux autres, j’en ai profité. Je ne dis pas que c’est bien, je sais que ça n’a servi à rien, que ça a rendu tout le monde malheureux, moi y compris ; je m’en rends compte aujourd’hui.

Mais c’est comme ça. Je peux même vous dire que maintenant je le regrette.

Je vais vous raconter l’histoire de cette foutue  cave. »

Germaine reprend l’histoire depuis l’occupation et l’arrivée du convoi jusqu’à aujourd’hui…

– Voilà, vous savez tout. L’or on ne peut pas y toucher parce que des malfaisants courent toujours après, d’ailleurs le type en bas avec l’appareil photo c’en est un. Un jour il est arrivé il a frappé à ma porte, m’a posé des questions sur la période de l’occupation et il m’a dit qu’il était journaliste. Quand il m’a demandé si j’avais entendu parler d’un convoi qui serait passé par ici, je me suis méfiée et cet idiot n’a pas dû me croire quand je lui ai dit non. Là-dessus, il est parti et moi aussi, voir votre mère à l’hôpital, c’était en soixante-douze. Je l’ai retrouvé à mon retour, cinq jours plus tard, en bas de l’escalier. Sa tête était bizarrement renversée en arrière sous lui. Il n’a pas dû souffrir. Quant au sarcophage, il contient un démon qui mettrait tout à feu et à sang. Je vous assure, j’y crois. Le général est mort pour ça, il se foutait bien de l’or. J’ai compris ça bien plus tard. A la fin de la guerre, il y a eu un barouf d’enfer dans la cave, des sons bizarres à vous dresser les cheveux sur la tête. Et une lueur rouge à vous glacer les sangs. Le lendemain, la mort d’Hitler était annoncée à la radio. Je crois que ce sarcophage est réellement un danger pour l’humanité. Il faut le neutraliser du mieux qu’on peut.

– Ah bon  ? Alors qu’est-ce qu’on fait ? On remet tout comme avant ?

– Ah non ! On va faire ce qu’a dit le général allemand, l’archéologue. On va couler une chape de béton armé dans toute la fosse, comme ça, tout sera englouti, l’or et le sarcophage. Et on ne sera plus emmerdés. Pendant un bon bout de temps au moins. Je vais vous faire une liste de ce qu’il faut. Du ciment, des barres de fer, des sacs de gravier, des gros et une bétonnière, le tout pour combler soixante quatre mètres cubes à peu près.

– Soixante-quatre mètres cubes ? C’est pas possible, la fosse est pleine !

–  Non  mon garçon. Il y a un faux plancher sous le sarcophage qui réduit la profondeur réelle de la fosse de moitié. En tirant sur des câbles disposés autour du sarcophage, nous ferons descendre le tout de deux mètres.

– Pourquoi pas tout au fond ?

– Parce qu’il faut du béton tout autour, je veux qu’il soit au milieu. Pris comme dans un œuf. Vous comprenez ?

– O.K. tantine, on va faire les courses. Allez, viens Luc. On va prendre ta camionnette. D’ac ?

–  D’ac. Merci pour le café tantine. »

Une fois dehors, les deux hommes s’éloignent en silence. Germaine les regarde partir. C’est la première fois qu’elle se sent le cœur aussi léger. Une larme lui coule presque sur la joue. Elle ne se rappelle pas depuis combien de temps cela ne lui est pas arrivé.

Luc gonfla les joues et laissa l’air s’échapper d’un coup: « Ben dis donc, si on m’avait dit un jour que la tante me paierait le café chez elle, je l’aurais jamais cru ! C’est bien simple je ne la reconnais plus… A croire que son coup sur la carafe l’a transformée.

– Ouais, tout à l’heure j’ai bien cru qu’elle allait nous buter avec ses deux flingues en pogne. J’ai eu la trouille de ma vie, j’ai failli faire dans mon froc !

– Moi pareil, c’est bien simple, mon cul n’était plus à moi. La trouille ça m’indispose le boyau.

–  Dis donc Michel, tu crois qu’on ira à Tahiti un jour ?

– Ça m’étonnerait. En attendant on va acheter du ciment et engloutir tout ça, qu’on en finisse. Allez grouille.

–  Ça me fait quand même un peu mal de bétonner tout cet or. Y a pas, ça a du mal à passer…

– Tu veux peut-être en discuter avec Germaine ?

–  Alors toi t’es con, hein ? T’es vraiment con ! »

 

 

 

 

20 juillet 2030

CHANTIER DE L’AUTOROUTE SUD

 

L’excavatrice qui jusqu’à présent creusait le sol sans problème vient d’encaisser un choc considérable, le conducteur de l’engin habitué depuis le début des travaux à creuser un sol plutôt tendre s’est laissé surprendre et tout à son étonnement n’a réagi que quand la cabine a entamé son ascension. Les yeux exorbités et les dents serrées, il a frappé avec violence le champignon rouge d’arrêt d’urgence. La cabine s’est immobilisée et le moteur de l’engin s’est arrêté.

Après avoir pris une grande inspiration, il s’extrait de sa cabine avec précaution car l’échelle de descente n’étant plus à la verticale, l’opération présente quelque danger.

Les douze mètres descendus, une fois les deux pieds sur la terre ferme, il n’en croit pas ses yeux, il n’a jamais vu une excavatrice de cette taille et de ce poids dans cette position. Pas une TURBOPELL, c’est le plus gros modèle qui existe ; il est monté sur chenilles qui s’ancrent dans le sol et ses mâchoires garnies de dents en alliage plus dur que le diamant sont propulsées par un vérin hydraulique surpuissant avec action de percussion. Même les sols les plus réfractaires aux travaux ne lui résistent pas. Non, il n’a jamais vu ça.

Les autres ouvriers non plus d’ailleurs, qui viennent tous se rassembler à côté de lui. Le gros contremaître moustachu LEMASSON vient d’arriver et toise en souriant le conducteur tout en se grattant la tête, puis il lève un pouce.

« Chapeau Francis! Faire faire ça à un monstre de deux cent tonnes, c’est particulièrement couillu ! Je dois admettre que je ne l’avais pas encore vu. Bien, blague à part, qu’est ce qui s’est passé ?

–  Ben pas grand chose, chef, juste un grand choc et la machine s’est cambrée. J’ai tout stoppé tout de suite.

–  Mouais! Bon, allez les gars! Au boulot ! Vous n’allez pas rester là à regarder toute la journée ! Allez ! Allez ! Toi Francis, tu viens avec moi, on va voir ça de plus près. »

Tandis que l’équipe se disperse pour reprendre le travail, les deux hommes se dirigent rapidement vers la gigantesque mâchoire plantée dans le sol.

– On ne voit rien, il va falloir creuser à la pelle autour pour avoir une idée de ce qu’il y a dessous. Tu prends quatre gars avec toi et vous commencez maintenant ; dès que vous voyez quelque chose, vous me prévenez. C’est curieux, sur les plans, le sous-sol ne comporte aucune masse rocheuse importante si près de la surface.

– En tout cas, ça doit être balaise pour résister comme ça chef.

– Sûr ! Allez Francis, au boulot. Et remets-moi ta machine en position normale et gare-la plus loin.

–  C’est comme si c’était fait. »

Le contremaître regagne sa caravane le front plissé. L’idée de déranger son patron ne lui plaît pas beaucoup. Cela fait cinq ans qu’il travaille pour lui, et il n’arrive toujours pas à le trouver sympathique. Il lui semble que cet homme n’éprouve aucun respect pour les gens comme lui et son équipe. De plus, il ne lui a toujours pas expliqué depuis six mois que les travaux sont commencés pourquoi il l’avait enlevé de son chantier du nord de la France pour entamer celui du sud. Il lui avait simplement dit qu’il le préférait à d’autres pour son aptitude à mener une équipe. Il lui avait donné un appareil de communication satellite « SATAUTO » calibré sur le réseau de la société, ainsi que son numéro d’appel confidentiel avec code prioritaire pour le prévenir à la première difficulté technique rencontrée sur le chantier, et lui avait dit en le regardant droit dans les yeux en durcissant son visage et en baissant la voix: « vous m’appellerez sans prévenir personne d’autre, personne ne doit savoir que vous avez mon numéro, pas même le chef de chantier ».

– Vous croyez qu’il peut y avoir des difficultés ?

– Qui sait ? En tout cas, vous n’aurez pas à le regretter. »

En effet, dès le mois suivant son salaire avait doublé. Il en était heureux, bien sûr, mais quelque chose ne lui plaisait pas dans tout ça. Déjà, le tracé ne lui paraissait pas du tout logique, car au lieu de filer à travers la plaine, il accusait une courbe étrange qui avait obligé le chantier à creuser à travers les collines, ce qui devait alourdir considérablement le coût de la construction. Il ne fallait pas être grand architecte pour s’apercevoir de ce gâchis. Il lui semblait que les largesses qu’on lui prodiguait n’étaient qu’un acompte pour quelque chose à venir. Quelque chose qu’il n’aimerait pas forcément.

Dans un soupir, il active le « SATAUTO » et le pose sur sa table, un quartz lumineux rouge apparaît, la parabole miniature irisée se déploie, effectue une giration et s’immobilise. Le quartz devient vert.

LEMASSON compose le code d’appel et la tonalité se fait entendre, puis le quartz se met à clignoter, signe que la communication est établie.

– Allô ?… Monsieur ZIMMER ?

– Bien évidemment LEMASSON, qui voulez-vous que ce soit à ce numéro ? J’attendais votre appel ce matin, c’est bien, vous n’avez pas tardé. Que vous arrive-t-il exactement ? Décrivez-moi l’incident sans rien omettre je vous prie.

–  Eh bien, c’est plutôt étonnant, l’excavatrice, la TURBOPELL vient de rencontrer un os. En fait, elle n’a pas pu creuser et a commencé à se cabrer…

– La TURBOPELL ? Elle s’est cabrée. Hum… Qui la pilote ?

– LOISEAU Francis… Il a très bien réagi et a permis de sauver le maté…

– Oui oui ! Je n’en doute pas. Qu’avez-vous entrepris alors ?

– Pour l’instant, j’ai demandé à mes hommes de creuser à la pelle la zone pour faire apparaître ce qu’il y a dessous.

–  Est-ce profond d’après vous ?

– Non, cinquante centimètres à peu près, la TURBOPELL n’était que très peu enfoncée dans le sol.

–  Bien,  très bien. Raccrochez et allez tout de suite empêcher vos hommes de creuser davantage, isolez la zone et vous reprendrez les travaux cent mètres plus loin. Pour que tout paraisse normal, prévenez le chef du chantier de l’incident, je vais l’appeler dans un quart d’heure pour une raison futile. Il m’avertira de l’incident et je lui donnerai les ordres que je viens de vous communiquer. Ah, une dernière chose LEMASSON, j’envoie sur place une équipe… Disons une équipe  spéciale. Débrouillez-vous pour que les travaux avancent plus vite durant quelques jours afin d’éloigner le chantier de là, et ne vous étonnez pas si je vous mute dans les jours qui suivent, j’aurai besoin de vous.

– Mais…

– Allez LEMASSON, vous devriez déjà être parti arrêter vos hommes, à bientôt. »

Le quartz a cessé de clignoter et la parabole s’est rentrée.

Le contremaître se passe la main dans les cheveux en jurant: « Bordel de merde ! Qu’est-ce que c’est que ce plan foireux ? »

L’idée de jouer la comédie à son chef de chantier ne lui plaît pas du tout. C’est quelqu’un qu’il tient en estime et qu’il connaît depuis longtemps, mais il n’a pas vraiment le choix et le temps presse.

Il sort de sa caravane en courant vers la TURBOPELL pour arrêter ses hommes et les laisse pantois pour courir prévenir le chef de chantier.

 

 

 

 

 

Cela fait deux jours que la TURBOPELL a repris ses activités d’excavation sans aucune interruption. LOISEAU s’est à nouveau détendu à ses commandes, bien qu’au début il appréhendait la moindre secousse avec un peu de nervosité.

Tout le monde a bien été surpris de se déplacer pour reprendre plus loin, on a bien parlé d’énormes camions et d’hélicoptères méga transporteurs, aperçus sur le précédent site, mais le travail l’a emporté sur la curiosité et le chantier s’éloigne d’heure en heure de la zone.

La journée de travail est terminée, le vacarme des machines a cessé depuis longtemps et les clameurs du réfectoire se sont tues.

LEMASSON s’est tranquillement installé dans sa caravane, sa tasse de café brûlant dans la main et il vérifie le tracé de l’autoroute quand DUBOIS, son chef de chantier frappe à la porte.

–  LEMASSON ? Tu es là ?

– Oui ! Entre! Entre, entre. Tu veux du café ? Je viens de le faire, il est tout frais.

– C’est pas une mauvaise idée Georges, volontiers.

– Qu’est-ce qui me vaut l’honneur ? D’habitude tu me passes un coup de fil pour que je vienne te voir.

– Ma petite visite n’a rien d’habituel, je suis venu pour que tu éclaires ma lanterne, si tu le veux bien.

– Comment ça ?

– Au sujet de ce qui s’est passé il y a deux jours avec  La TURBOPELL. »

LEMASSON fronce les sourcils: « Je ne sais rien de plus que toi, on est tombé sur quelque chose de dur, je t’ai prévenu et tu m’as dit de déplacer le chantier plus loin. C’est tout.

– On se connaît depuis un bon bout de temps tous les deux, c’est la quatrième fois qu’on bosse ensemble sur un même chantier. On ne va pas se raconter des salades. Tu vas peut-être me croire parano, mais figure-toi que quelques minutes après que tu m’aies prévenu de l’incident de la TURBOPELL, le patron m’a appelé. Je te signale au passage que c’est la première fois qu’il m’appelle depuis que je travaille dans la société. Il voulait que je lui précise quelques détails anodins… Puis il m’a demandé si tout se passait bien. Je lui ai alors rendu compte de l’incident et à peine avais-je fini ma phrase qu’il me donnait déjà la marche à suivre, comme déplacer le chantier plus loin pour gagner du temps.

Figure-toi qu’une autre équipe va s’occuper de notre difficulté.

Ne me dis pas que tu m’as prévenu toute affaire cessante car je sais qu’avant de venir me voir tu es resté un moment dans ta caravane.

– Je suis venu consulter les plans pour vérifier qu’on était bien fidèles au tracé, on aurait bien pu dévier et tomber sur une masse rocheuse importante non signalée sur le plan.

– A d’autres ! On vérifie le tracé tous les soirs et la veille nous étions conformes comme tous les soirs. De plus, tu sais très bien qu’aucune masse rocheuse n’existe par ici. Nos plans sont sûrs.

– Je ne vois pas ce qui justifie de telles interrogations. Je n’ai  fait que mon travail. Tu  n’as pas à t’inquiéter.

–  Je ne suis pas inquiet, je suis perplexe, surtout depuis ce matin, car j’ai reçu ton ordre de mutation immédiat en provenance de la direction, du grand patron lui-même. Le voici.

– Ma  mutation ?

– Surprise ! N’est-ce pas ? Et devine pour aller où ?

– Je… Je ne sais pas…

– Allons, Ce n’est pas très difficile à trouver : Quelques kilomètres en arrière pour rejoindre la super équipe, super équipée, qui résout toutes nos difficultés avec une super efficacité.

Eh bien, la super équipe va avoir maintenant un super contremaître.

Les deux hommes se fixent silencieusement en buvant un peu de café, les yeux mi-clos dans la vapeur qui s’élève au-dessus de leur  tasse.

– Je ne t’en veux pas du tout Georges, j’ai simplement depuis quelques jours, l’impression d’être passé pour un imbécile et je dois t’avouer que venant de ta part, ça m’emmerde à un point que tu n’imagines même pas. Quelles sont réellement tes relations avec le patron ? Que s’est il passé, il y a deux jours ? On est tombé sur quoi ? J’aimerais bien que tu répondes à ces questions-là.

– Je n’en sais rien bordel ! … Et puis merde ! Pour être totalement honnête avec toi, parce que tu es un type bien, et que je crois bien te connaître, Je vais te mettre au parfum,  mais c’est pas du tout sûr que ce soit dans ton intérêt.

– Raconte toujours.

– Le patron m’a muté ici au début du chantier, alors que je n’avais rien à y faire. J’étais très bien dans le nord moi, c’est ma région. Il m’a convoqué dans son bureau, m’a donné un AUTOSAT et demandé de le prévenir quand un incident se produirait.

– Quel incident ?

– Il n’a rien précisé. Un incident c’est tout. Il savait qu’il y en aurait un, ça c’est sûr. Je ne sais pas comment ni pourquoi mais il le savait. Et il savait même quand on tomberait dessus puisqu’il attendait mon appel. Je ne sais rien de plus. Sinon que le tracé ne me paraît pas répondre à la plus élémentaire des logiques.

– Mouais, je l’ai remarqué moi aussi… Sinon vraiment rien d’autre ?

– Ah si, mon salaire a doublé en venant ici et je savais que j’allais être muté prochainement mais je ne savais pas que c’était pour retourner là- bas.

– Ça ne te paraît pas étrange tout ce micmac ? A mon avis, il y a du pet !

– A vrai dire, je suis plutôt inquiet. Je n’aime pas beaucoup ça. Je ne sais pas sur quoi on est tombé mais je crois que le patron le sait, lui. Et ça doit pas être pour de la roupie de sansonnet qu’il se dérange. De plus le patron est quelqu’un de si puissant qu’il est formellement déconseillé par tous les bons pharmaciens de le contrarier.

– A utiliser à doses homéopathiques…

– Tu parles, il me fout la trouille ce con. J’en menais pas large quand j’étais dans son bureau.

– Et à tous les coups tu vas le revoir bientôt.

– M’en parle pas. J’angoisse déjà.

– Et pourquoi a-t-il fait appel à toi précisément ?

– Je n’en sais foutre rien, je ne l’avais jamais vu avant.

– Tu as peut-être une qualité spécifique ? Réfléchis…

– Je vois pas … A moins que…

– Oui ?

– Ça fait un bail déjà, mais dans le temps, j’étais spécialisé dans la laséro-découpe, j’étais plutôt bon et on n’est plus nombreux à savoir faire ça.

– Bingo ! Ça doit être ça…  La laséro-découpe… Hmm. Ca fait longtemps qu’on ne l’utilise plus, trop coûteux et trop dangereux. Ça fait une éternité que je n’ai pas vu ce genre de matériel.

– Moi non plus, depuis qu’on a arrêté la recherche des fossiles, plus personne ne l’utilise. La dernière fois que j’ai été appelé pour ça, c’était pour découper les vestiges de la seconde guerre mondiale et peu de temps après le début des travaux, il y a eu une levée de boucliers pour préserver ces bunkers à la con et ils ont été classés monuments historiques. J’étais vert ! Non seulement on me privait du plaisir de les réduire en petits tas, mais en plus on me sucrait ma super prime !!!

– Un vrai bonheur…

– Ouais, il y en avait pour  un an de boulot, dans tout le pays. Enfin, parait que les touristes adorent ces vieilleries en béton, alors…

– Tu saurais toujours te servir du matériel ?

– Ben tu vois, c’est très difficile et très long à apprendre, mais une fois que t’as pigé le principe du fonctionnement et que tu as un peu d’expérience, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas.

– C’est aussi dangereux que ça ?

– A peine, tu risques juste de te prendre un retour du rayon dans la poire et en fonction de la surface définie et de la taille de la découpe, tu peux très bien être totalement réduit en petits cubes en une fraction de seconde. T’as même pas le temps de relâcher le bouton de commande.

– Et ça te fout pas les jetons ?

– Non, ou plutôt si, faudrait être complètement dingue pour ne pas en avoir peur. Tout est dans le paramétrage en fait. Si tu prépares bien ta bécane, c’est sans danger. Ceux qui ont eu des problèmes, c’est des gars qui pensaient maîtriser suffisamment la bête pour s’autoriser quelques libertés avec la procédure du paramétrage. En fait, il n’y a pas deux découpes identiques, c’est impossible. Les objets varient et on n’est jamais à l’abri d’une réfraction du rayon. C’est long, mais tu dois recommencer toute l’opération dès que tu déplaces ton faisceau. On peut avoir du bol plusieurs fois de suite, mais tôt ou tard, c’est la cata. J’en ai connu quelques uns qui pensaient pouvoir déplacer le rayon sans paramétrer à nouveau et ils sont tombés sur une plaque de mica suffisamment grande et épaisse à quelques centimètres de l’endroit qu’ils venaient de découper. Ils ne sont plus là pour en parler.

C’est horrible, tu sais, le type appuie sur le bouton et puis plus rien, il ne bouge plus. En général, quand on le touche, le gars tombe en petits morceaux. Tout simplement. Ca sent la viande grillée. Pas de sang, la coupure est cautérisée en même temps. Pas un cri, c’est trop rapide.

– Y a pas moyen de se protéger avec un miroir ?

– Non. Le rayon s’emballe. Sa vitesse et sa puissance croissent de façon exponentielle, la réfraction multiplie par deux la longueur du rayon sur son trajet retour et la bécane explose. Même si tu dévies le rayon, c’est le même résultat. Il sort de sa zone paramétrée et le canon entre en fusion. En plus, si tu te protèges par un miroir, tu ne peux rien voir de ce que tu fais et c’est encore pire. Tu sais, on travaille à dix centimètres de la surface à découper

– Et une commande à distance ?

– Impossible, aucune caméra ne supporte le rayonnement résiduel. On a bien essayé une télécommande, mais impossible de caler convenablement. Maintenant, tu comprends pourquoi les primes sont si élevées.

– Putain de job ! Tu n’en parles jamais. Pourquoi ?

– Je préfère ne plus y penser, j’ai vu trop de types réduits en cubes.  Mais la vraie raison, c’est mon dernier boulot à la laséro-découpe.

Mon coéquipier s’appelait Serge. On était les seuls à savoir se servir de l’engin. C’est moi qui l’avais formé. Ca faisait un an qu’on travaillait ensemble. Il avait bien compris le fonctionnement de la bécane et ses dangers. Il respectait à la lettre mes consignes. On s’entendait super bien. C’était un brave type. Quelques fois, j’avais l’impression d’avoir un fils. Quand il est arrivé, il venait juste de se  marier. Sa jeune femme s’est rapidement trouvée enceinte. Il était le plus heureux des hommes. Je te jure, ça faisait plaisir à voir. Il m’en parlait tous les jours. Il avait même écrit un poème en pensant à la naissance de son gosse. Je dois l’avoir gardé par là, dans mon bureau. C’est une photocopie que j’ai conservé. Attends… »

LEMASSON se lève la mine triste les yeux brillants et sort d’un tiroir un dossier duquel il prélève une feuille. Il revient s’asseoir lourdement. Il contemple la page un instant puis en lâchant un soupir la tend à son chef de travaux. « Tiens, lis… »

DUBOIS, les sourcils froncés, étonné de voir dans quel état se trouve son contremaître, lui prend la feuille délicatement des mains et la lit à son tour.

 

Les quatre saisons

 

Printemps: L’aube et l’enfance, le bonheur ignoré de l’insouciance.

Petit bourgeon, deux épis t’apportent chaleur.

Alors le temps est une absence.

 

Eté: Zénith, l’ado, les sens et les désirs, les conflits des passions.

Epi, réchauffe en retour ceux qui ont mûri.

Alors le temps est compagnon.

 

Automne: Le zénith a fui. Adulte, tu t’actives, travailles.

Mûri, tu réchauffes à ton tour tes petits bourgeons.

Alors le temps est une bataille.

 

Hiver: Le crépuscule t’apporte sérénité, tolérance.

Fané, de jeunes épis te réchauffent en retour.

Le temps n’a plus d’importance.

 

Il repose la feuille sur ses genoux et, pensif s’adresse à LEMASSON. « En effet, il était inspiré.

– Il était transformé, tu veux dire, gai comme un pinson… Du moins jusqu’à la période de la naissance…Quand sa femme a accouché, on était sur un chantier très difficile et urgent. La direction n’avait pas voulu le laisser partir. J’avais pourtant expliqué que je pouvais m’en sortir seul, il suffisait de le libérer un jour ou deux, pas plus pour qu’il puisse embrasser sa femme et voir son fils. Mais ces gros cons ont estimé que sa présence était indispensable et ils lui ont même fait comprendre qu’il avait un poste des mieux payés et que beaucoup d’autres le convoitaient. Et que s’il décidait de partir quand même, il trouverait vraisemblablement son remplaçant à son retour.

La maternité l’a prévenu qu’il avait un garçon. Il était fou de rage de ne pas avoir pu assister à la naissance de son fils et il ne pensait plus qu’à terminer le boulot au plus vite pour rentrer chez lui. J’ai tout fait pour qu’il garde la tête froide. En insistant bien sur le danger qu’il encourait en pensant à autre chose qu’à ce qu’il faisait.

Il a arrosé la naissance de son gosse toute la nuit avec quelques uns de ses copains du chantier. On avait convenu que je prendrais la bécane le lendemain. Comme ça, il pourrait récupérer toute la journée.

En fait, le lendemain, je me suis levé très tôt,  j’ai bu un restant de café de la veille, j’ai pris mon 4X4 pour aller sur la zone de découpe. Les autres ouvriers n’étaient pas encore arrivés, ils devaient être au réfectoire. Pourtant il y avait un autre véhicule déjà là. C’était le sien. Son capot était froid et recouvert de rosée.

Je me suis précipité. J’avais déjà la certitude de ce qui s’était passé sans vouloir me l’avouer. Je refusais d’y croire, espérant comme un dingue que ça suffirait pour que ça ne soit pas arrivé.

Quand je suis parvenu à la hauteur de la bécane, je l’ai aperçu, assis aux commandes. Immobile, très pâle, le regard fixe, perdu droit devant lui, une expression de colère sur le visage. J’étais anéanti devant tant de gâchis.

Dans sa cuite, il avait dû vouloir avancer le travail pour en finir plus tôt et rentrer chez lui…

Il n’avait même pas trente ans et il était mort sans avoir vu son fils. Tout ça au nom de la sacro-sainte rentabilité et parce qu’un administratif frileux n’avait pas osé le laisser partir un jour ou deux.

J’ai écrit à la veuve pour lui raconter ce qui s’était passé. J’ai joint le poème que son mari avait composé. Elle ne m’a jamais répondu. J’ai bien peur qu’elle me tienne pour responsable moi-aussi de la mort de son mari. Pourtant que pouvais-je faire ?

– Rien mon vieux, tu ne pouvais rien empêcher et tu as fait ce qu’il fallait. C’est la compagnie la responsable. Mais mieux vaut ne pas trop en parler.

– Ouais. Vingt-quatre heures plus tard Serge était remplacé par un jeune fougueux que la bécane rendait orgueilleux et imbu de lui-même. On a terminé le chantier ensemble sans vraiment se parler. Je crois qu’il me prenait pour un vieux jeton. Il ne m’écoutait qu’à moitié. Il n’a pas fait deux mois sur son chantier suivant. Trop sûr de lui.

Toujours est-il que ça a été mon dernier chantier. J’avais trouvé deux ou trois bonnes excuses pour me défiler au cas ou on m’aurait proposé un autre boulot de laséro-découpe. Mais curieusement, personne ne m’a jamais rien demandé. C’est d’ailleurs assez étonnant, vu la politique de la boîte. Ils devaient me trouver  trop vieux.

– Non, ils t’ont  conservé de côté pour un travail particulier à venir, nécessitant un vrai  pro.

– Merde ! Tu crois ça possible ?

– Je ne crois pas au hasard. Surtout maintenant. On en saura sûrement plus demain quand on sera sur place.

– Comment ça: on ?

– J’ai décidé de t’accompagner. C’est mon droit. Et puis c’est normal qu’un chef de chantier accompagne son contremaître. Non ?

– Je ne sais pas si c’est une bonne idée. L’accueil risque d’être froid. Surtout pour toi.

-M’en fous, j’ai trop envie de savoir ce qu’on a trouvé.

– Moi, je ne suis pas persuadé que ce soit quelque chose de bon, alors tu m’excuseras si je ne partage pas ton enthousiasme…

– Mouais… Au fait, deux types sont venus me voir l’autre jour après l’incident de la TURBOPELL, deux  vieux qui s’intéressent au chantier et qui m’ont posé des questions sur ce qui s’était passé.

– Ah oui ? Et ils ont l’air de quoi?

– Deux croulants. M’ont l’air d’être du coin. Plutôt sympathiques mais un peu anxieux, peut-être tout simplement gâteux. Bof pas de quoi fouetter un chat.

Allez, je te remercie pour le café et je te dis à demain à six heures. Tâche tout de même de passer une bonne nuit.

– O.K., t’en fais pas, à demain… »

Les deux hommes se lèvent en même temps et se serrent la main en esquissant un sourire forcé.

Toc toc toc!

LEMASSON, étonné que l’on frappe à sa porte à cette heure va ouvrir en lançant un regard inquiet à son chef de chantier.

Deux hommes aux cheveux blancs se tiennent en contrebas de la caravane. La lumière de l’intérieur qui vient de les éclairer semble les éblouir un instant, les obligeant à froncer les sourcils, ce qui leur donne une étrange expression.

– Oui messieurs, que puis-je pour vous ? Et à qui ai-je l’honneur ?

– A Nic et Noc ! Les deux croulants de service, jeune twist !  » Déclare l’un des deux  vieux en grimpant à l’intérieur de la caravane sans y être invité, d’un pas alerte en refoulant doucement mais fermement LEMASSON qui en reste comme deux ronds de flan.

Les deux intrus observent un moment les deux hommes qui restent pantois.

– Alors les branluchons ! On a l’air gâteux y paraît ? Le prochain qui dit ça, parole, j’y colle un bourre-pif ! » Déclare l’un d’eux, la mine hilare.

– Ouais, du genre à vous maquiller en raton laveur pour quinze jours, si vous voyez ce que je veux dire. » Renchérit l’autre en tournant les index autour de ses yeux.

– Mais que faites-vous encore là et que voulez-vous ? » Demande DUBOIS.

– Bordel de merde ! Mais qui c’est à la fin ?  » Fulmine le contremaître.

– C’est les deux c…

– Aaah ! Fais gaffe à ce que tu vas dire gamin ! » Lui lance prestement l’un des deux arrivants lui pointant un index sous le nez.

– C’est les deux curieux  dont je viens de te parler.

– Ouais ! On s’appelle Luc et Michel, on est frangins, on a à peine soixante-dix ans et on est comme les poireaux !

– Quoi ??? » Demande DUBOIS en regardant son contremaître l’air médusé.

– Ben, on a les cheveux blancs, mais le reste est bien vert ! » Déclare LUC en souriant.

– OK! OK! On se calme tous. Vous nous expliquez ce que vous venez faire là. On va s’asseoir et boire un café comme des gens civilisés » lance LEMASSON en refermant la porte de la caravane.

Les deux septuagénaires se regardent en souriant et vont s’asseoir en affectant une mine ravie.

– Mes deux lascars, vous êtes dans une merde noire. » Déclare MICHEL d’un air détaché en regardant tout autour de lui comme s’il s’intéressait à la qualité de l’intérieur de la caravane.

– Ouais! Et c’est peu dire. » Ajoute LUC en opinant du chef tout en inspectant le plus sérieusement du monde les ongles de sa main gauche, un sourcil relevé.

– Comment ça ? » Demande DUBOIS en s’asseyant à son tour. La mine contrariée.

MICHEL prend un air sérieux et fixe tour à tour le chef de chantier et son contremaître qui vient s’asseoir en tenant deux tasses et déclare:  » Demain, à six heures pétantes vous allez partir tous les deux pactiser avec le diable. »

– Messieurs, ce n’est pas joli du tout d’écouter aux portes. C’est très impoli et très étonnant de la part de gens de votre âge et de votre qualité. Et puis à votre âge, on ne devrait plus croire au diable, voyons. »

C’est avec un sourire à peine contenu et en agitant l’index de sa main droite que DUBOIS s’est adressé aux deux frères qui aussitôt, s’empourprent de colère.

– Ecoute-moi bien jeune innocent… Si, ECOUTE !!! » Ordonne MICHEL qui vient de se relever d’un bond en plaçant ses mains à plat devant lui. « Ce que vous avez découvert il y a deux jours est comme le diable, pire ! Il est réel lui ! Il est là depuis quatre-vingt-dix ans et coulé dans du béton depuis quarante ans. En principe il n’aurait jamais dû être découvert dans un trou pareil. Mais il a fallu que votre putain de route passe justement par cet endroit précis. Et quand on a été expropriés par votre entreprise, on a suivi tous les travaux depuis le début. On s’est procurés les plans de l’ouvrage et on s’est dit que votre arrivée ici n’était pas du tout le fruit du hasard, mais plutôt due à la recherche de ce qu’il y a de caché depuis si longtemps. Ça ne vous paraît pas bizarre à vous cette grande courbe aussi inutile que coûteuse ?

Et tout le tintouin qui s’est installé là-bas depuis que vous avez trébuché. Pire que le binz pour les quatre chefs d’états réunis. C’est curieux pour un simple chantier d’autoroute. Si vous voulez mon avis, ceux qui vous emploient savent très bien ce qu’il y a là-bas, du moins le croient-ils. »

DUBOIS ET LEMASSON se regardent un moment en silence puis le contremaître, tout en servant du café chaud à ses visiteurs, sans les regarder leur avoue: « Je crois qu’une seule personne dans la compagnie est au courant de ce qu’il y a là-bas. C’est le grand patron lui-même. S’il est vrai que le tracé de la voie est curieux, et que l’arrivée d’une équipe spéciale sur la zone de l’incident est pour le moins étonnante, j’ai bien du mal à croire à vos histoires de secret enfoui depuis quatre-vingt-dix ans et de diable. Si vous vous expliquiez un peu, et puis d’abord qui êtes vous ? »

Les deux frères se redressent sur leur siège la mine grave. Luc prend la parole: « Il est grand temps que vous sachiez de quoi il retourne. Il faut remonter avant la deuxième guerre mondiale, en Egypte…

 

 

 

 

 

– Monsieur ZIMMER ! Monsieur ZIMMER !

– Oui qu’y a-t-il ? Un problème capitaine ?

– Oh non monsieur ZIMMER ! Je viens de la part du commandant. Il vous fait savoir que tout se déroule comme vous l’avez prévu. La zone est dégagée et la laséro-découpe est en place. Elle est prête, elle fonctionne. Celle de rechange est prête elle aussi. Le périmètre zéro est évacué, la protection laser sera activée à vingt-deux heures comme prévu. Tout le périmètre est sous notre contrôle dans un rayon d’un kilomètre. Tout est prêt pour demain.

– Parfait. Puisque le commandant use à présent d’intermédiaires, vous pouvez l’informer de ma satisfaction. Soyez vigilants.

– Oui monsieur ZIMMER. HEM… Monsieur ZIMMER ?

– Oui que voulez-vous encore  capitaine ?

– Le commandant et moi-même espérions que vous nous diriez ce qu’il y a là-dessous… Pour… Pour prévoir et optimiser notre système de protection. Vous comprenez…

– Bien sûr, je comprends parfaitement capitaine. En, rentrant passez à nouveau près du périmètre zéro pour vérifier que tout est toujours en ordre. Bonsoir capitaine. »

Le regard dur et glacé de ZIMMER s’est planté directement dans les pupilles du second de la protection. Ce qui a suffi à faire comprendre à ce dernier que le peu de patience qui lui était accordé venait d’être épuisé et que toute nouvelle tentative de discussion aurait de graves conséquences pour lui. Aussi s’empresse-t-il de tourner les talons, rouge jusqu’à la racine des cheveux.

ZIMMER est confortablement assis derrière son bureau gigantesque dans sa caravane blindée spécialement conçue pour l’occasion, pourvue de tous les moyens de communications, de brouillage, de sécurité et de défense SOL – AIR automatique. Il décroche sa ligne directe le reliant au PC DEFENSE

– Commandant ?

– Monsieur ZIMMER. Je vous écoute.

– Qu’avez-vous chargé votre second de me dire ?

– Je ne l’ai chargé de rien du tout… Qu’est-ce que cet imbécile vous a dit ?

– Peu importe. Que pensez-vous de lui ?

– Il est OK Mais il vendrait père et mère pour une promotion. Il essaie de se faire bien voir. C’est un jeune loup.

– Débarrassez-moi de lui. Assurez-vous qu’il ne puisse jamais parler.

– Comment ?

 

– De la meilleure façon qui soit. La plus discrète et la moins coûteuse. Activez simplement pendant trente secondes la défense laser du périmètre zéro dès à présent, comme le prévoit notre règlement n’est-ce pas ?

–  Tout à fait monsieur ZIMMER… Voilà, c’est fait.

– Bien. Un accident est toujours regrettable mais les regrets ne coûtent rien.

Votre officier en troisième est désormais second.  Officialisez sa promotion, je la signerai dès demain matin. Avons-nous des nouvelles des deux fouineurs d’hier soir ?

– Non monsieur ZIMMER, nous n’avons toujours pas trouvé les corps. C’est curieux car mes tireurs d’élite sont persuadés de les avoir eus. En tout cas, personne ne s’est approché à moins de deux kilomètres depuis.

– Bien. Bonsoir commandant.

– Bonsoir monsieur ZIMMER.  »

 

Après avoir raccroché, le commandant tape du poing sur son bureau et laisse éclater sa colère en se levant:  » Mais quel con ! Quel con ! Pourquoi est-il allé le voir ? Pourquoi ? Il n’avait aucune chance. Qu’espérait-il ? » Il se rassoit et attend. Il attend que « L’accident » de son ex-second lui soit rapporté. Ce qui ne tarde pas car on frappe déjà à la porte de son bureau. « Entrez ! »

– Mon commandant ! » Le soldat qui vient d’entrer semble passablement ému.

– Oui sergent que voulez-vous ? Comment se fait-il que vous vous adressiez directement à moi ? Vous devez passer par le second ! J’espère pour vous que vous avez une excellente raison.

– Mon commandant ! Le second vient de mourir !

– Comment ça le second vient de mourir ?

– Il inspectait le périmètre zéro quand la défense laser l’a carbonisé.

– Mais bon Dieu qu’est-ce qu’il foutait là-bas ? La zone était évacuée. Personne ne doit y pénétrer avant cinq heures du matin ou sans mon accord. Tout le monde sait ça ici !

– Ben oui mon commandant.

– Et merde ! C’est moi qui ai activé le laser pour essai pendant trente secondes comme le prévoit la procédure d’installation. Bordel de merde ! J’ignorais qu’il y était.

– Désolé mon commandant.

– Oui, moi aussi. Faites réunir l’Etat-major immédiatement. Je préviens monsieur ZIMMER.  »

 

 

 

 

 

 

 

Les deux frères viennent de raconter tour à tour les événements relatifs à l’histoire du sarcophage, telle qu’ils la connaissent.

– Voilà les gars vous savez tout ou presque.

– Presque ? » S’enquiert LEMASSON.

– Eh bien il faut qu’on vous parle du carnet » soupire Luc en baillant.

– Un carnet ? Quel carnet ?

– Celui du général. Quand on est revenus pour couler le béton on a commencé par tout remettre dans la fosse y compris les deux cadavres et quand on a déplacé celui du général, un carnet est tombé de sa poche. A l’intérieur, il relate par le menu tout ce qu’il a vécu depuis qu’il a découvert cette saloperie en Egypte jusqu’à son arrivée chez notre tante. En gros, c’est ce que nous avait raconté notre tante. Par contre ce qui est vraiment intéressant ce sont les informations concernant le MOGUL qu’il livre à travers le compte-rendu des relations qu’il a pu entretenir avec lui ; que ce soit par ses observations ou bien ses conversations. Ces révélations sont capitales, du moins nous le pensons. Il est écrit en allemand bien sûr. Ca n’a pas été un problème pour moi, j’étais prof d’allemand dans l’enseignement dans le temps.

Toujours est-il qu’après avoir pris connaissance de ce qu’il contenait, nous avons juré à notre tante que nous veillerions sur sa maison durant notre vie.

– Et il est où ce carnet ? demande DUBOIS.

Michel fouille dans sa chemise: « le carnet n’a pas d’importance en lui-même sinon sur le plan historique, mais ça, on s’en fout. Par contre il est très dangereux. Car il peut exciter la curiosité et les convoitises. Ce qui compte en fait, c’est son contenu. Je l’ai traduit sans aucun à peu près. Vous pouvez en être sûrs. Voici un exemplaire de cette traduction.

– Eh bien il y en a épais dites donc  » s’exclame DUBOIS en soupesant la liasse de feuillets blancs agrafés sur la tranche gauche.

– A première vue c’est ce que l’on croit  mais quand on a tout lu on reste frustré car même si certaines révélations sont capitales, on se rend bien compte qu’on ne sait pas grand chose et certaines énigmes restent entières. Le pire c’est que plus vous prenez conscience du danger que cela représente plus vous paniquez par le peu d’infos contenues là-dedans. Pas vrai Luc ?

– Un peu que c’est vrai ! La preuve ; nos cheveux, ils sont blancs depuis qu’on a lu le carnet. Sans blague ! Je dois même confesser que depuis qu’on est allé à l’autre chantier là-bas, je ne sais pas si c’est le fait d’avoir vu le bloc de béton à jour ou de trop savoir ce qu’il y a dedans, mais j’ai les tripes en folie ! Je ne suis plus étanche… D’ailleurs si je pouvais aller faire un tour dans vos toilettes ça m’adoucirait l’existence pour un moment monsieur DUBOIS.

– Mais faites donc ! Faites donc ! Et appelez-moi André » lui répond avec empressement le contremaître en lui montrant la direction à prendre sans cacher son amusement.

Michel à qui l’expression n’a pas échappé réagit immédiatement à la surprise de tous : « vous ne devriez pas rire, il n’a pas peur sans raison. Croyez-vous qu’à notre âge on ait peur de bêtises ? Sachez que l’on a peur que d’une seule chose. De ce qu’il y a dans le sarcophage, et qu’on est prêts à mourir pour empêcher qu’on libère cette saloperie. »

Luc s’éloigne en hochant la tête en signe d’approbation. « Raconte-leur, dis-leur tout pendant que je coule un bronze, heu …Du moins si tout va bien. » Puis il disparaît promptement dans les toilettes.

– Oui, vous lirez le carnet plus tard, je vais d’abord  vous dire ce qu’il est important de retenir… Le général raconte que le démon, car c’est bien de cela qu’il s’agit, passe le plus clair de son temps dans le sarcophage. Il n’en sort que quand on l’ouvre. Il est indestructible. Il pense aussi que c’est le démon qui guide les hommes vers lui et les oblige à ouvrir son habitacle. Ses réflexions l’ont amené à croire que ZIMMER ne l’avait pas trouvé par hasard. Il pense aussi qu’il n’existe qu’un démon, celui-là. Qu’il est inconnu de notre conscience mais bien présent dans la mémoire collective de tous les peuples et qu’il est représenté sous les formes les plus diverses. C’est le mal absolu. Il attend le moment propice pour sortir et accomplir sa besogne.

Il pense qu’on ne peut pas le neutraliser. Le démon prétend nous être aussi utile que l’air ou l’eau. Qu’il gère notre équilibre sur la planète, un peu comme un éleveur qui régule la dimension de son troupeau. Il doit se nourrir du mal et en a donc besoin et tant qu’il y aura du mal, il sera là. Donc la seule façon de s’en débarrasser c’est de se débarrasser du mal. C’est pas demain la veille.

– En fait on ne peut rien contre lui ?

– Non, rien. La seule chose à faire c’est empêcher d’ouvrir le sarcophage et le cacher du mieux possible.

– LEMASSON se gratte sous le menton en observant du coin de l’oeil son chef de chantier:  » Ouais… On voit bien que vous ne connaissez pas ZIMMER, le big boss. Pour l’empêcher de faire ce qui lui plaît… S’il a décidé de déterrer votre démon, je ne vois pas comment l’en dissuader.

– Michel se penche en avant en le fixant droit dans les yeux le plus sérieusement du monde: « Il faudra bien faire quelque chose si vous ne voulez pas que l’horreur ne devienne le quotidien. Rappelle-toi, les camps de la mort, la souffrance de toute une population, femmes, enfants, vieillards, tous anéantis de façon programmée, systématique sur des critères arbitraires. C’étaient ses choix, il aurait tout aussi bien pu décider d’autres paramètres comme la taille ou l’âge… Imaginez tous les deux que demain à la place du bétail dans les abattoirs on fasse passer tous les gens mesurant moins d’un mètre cinquante cinq ou ceux âgés de plus de soixante ans…

– Voyons, ce n’est pas possible ! »  S’insurge le chef de chantier.

– Allez savoir…  Il faut stopper ZIMMER ! C’est son instrument. Il l’a choisi pour son pouvoir et aussi pour sa noirceur d’âme. Il va s’en repaître. En s’attaquant à votre patron, c’est à lui qu’on a à faire. Et il y a urgence ! »

LEMASSON reste muet, regardant ses chaussures. Toute cette histoire lui paraît invraisemblable, complètement dingue. Néanmoins tous ces éléments mis bout à bout: sa mutation sur ce chantier, cette route à la trajectoire si étrange, l’incident d’il y a deux jours et ZIMMER qui savait tout à l’avance et qui le manipule… l’équipe spéciale là-bas… Un désagréable malaise lui fait douter de ses certitudes. La panique survient alors: « Mais bon sang ! Pauvre vieux croûton ! Tu crois qu’on peut s’en prendre comme ça à ce mec sans y laisser des plumes ? C’est le grand manitou ! Il est plus puissant que les présidents d’Europe et des USA réunis ! Comment veux-tu qu’on le stoppe ? En plus je serai seul là-bas ! Et qui me dit que cette histoire de démon n’est pas qu’une invention de deux vieillards séniles ? Le démon ! Et pourquoi pas le petit chaperon rouge pendant qu’on y est ! »

A ce moment Luc sort des toilettes et revient se joindre aux trois autres : « Pourquoi qu’il pique sa crise lui ? C’est pas la peine de hurler comme ça, on n’est pas bousards.

Oh ! Mes pauv’gens! C’est pas rien que d’avoir la tripaille dans cet état ! Ca vous fout le feu à l’oignon ! J’ai l’impression d’avoir un incendie dans le string quoi ! Finalement, je crois pas que ce soit la trouille, je viens de me rappeler qu’hier soir j’ai mangé des merguez, alors… L’honneur est sauf au moins ! »

Le contremaître amusé reprend doucement pour Luc: « J’étais en train de dire à votre frère que …

– Il m’expliquait à sa façon qu’il commençait à comprendre la situation et que ça allait inévitablement nous coûter bonbon à tous. Car évidemment, vous serez seul à l’intérieur, mais nous, nous serons dehors prêts à nous rendre utiles.

– Je ne vois pas très bien comment… Ils doivent être armés jusqu’aux dents si ce que vous avez dit est vrai.

– Mon pauvre biquet ! Tu crois qu’on va à la chasse sans biscuits ? Tu nous connais bien mal. Nous t’avons parlé d’un certain général venu par ici il y a quelques temps avec quelques hommes eux aussi tous armés jusqu’aux dents. On s’est débarrassé des macchabs mais pas des armes. Eh non ! Pas si cons les vieux croûtons ! On a tout conservé bien au sec dans la graisse. C’est bien simple, c’est comme neuf !

– Ouais ! » Renchérit fièrement Luc. « Tout un arsenal. Flingues en tous genres. Grenades à manche en veux-tu en voilà ! Mortiers à volonté. Mitrailleuse sur trépied. Et toutes les munitions qui se mangent avec ! On a même les casques, les masques à gaz et les poignards. Alors, si avec ça on n’est pas parés…

– Dingues ! Vous êtes dingues ! » Hurle DUBOIS. « Et d’une: les démons ça n’existe pas ! Et de deux: l’autre là, si vous l’emmerdez, il aura votre cul à tous en moins de cinq minutes ! Mais soyez pas naïfs merde ! Il s’entoure toujours d’une armée et il ne supporte rien. Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais on meurt beaucoup autour de lui… Et comment pourrait-il savoir ce qu’il y a dans le béton ? »

Michel éclate de rire: « C’est son habitude de se déplacer sur les chantiers ? Non, je crois moi que c’est la première fois. J’ai quelques Polaroids, des clichés pris hier soir. Tenez, regardez un peu  le camp de scouts ! C’est carrément une forteresse! Des gens armés partout, un double grillage électrifié, trois énormes générateurs d’électricité, vingt caravanes grandes comme des maisons, trois super hélicos des méga je sais plus trop quoi et ça je sais pas ce que sais mais ça ressemble à des canons… »

DUBOIS regarde les photos avec étonnement.  » Hum des lasers… c’est une défense laser automatique. C’est réglé pour couvrir un rayon ; ça détecte et réduit en bouillie en une seconde tout ce qui bouge dans ce périmètre. Et ça… Merde ! Deux, ils ont deux laséro-découpes !

– Montre un peu. Demande le contremaître en lui prenant les photos des mains. « Pfiou ! En effet, c’est la grosse artillerie ! »

– Ben oui ! » déclare Luc. « Et ce n’est sûrement pas pour analyser un malheureux bloc de béton perdu dans la pampa. Hein ? Oh ! Je suppose qu’ils ne savent pas exactement ce qu’il y a dedans ! Votre zig pense y trouver la poule aux œufs d’or, sans doute. C’est tout ce qu’il doit savoir. Le sarcophage, il n’en a sûrement jamais entendu parler. Et bien sûr vous allez nous demander comment il sait pour l’or ? Figurez-vous que ce monsieur est d’origine Suisse et qu’il avait un grand oncle Allemand… Un architecte qui aurait disparu durant la seconde guerre mondiale ! Ca y est ? L’information a atteint le pois chiche ? Le secret aurait très bien pu être parfaitement gardé si ce général n’avait eu la faiblesse d’écrire à sa femme qu’il passerait par chez nous. Alors forcément, l’autre nain, en se renseignant un jour sur les membres de sa famille a su que son tonton teuton avait séjourné ici et que depuis pas de nouvelle. Ça, ça n’a pas dû trop l’émouvoir. Par contre quand cézigue a été mis au parfum pour l’or du Reich, ça l’a copieusement démangé.

Alors vous y en a comprendre maintenant pourquoi nous y en a sûrs de ce qu’on dit ? Aaah ! Nous y en a pas si cons que ça finalement ! Hein ?

– Vous avouerez tout de même que ça n’est pas facile à avaler votre histoire, c’est pour le moins inattendu ! Non? » demande DUBOIS.

– Oh vous savez, nous on vit avec ça depuis quarante ans. Alors on a eu le temps de s’y faire. Si ça peut vous aider à vous convaincre, je vous jure que nous avons vu le sarcophage. Il est bien recouvert d’inscriptions étranges et il est fait d’un métal bien brillant qui ne rouille pas. Il existe bel et bien, ce n’est pas une invention. Le danger est là et on doit stopper ZIMMER coûte que coûte. Si on ne fait rien, notre conscience nous rendra l’existence bien plus difficile à supporter que les risques que nous encourrons. C’est toute l’humanité qui est menacée. » Conclut Michel.

LEMASSON se lève, se passe la main dans les cheveux :  » J’ai besoin de réfléchir à tout ça. Vous comprenez ? Vous débarquez ce soir avec votre histoire à dormir debout, vous me demandez de stopper mon patron. Un homme qui fout la trouille à tout le monde, parce qu’il ne s’embarrasse pas de détails comme la vie de ses employés. La bourse chute quand il s’enrhume, c’est vous dire… Je veux bien vous croire, vous avez l’air sincère. Mais j’ai du mal, vraiment. Et puis comment faire ? Je ne suis pas un guerrier, je n’ai jamais eu à me battre.

– C’est vrai, comment voulez-vous qu’on stoppe ZIMMER avec nos pauvres moyens ? » demande DUBOIS.

Michel sourit: « Nous avons un plan. De toute façon, nous, nous irons demain, nous ferons de notre mieux. Votre décision vous appartient. Nous ne pouvons pas vous obliger à nous aider. Cependant, demain, vous devrez choisir votre camp, car vous serez aux premières loges, si je peux dire. En tout cas, demain matin nous viendrons prendre connaissance de vos intentions à six heures précises. Que la nuit vous porte conseil. Allez Luc, on s’en va, ramène tes antiquités. »

 

Les deux frères prennent congé et s’éloignent lentement dans la nuit à bord de leur vieille coccinelle qui grince de partout. Michel conduit soucieux. Luc, assis à côté de son frère réfléchit, la mine grave, les bras croisés sur sa poitrine. « Ils viendront… Je suis sûr que pour eux, c’est  pour cette nuit. Demain, on prendra ma camionnette, c’est préférable. On va charger tout notre fourbi ce soir avant de se pieuter. On prend tout, armes et munitions. Tout rentrera dans la camionnette. Comme ça, demain matin, on n’aura plus qu’à partir ». Tout d’un coup, son expression change, ses yeux s’agrandissent, il fait une grimace en fronçant les sourcils, puis laisse échapper un « Pardon, Mich » en pouffant de rire.

– Pardon ? Pourquoi ? Oooh merde! Qu’est-ce que ça poque ! C’est pas possible ! C’est pas des merguez que t’as bouffé hier, c’est tout un cimetière ! Rhaaa ! Tu ferais dégueuler un rat par la patte !

– Houlala ! J’y peux rien !  C’est vrai que celle là elle est du genre copieux… Je m’y attendais un peu remarque, quand ça fait pas de bruit et que c’est chaud… C’est forcément du concentré.

– Tu changeras donc jamais, t’es un vrai goret ! Allez, ouvre ta fenêtre ! Fais comme moi, si tu ne veux pas mourir asphyxié. De l’air ! De l’air !

– Ouais… Surtout que j’ai l’impression que ses petites sœurs arrivent…

–  Ah non ! Tu ne fais pas ça ! Comme si on n’avait pas assez de soucis en ce moment ! »

Luc gratifie son frère de quelques tapes affectueuses sur la tête: « Ça prouve qu’on est bien vivant au moins !

 

 

 

Le contremaître est à nouveau seul, son chef de chantier l’a quitté en lui assurant qu’il ne savait pas quoi penser de toute cette histoire. Il est donc assis dans son fauteuil, les coudes reposant sur les accoudoirs, les mains jointes les doigts contre sa bouche, sous son nez.

Ambivalent, tenté de croire ses deux étranges visiteurs, mais terrifié en même temps à la seule pensée de ce qui se passera demain matin.

Les feuillets sont posés sur sa table basse devant lui, à côté de son verre de bière.

Il les prend, les regarde puis les rejette sur la table. Il tend la main pour prendre son verre quand un frisson glacé lui parcourt la colonne vertébrale débutant au bas des reins pour finir au ras de la nuque. A ce moment la porte de la caravane qui était fermée à clef s’ouvre brutalement et claque avec une violence inouïe. Sa nuque se raidit, il s’enfonce dans son fauteuil en se cramponnant aux accoudoirs puis dans un spasme perd conscience.

 » Hééé ! Qu’est-ce qui m’arrive ? Merde!  » Pris de panique, il regarde tout autour de lui. Il n’est plus dans sa caravane. Tout est sombre dans les teintes bleues, à part dans le lointain où semble apparaître un point lumineux, très pâle. Il semble n’y avoir ni ciel, ni sol, pourtant, il lui semble bien que ses pieds reposent sur quelque chose, mais il a beau scruter par terre, il ne voit rien.

Un bourdonnement se fait entendre, très grave. Il lève la tête pour en trouver l’origine, et se retrouve face au point lumineux, si loin, si loin.

Brusquement le disque de lumière croît à une vitesse vertigineuse et fond sur lui en même temps que le bourdonnement se transforme en un grondement épouvantable, Il n’a que le temps d’esquisser un mouvement des mains pour se protéger, avant que la lumière et le son ne fassent plus qu’un, insupportables, l’englobant dans tout son être, vibrant, résonnant et palpitant douloureusement autour de lui et à travers lui. Et aussi brusquement qu’ils sont arrivés sur lui, les deux phénomènes s’éloignent aussi loin, à l’infini provoquant à nouveau ce vertige intolérable. A peine a-t-il pris conscience que ça s’est éloigné que cela recommence, puis encore et encore toujours de plus en plus vite, de plus en plus fort. LEMASSON  hurle comme il ne l’a jamais fait, il hurle de tout son être, en silence car aucun son ne sort de sa bouche ; c’est un cri de peur incontrôlable, d’horreur, d’incompréhension totale. Refusant cette sensation affreuse de n’être nulle part et partout à la fois, de n’être plus rien et tout quand même. Brutalement, le bourdonnement a disparu, seule la lumière est présente, stable cette fois ci, l’englobant et présente partout. Sans origine, sans fin. Il est dans la lumière.

La bouche toujours ouverte, les yeux exorbités, il cesse de hurler, les mains toujours levées devant son visage. Il n’a jamais pu fermer les yeux pour se soustraire à cette vision épouvantable. La lumière ambiante le réconforte. Il ne sait pas pourquoi mais il sent comme une joie intense, monter crescendo en lui, d’une puissance insoupçonnée. Le silence aussi lui semble bénéfique et étonnamment présent. La joie se transforme maintenant en une jubilation, une vibration, une excitation incroyablement démesurée. Il a l’impression de renaître, d’être neuf comme le premier matin de l’univers, chargé à bloc d’énergie. « C’est ça ! De l’énergie pure. Mon dieu ! Quel pied ! Mais quel pied !  » il se met à pleurer, à gros sanglots, de bonheur, de gratitude. Il lui semble tomber à genoux, la tête penchée vers le sol: « Merci mon Dieu ! Merci mon Dieu !  »

– Tu ne le remercieras jamais assez.

LEMASSON relève doucement la tête, surpris. Il cherche autour de lui sans rien voir d’autre que cette brillante clarté, se demandant s’il a réellement entendu quelque chose. « C’est un rêve », pense-t-il. « Un drôle de rêve. C’est complètement dingue ! »

– Non, ce n’est pas un rêve, mais bien la réalité. Une autre réalité.

– Qui… Qui est là ? Où êtes-vous ?

– Comme toi, je suis partout à la fois. Comme toi.

– Allez, montrez-vous, je ne vous vois pas.

– C’est normal. Moi non plus je ne te vois pas. Fais un effort d’imagination et tu me sentiras comme je te sens.

– Comment ça ? Un effort d’imagination ?

– Nous ne pouvons pas nous voir, tu réagis en fonction de tes cinq sens habituels. Je te fais remarquer que tu n’as plus d’oreilles, plus de bouche, plus d’yeux.

– Qu’est-ce que… » LEMASSON lève ses mains pour les regarder mais constate que rien ne se présente devant lui. Il essaie de se toucher mais ne sent rien. A nouveau la panique s’empare de lui: « Qu’est-ce qui se passe ? Pour l’amour du ciel, expliquez-moi ! Je vous en prie ! Je vous en supplie…

– Pour l’amour du ciel, je vais t’expliquer. Rassure-toi. Tu ne risques rien. Ce qui t’arrive est directement lié à ce que t’ont raconté les deux frères qui t’ont rendu visite. Nous t’avons fait venir pour que tu prennes conscience de ce qui se passe.

– Mais je suis où si ce n’est pas un rêve ? Et vous, qui êtes-vous ?

– Nous sommes là où vont les âmes quand leur enveloppe corporelle s’éteint. Et je suis comme toi, une partie du tout. Nous sommes un tout en étant deux.

– Hein ? Après la mort, c’est ici ?

– Oui, nous ne sommes pas dans la même gamme de fréquence, si tu peux comprendre les choses comme ça.

– Je suis mort ?

– Non, pas du tout. Mais quand ton corps s’éteindra, tu reviendras ici. Le passage est un peu déroutant mais ça n’est pas désagréable longtemps. N’est-ce pas ?

– C’est bien réel ce qui m’arrive maintenant ?

– Oui. Tout ce qu’il y a de réel. Il faut penser différemment. La réalité de tout à l’heure n’empêche pas celle-ci d’exister. Dans un monde en trois dimensions, sur une planète ronde comme la terre, la réalité du pôle nord n’empêche pas celle du pôle sud d’exister. Pourtant, si tu es au pôle nord, tu ne peux pas voir de tes yeux ce qui se passe au pôle sud. Comprends-tu ?

– Ça n’a pas grand chose à voir.

– C’est schématique.

– Bon. Si j’ai bien compris, je ne rêve pas, c’est bien réel et c’est vous qui m’avez fait venir.

– Oui, c’est nous

– Vous êtes plusieurs ?

– Ah ah ah! Oui ! Nous sommes infinis !

– Et pourquoi je ne vois personne ?

– Il te faut nous imaginer. Ici, tout est pensée. Il te faut un temps d’adaptation. Fais un effort. Essaie de percevoir ce qui t’entoure. Fais le vide en toi.  »

Le contremaître fait comme s’il fermait les yeux et se laisse aller, ayant l’impression de flotter, toujours dans la lumière, quand au bout d’un moment quelque chose se profile devant lui. Une lumière différente qu’il évalue à un mètre cinquante de haut plus ou moins circulaire… Non, plutôt sphérique. Puis, c’est sa propre lumière qu’il perçoit, légèrement plus pâle que celle qui se trouve en face de lui. Et tout à coup, il prend conscience de la multitude qui l’entoure. « Ben ça alors! il y en a partout ?

– Ni fin ni commencement. C’est ainsi.

– Il y a donc quelque chose après la mort ?

– Ha ! ha ! ha !  Tu veux dire qu’il y a de la vie après la vie ? Oui, bien sûr !

– Ben quoi, c’est pas évident quand on est vivant !

– Je le sais bien, c’est normal, sinon cela n’aurait pas de sens.

– Mouais … Et vous ne vous ennuyez pas ici ?

– Quelle drôle de question ! N’oublie pas que tu es toujours vivant là-bas. Pour cette raison, tu ne peux percevoir qu’une infime partie de ce qui t’entoure ici. Mais suffisamment pour être convaincu.

– Convaincu de quoi ?

– De la nécessité d’aider les deux frères. La tâche est d’importance !

– Que puis-je faire pour les aider ? Je n’ai pas beaucoup de moyens pour lutter !

– Tu crois cela car tu te laisses aveugler par la peur et les habitudes prises.

– Il existe vraiment ce démon ?

– Oui, il existe vraiment mais ce n’est pas un démon. Ce n’est pas une créature en fait. C’est un concept.

– Un concept ? C’est quoi ça ?

– Difficile de t’expliquer cela. Toujours est-il qu’il est bien réel lui aussi et qu’il ne doit pas agir maintenant. C’est bien trop tôt.

– Comment ça ? C’est trop tôt ?

– Le MOGUL a son utilité. Mais il ne doit entrer en fonction qu’à certaines périodes propices.

– Ah bon ? Propices à quoi ?

– Au développement de l’humanité.

– Rien que ça ?

– L’humanité n’est pas le seul véhicule de la pensée… Vu par les hommes cela peut paraître épouvantable et injuste, mais d’ici, au contraire, c’est bien conforme.

– Conforme ! Conforme à quoi ?

– Eh bien… Disons à la vie… Il faut que tu m’écoutes maintenant et que tu comprennes bien la situation qui s’offre à toi. Tu crains ZIMMER parce qu’il est puissant. Tu as raison et tort à la fois. Car lui, c’est un homme comme toi. Il a bien des défauts, mais comparé à ce qui se trouve dans le sarcophage, il n’est rien. Tu dois bien comprendre que si le MOGUL est libéré maintenant, ce sera une catastrophe épouvantable et irrémédiable, car il entrerait en fonction en dehors de toute nécessité. Cela ne s’est jamais produit jusqu’à maintenant. L’humanité toute entière serait perdue à jamais.

– Et ça, ce ne serait pas conforme ?

– Tout juste. On ne peut pas mieux dire.

– Et je dois faire quoi, alors ?

– Suivre ton cœur et choisir la voie qui préserve la vie, même si la tienne doit s’arrêter là. Tu sauras quel est le bon choix. Tu as maintenant tous les éléments pour agir. N’oublie pas qu’il n’y a pas qu’une réalité. Garde cela bien présent à l’esprit.

– Mais …

– Il est temps pour toi de nous quitter. Tu vas rejoindre ton univers habituel.

– C’est ça. Et je ne me souviendrai plus de rien sinon d’avoir fait un drôle de rêve !

– Pas du tout. Tu te souviendras de tout. Absolument de tout. C’est nécessaire. Ce n’est pas un rêve, personne ne peut t’effacer la mémoire. Tu es juste en dehors de ta réalité, hors de ton corps. D’ailleurs, pour te le prouver je te prédis qu’en te réveillant tu découvriras une marque dans la paume de ta main gauche. Une marque de la même couleur que ce qui nous entoure. Une marque bleue. Un disque représentant la forme parfaite. Allez, je te laisse maintenant. Tu vas rejoindre ton enveloppe. N’aie pas peur, le départ est moins pénible que l’arrivée. On a toujours plus de mal à monter qu’à descendre. A la prochaine fois…

– Comment t’appelles-tu ?

– On ne porte pas de nom ici, ça n’a aucun sens. Donne quand même le bonjour à ceux qui ont été mes neveux à une époque. Au revoir.

–  Quoi ? Vos nev… Germaine ? Attendez…. »

Le flou est arrivé si brusquement que le contremaître s’est réveillé en sursaut dans son fauteuil avant d’avoir eu le temps de dire quoi que ce soit de plus.

Il se lève d’un bond, affolé, regarde la pendule murale qui indique cinq heures quarante. « Merde alors j’ai roupillé sec ! Et quel rêve ! Incroyable. » Pense-t-il en se dirigeant vers la salle de bains. J’étais l’élu quoi ! Tu parles ! Les deux vieux m’ont tellement tarabusté avec leur histoire, ce n’est pas étonnant que j’en rêve. Allez ! Une bonne toilette et tout ira bien. Il ouvre les robinets d’eau chaude et froide pour obtenir une température agréable et pose ses deux mains en coupe pour y recueillir l’eau afin de s’asperger le visage quand il s’arrête net. « Nom de Zeus ! Ce n’est pas possible ! Ses yeux ronds n’en finissent pas de contempler le disque bleu au creux de sa paume gauche. Ce n’était pas un rêve ! Son visage s’assombrit. Il frotte doucement de son pouce droit la tache bleue, mais elle semble ne pas s’effacer. Il se regarde dans le miroir l’esprit vide puis termine sa toilette rapidement avant d’aller faire du café. « J’étais chez les morts. Bon sang ! Je n’ai pas le choix maintenant. Il a fallu que ça tombe sur moi…  Il va falloir que je m’y colle. Mais quel con ce ZIMMER ! Il n’aurait pas pu rester en Suisse à bouffer du chocolat ? A s’en attraper une cirrhose ! Et crever tout seul en nous foutant la paix. Putain je suis mal. Je le sens vraiment mal ce coup là… »

 

Trois coups nerveux se font entendre à la porte. Ho ! LEMASSON ?

– Entre DUBOIS, Entre !

– Salut. Je sais pas pour toi, mais moi je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit. Le chef de chantier se laisse tomber dans le fauteuil en baillant: « ah quelle histoire de fous… »

– Ne te plains pas, tu n’es pas le plus malheureux ! Y en  a d’autres qui ont vécu une expérience pas piquée des hannetons ! Bol ou tasse ? Du sucre ? Combien ?

– Heu… Bol, oui, quatre. Quelle expérience ?

– Du genre qui salit les mains et qui t’oblige à croire au bon Dieu, qui t’oblige aussi à faire ce que la plus élémentaire dose de bon sens t’interdit. Ou bien à commander une camisole de force,  modèle haut de gamme pour zinzin diplômé…

– Mais encore ?

– Ça ! Le contremaître place sa paume gauche à dix centimètres du visage de son chef.

– C’est quoi ça ?

– Un pense-bête !

–  Un pense-bête ? Pour te rappeler quoi ?

– De me suicider avec les deux vieux dans les prochaines vingt-quatre heures… Pour sauver l’humanité bien sûr !

– Cela va de soi !

– Evidemment !  Hmmm … Merde ! Il est vachement chaud ! Fais gaffe.

– Ouais ! Tu m’expliques ?

– Si j’en ai le temps, car les deux zigotos ne seront pas en retard.

– Les vieux ? Tu crois qu’ils vont venir finalement ?

– S’ils sont toujours vivants oui ! J’avoue même que j’espère qu’ils seront à l’heure.

– Ben v’la aut’chose. T’avais pourtant pas l’air convaincu hier soir.

– Hier soir, c’était hier soir. Et aujourd’hui, c’est aujourd’hui…. J’ai l’impression qu’il s’est passé une éternité entre ces deux moments. Allez, je te raconte ma nuit…

 

 

 

« Allez Luc ! Magne-toi le pot ! Dépêche, on va être à la bourre si tu traînes encore !

– Ceux qu’ont pas de rhumatismes, y connaissent pas leur bonheur ! Sûr ! Aaah Vacherie ! Si tu crois que c’est facile le matin avec cette saloperie ! J’ai déjà pris mes antis inflammatoires et tout ce qu’il faut contre la douleur, faut attendre que ça passe. C’est tout. Dans un quart d’heure, ça va gazer.

– Pas autant qu’hier soir J’espère !

– Parie pas ! Cette partie-là fonctionne à merveille et sur commande en plus ! Démonstration ?

– Ooh mais non ! Surtout pas ! Allez, grouille ! On a assez perdu de temps comme ça.

– C’est bon, on y va… Mais à mon rythme O.K. ?

– O.K.

 

 

 

 

« Toute l’équipe de forage à son poste ! La défense laser est stoppée ! » Les haut-parleurs viennent de troubler la relative tranquillité du camp. Les ouvriers, pour la plupart encore au réfectoire se hâtent de terminer leur petit déjeuner en râlant. Ils sont tous très bien payés. Bien mieux qu’ailleurs. Mais l’ambiance est pénible. Surtout cette police qui les traite avec suspicion sans aucun ménagement. Le chef d’équipe (un vieux briscard qui en a vu des vertes et des pas mûres et qui a traîné sa carcasse sur à peu près tous les chantiers, comme il aime à le dire lui-même) s’appelle Robert, mais tout le monde l’appelle Bob en dehors de sa présence bien sûr car il n’aime pas ça du tout. Quand il est là, c’est Chef pour tout le monde. Même pour le big boss, qui s’en méfie. Bob n’a pas mauvais caractère, à proprement parler. Il est juste et son expérience et son ancienneté lui valent le respect de tous. Et les rares fois où quelqu’un l’a asticoté, cela s’est terminé par un mois à se nourrir à l’aide d’une paille, et la perte de son poste sur le chantier illico. Car malgré tout, le big boss l’a toujours soutenu envers et contre tous. Bob n’a jamais su pourquoi. Il l’a compris la fois où un terrible accident avait coûté la vie à quatre hommes. Oh bien sûr, il n’en portait pas la responsabilité, il n’y pouvait rien. Ces hommes, de nouvelles recrues imposées par le chef de chantier d’alors s’étaient arrangés pour s’approvisionner en alcool et avaient commencé à travailler bourrés comme des coins. La suite était prévisible. Leur camion s’est couché dans un virage au bord d’un ravin. Une chute de cinquante mètres, une explosion épouvantable et puis plus rien, à part une carcasse tordue et noircie.

En principe, il aurait dû écoper: mise à pied définitive dans la société.

Pour tout décès dû à un problème disciplinaire, le chef d’équipe est systématiquement viré avec perte et fracas. C’était la coutume, pourrait-on dire. Mais là, contre toute attente, il y a eu enquête de la direction et en deux jours, c’est le chef de chantier qui a été viré et remplacé. Lui n’a été nullement inquiété. Cela l’avait rassuré mais gêné aussi. Et quand un fort en gueule, pensant plaire au plus grand nombre l’avait appelé « fils du patron », immédiatement, son régime alimentaire s’était limité à purée et soupe pour au moins un mois.

Une semaine plus tard, il avait été convoqué à la direction. ZIMMER l’avait reçu cinq minutes seulement pour lui dire qu’il ne l’aimait pas mais qu’il reconnaissait qu’il faisait du bon boulot et qu’il respectait ça. Il l’avait appelé chef…

Bob s’était demandé alors si cette énorme entreprise n’était pas dirigée par un fou….

 

Aujourd’hui Bob est de mauvais poil. La veille, au petit matin, un méga transporteur est venu le chercher sur le chantier où il travaillait depuis six mois. Sans tambour ni trompette. Aucune explication. Juste un ordre écrit de ZIMMER l’obligeant à le rejoindre dans le sud de la France, et en cinq minutes, sa caravane et lui-même s’envolaient pour atterrir ici. Au beau milieu d’une fourmilière en pleine effervescence.

Des policiers partout. Un périmètre de sécurité électrifié. Une défense laser autour de l’endroit à creuser pour dénicher quoi ? Un bloc de béton….

Les gars semblent être tous de bons bougres, travailleurs et consciencieux.

Par contre ce qui l’inquiète, ce sont deux choses. Primo, la présence de ZIMMER en personne sur le chantier. C’est la première fois à sa connaissance que ça arrive.

Secundo, les deux laséro-découpe. S’il y a bien une chose qu’il déteste au monde, c’est ces engins diaboliques.

 

 

 

 

 

« Voilà. Tu sais tout sur ma nuit conclut LEMASSON sur un ton grave en observant du coin de l’œil son chef de chantier pour épier ses réactions.

DUBOIS referme la bouche qu’il avait ouverte depuis un moment. Se passe la langue sur les lèvres. Pose sa tasse et enfouit son visage dans ses mains.  » C’est un véritable cauchemar ! Comment faire pour en sortir ?

– Je ne pensais pas que mon récit t’atteindrait autant ! J’avais même peur que tu te foutes de moi…

– Y a pas de danger ! Laisse échapper le chef de chantier. Tiens, regarde-moi ça. »

LEMASSON regarde la paume de la main gauche que lui tend DUBOIS et ouvre grand la bouche à son tour en découvrant un disque bleu semblable au sien.

– Ben oui, moi aussi. Seulement, j’espérais que ce n’était pas vrai, qu’il s’agissait d’une hallucination, que ça allait disparaître bientôt. Je ne voulais pas y croire.

– Dans un sens, moi, ça me rassure. Sur ma santé mentale je veux dire. Parce que je commençais à me poser de sérieuses questions à ce sujet.

– Moi, c’est maintenant que je me les pose. »

 

Trois coups brefs résonnent à la porte.

– Ho ! Les jeunes ! Debout les crabes, la mer monte ! Il est temps de sortir la viande du torchon ! »

DUBOIS se lève et ouvre la porte sur les deux frères, frais comme des gardons. Rasés de près, peignés, la mine enjouée.

– Alors mes lascars ! Parés pour affronter la bête ? demande Luc en lorgnant avec insistance la cafetière tout en s’asseyant.

Michel s’assied lui aussi et, affectant un sourire en coin demande :  » Alors, la nuit vous a-t-elle été profitable ? Etes-vous prêts à mettre la main à la pâte ? La gauche, bien sûr, celle qui porte la marque. Evidemment. »

DUBOIS et LEMASSON se regardent, médusés. Les deux frères éclatent de rire en levant leur main gauche qui portent chacune le disque bleu.  » Bienvenue au club gamins ! Ca fout un coup hein ?

– Moi, quand ça m’est arrivé, ça m’a fait drôlement pouêt-pouêt ! Je peux vous le dire.  » Confie Luc sans quitter des yeux la cafetière. Il m’a fallu une semaine pour m’en remettre. J’osais plus aller me pieuter après. J’avais vachement les copeaux ! J’enviais les insomniaques et je buvais des litres de café… Tiens à propos de café, si vous m’en offriez une petite goutte, ça ne serait pas de refus, car on n’a pas eu le temps ce matin de boire quoi que ce soit et moi, tant que j’ai pas eu mon caoua, j’suis pas au top. »

DUBOIS prélève deux tasses dans son placard, les pose devant les nouveaux arrivés et concède en s’asseyant :  » moi pareil. »

 

La mine réjouie, les yeux clos, LUC déguste son café goulûment:  » La vache ! Il est bon ! Il a un goût de revenez-y !  » déclare-t-il en tendant sa tasse à DUBOIS.

– En effet, il a l’air de vous plaire mon café !

– Aaah le café du matin ! C’est indispensable. Si je n’ai pas ma dose, j’ai le boyau qui feignante. C’est dramatique !

– Ça dépend pour qui ! Ironise MICHEL.

– Oooh ça va hein ! Ça arrive à tout le monde de temps en temps d’avoir les tripes en folie. Et puis c’est fini, c’était juste hier… Du moins, je crois… »

MICHEL fronce les sourcils et scrute sévèrement son frère qui tente de dissimuler son sourire derrière sa tasse.

DUBOIS se lève, les mains jointes dans le dos et arpente le plancher de la caravane.  » C’est bien gentil tout ça. Mais on va faire quoi au juste ? Hein ? Tout le monde est content, on a tous une marque bleue. Ça me fait une belle jambe ! N’empêche que dans une heure, on doit être sur le chantier là-bas. Et quand on y sera, on fera quoi ?  »

Les mines se font graves. MICHEL pose sa tasse et avoue: « on va devoir improviser. On a des armes, elles pourront servir contre les types du chantier mais pas contre le démon.  »

LEMASSON se lève furieux.  « Il est hors de question de s’en prendre aux gars du chantier ! Ils sont comme moi. Ils ne savent sans doute même pas ce qu’ils sont en train de faire. Seul ZIMMER est au courant de quelque chose. Les autres sont tous de braves types à qui on n’a pas demandé leur avis.

– OK. pour les ouvriers. » Répond calmement MICHEL. Mais ceux de la sécurité sont armés jusqu’aux dents et ils n’hésitent pas à se servir de leurs armes. On en sait quelque chose.

– Ouais ! Sûr qu’on a eu du pot qu’ils tirent comme des pieds ! » Renchérit Luc fièrement. « Sinon, on ne serait pas là maintenant. C’était peut-être grâce à la nuit. »

LEMASSON se masse doucement le menton: « C’est étrange, les forces de sécurité sont en général composées de tireurs d’élite et ils sont équipés de systèmes à visée nocturne. C’est bien la première fois que j’entends dire qu’ils ont raté leur cible.

– En tout cas, ils nous ont tiré dessus et j’ai toujours qu’un seul trou de balle ! » Ironise Luc.

Michel se lève à son tour. « On fera ce qu’on pourra.. Vous deux, vous serez à l’intérieur et nous à l’extérieur. On tâchera de préparer une brèche dans le grillage de protection avec des explosifs pour vous permettre d’évacuer la zone en cas de besoin. Sinon, si j’ai bien compris, LEMASSON, vous allez là-bas pour découper le béton au laser. Quelles sont vos possibilités avec cette machine ? Vous pouvez peut-être découper le sarcophage en même temps ?

– Hélas non. Si il est comme je l’ai compris, c’est à dire métallique et très brillant comme un miroir, la bécane ne permet de découper que ce qu’il y a autour, c’est tout. Si je laisse le rayon toucher la surface du sarcophage, je me prends tout dans la poire et ZIMMER n’a plus qu’à appeler quelqu’un d’autre pour me remplacer. Ca ne ferait que gagner un tout petit peu de temps. Ca ne réglerait pas le problème.

– Et si on s’en prenait à ZIMMER directement, ce serait plus efficace, non ? » Demande DUBOIS.

– Peut-être. Encore faut-il pouvoir.  » Soupire le contremaître. « Impossible d’entrer armé. Sans parler des forces de sécurité qui le protègent. »

Luc ouvre les mains devant lui et lance timidement: « on peut peut-être l’avoir avec la bécane … »

LEMASSON lève les sourcils interrogatif: « comment ça ?

– Si quelqu’un doit se prendre le rayon dans la poire, autant que ce soit lui. N’est ce pas ?

– Je ne suis pas contre. » Répond le contremaître. « Et on s’y prend comment ? Parce qu’il faudrait l’asseoir aux commandes, sinon c’est impossible. Et moi je suis où pendant ce temps là ? Hmmm ?  »

DUBOIS revient s’asseoir et laisse échapper : « mort ! … Enfin, en apparence seulement, bien sûr. »

Michel s’assoit à son tour. L’air concentré : « comment ça ?

– Eh bien, LEMASSON m’a expliqué comment fonctionne la machine et surtout comment ça se passe quand un accident arrive. Le pilote reste inerte sans aucun signe apparent. Admettons qu’il utilise pendant un temps la machine normalement avant d’arriver sur la zone du sarcophage, puis quand il y arrive paramètre mal exprès, fait semblant d’activer la découpe et reste immobile sans respirer. Il y aura bien une réaction de la part de ZIMMER. Ça m’étonnerait bien qu’il n’en ait pas si près du but. Et quand il s’approche suffisamment, là la machine est réellement activée.

– Et ZIMMER se retrouve en morceaux et ma pomme itou !’ S’exclame le contremaître.

– Pas si tu tombes de ton siège au bon moment.

– Je me permets de te rappeler que l’effet est immédiat à peine a-t-on appuyé sur la commande.

– Et merde ! N’y pensez plus. Ce n’est pas une bonne idée.

– Par contre, si je découpe normalement autour du sarcophage et que je n’éteins pas la bécane, rien en principe ne m’empêche de relancer la découpe quand ZIMMER est devant puisque le paramétrage reste mémorisé, et il n’y a aucun risque de réfraction.

Bien sûr, ZIMMER ne doit se douter de rien et se trouver devant la bécane quand moi je suis toujours aux commandes. Vous avouerez que ça demande beaucoup de conditions.

– Personne n’a jamais dit que ce serait du tout cuit » concède Luc en se grattant la tête. « De toute façon, il va nous falloir observer la situation et agir en conséquence au mieux de nos possibilités. Sans oublier la sécurité, si on envoie leur patron ad pâtres devant leur pif, on risque de les mettre en rogne. Ça fait pas un pli ! »

 

LEMASSON se relève, inspire profondément: « maintenant, il va falloir y aller, j’ai à peine le temps de préparer mes affaires. Où serez-vous, vous deux ?

– Oh, pas bien loin. On a fait ce qu’il faut pour voir sans être vus. On a creusé une cache dans un des monticules avec juste une petite ouverture pour tout observer sans se faire localiser par les radars. Le tout bien camouflé, faut le savoir pour le trouver, sinon, fume ! Pas vrai frangin ?

– Ab-so-lu-ment ! Mich. Autrement, il y a longtemps qu’on se serait fait rôtir par leurs lasers.

 

 

 

 

« Contrôle Messieurs. Vous arrivez en zone protégée. Veuillez éteindre votre moteur et descendre du véhicule. Je vous informe que ….

– Ouais ! On connaît la procédure fiston… On va passer au scanner pour détection d’armes et toutes nos affaires vont être fouillées et vous allez prendre nos empreintes et nous filmer sous toutes les coutures sans qu’on s’en aperçoive. J’étais déjà dans la boîte que tu n’étais qu’une vague lueur de désir dans le regard de ton père.

– Je ne vous permets pas…

– J’ai pas besoin de ta permission. Si ça se trouve, j’ai tété ta mère avant toi. Moi c’est LEMASSON le spécialiste en laséro-découpe, lui c’est DUBOIS, c’est mon chef de chantier, il m’accompagne et ZIMMER le big boss nous attend avec impatience. »

Le garde décontenancé en devient cramoisi, ne sachant s’il doit se mettre en colère ou s’excuser: « humm… Mais je ne savais pas que vous…

– Normal ! A ton âge on ne sait pas grand-chose. Allez grouille ! On n’a pas envie de faire attendre le patron. Tu peux comprendre ça.

– Oui… Mais vous devez quand même passer dans le SAS et laisser votre véhicule dehors pour prendre un de nos 4X4. C’est le règlement. Hé ! Sur ma liste je n’ai pas de DUBOIS autorisé à entrer. Vous, vous pouvez mais pas lui. Il doit repartir.

– Ecoute bonhomme ! Tu commences à me les briser avec ton règlement à la con. On est tous les deux de la société. Voilà nos badges. Je te conseille de nous laisser entrer tous les deux ou alors, j’appelle ZIMMER en personne pour lui dire qu’on sera en retard à cause du jeune trouduc qui fait du zèle à la barrière. Et ça m’étonnerait qu’il t’augmente après ça, car vois-tu, il est très impatient de nous voir.

– Bon… Ça va, ça va, allez-y mais passez tout de même dans le SAS et vous prendrez un des 4X4 qui sont garés là-bas à l’autre bout du couloir. La caravane de monsieur ZIMMER est …

– O.K. Te fatigue pas, on la connaît sa caravane. Ca marche comme ça. Tiens, voilà les clefs de notre voiture. Prends en soin, j’ai toutes mes affaires dans le coffre. »

Les deux hommes entrent en silence dans le SAS où règne une ambiance jaune tamisée. Quatre autres membres de la sécurité les observent sans rien dire. Ils posent leurs doigts chacun leur tour dans les réceptacles prévus à cet effet et la porte s’ouvre sur le petit parking où sont stationnés six véhicules tout terrain. Une fois dans la voiture ils laissent échapper un long soupir.

– PFFUI ! Merde ! Tu me scies LEMASSON ! T’es incroyable !

– Ben quoi, on a dit qu’il fallait s’adapter non ? Alors je m’adapte…

– Et tu connais vraiment sa caravane ?

– Non. Mais elle doit être facile à repérer, il n’y a qu’à regarder le toit et ça doit être la mieux protégée… Voyons voir …. Ooooh ! Merde alors !

– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

– Là bas ! Tu vois le grand costaud avec le blouson vert ! Eh bien c’est Bob. C’est un pote à moi. Il s’appelle Robert. Tout le monde l’appelle chef …Sauf moi je crois. Je dois être le seul à pouvoir l’appeler Bob. Tiens, je ne sais pas pourquoi d’ailleurs. Faudra que je lui demande un jour.

– Comme c’est romantique…

– C’est bien le moment de te foutre de ma gueule toi ! En attendant, ce mec est une pointure. C’est sûrement lui le chef du chantier. Ça, c’est une bonne nouvelle pour nous.

– Espérons.

– Oh merde !

– Quoi encore ?

– Ben je crois qu’on y est. C’est sûrement sa caravane. T’as vu l’arsenal sur le toit ?

– La vache ! C’est pour lui tout seul ?

– Allez, magne toi, vise un peu ce qui nous arrive du poste de garde ! »

Deux des quatre-quatre du parking se dirigent vers eux à toute vitesse, deux hommes à bord de chaque véhicule.

Les deux hommes sortent prestement de leur voiture et se hâent vers la porte de la caravane quand la porte de celle-ci s’ouvre pour laisser apparaître ZIMMER les bras croisés se tenant le menton d’un air songeur.

– LEMASSON ! J’apprécie votre ponctualité, sachez-le. Cependant, vous deviez venir seul. Je ne me souviens pas avoir convié DUBOIS sur ce chantier. Pouvez-vous m’expliquer sa présence ici à vos côtés ?

– Eh bien Monsieur ZIMMER…

– Veuillez laisser parler LEMASSON, DUBOIS ! C’est lui que j’interroge. Pas vous. »

Les deux 4X4 stoppent avec fracas. Les occupants en sortent les armes au poing et mettent en joue les deux hommes qui se retournent doucement pour prendre connaissance de la situation.

ZIMMER affiche une mine contrariée et son visage se durcit.

– C’est à l’entrée qu’il fallait agir, incapables ! Maintenant c’est trop tard. Rengainez vos armes et attendez mes ordres.  Alors LEMASSON. Me répondrez-vous enfin ?

– Vous savez que l’on ne travaille jamais seul sur la laséro-découpe et qu’il est important de bien connaître son équipier. Comme j’ignore qui travaille ici. Il m’a paru plus sûr d’emmener DUBOIS pour qu’il m’aide. Lui, je le connais bien.

– Comment saviez-vous qu’il s’agissait d’un tel travail ? Je ne vous en ai pas parlé.

– Je ne le savais pas. Jusqu’à ce que j’arrive à l’entrée du chantier. C’est là que j’ai vu les machines. Et c’est à ce moment là que j’ai demandé à DUBOIS d’entrer avec moi. Au départ il devait juste me conduire jusqu’à l’entrée. Mais si cela vous pose un problème, DUBOIS va repartir. »

ZIMMER, toujours dans l’encadrement de son entrée reste quelques instants à réfléchir tout en scrutant le visage des deux hommes. Puis il fait un signe aux gardes qui attendent.

– Disparaissez et faites votre rapport immédiatement au commandant.

Les gardes dépités regagnent lentement leur véhicule et repartent en direction de l’entrée du chantier.

ZIMMER semble se détendre et, affichant une mine presque sympathique invite les deux hommes à entrer.

Une fois installés: ZIMMER confortablement calé dans son fauteuil derrière son bureau et ses deux invités assis sur des sièges semblant être rembourrés avec des noyaux de pêches: « messieurs. Ce chantier est un peu particulier. Même s’il ne s’est pas avéré aussi efficace que je le souhaitais, vous avez pu constater un système de contrôle renforcé à l’entrée. Votre acuité vous a permis aussi de repérer les laséro-découpes. Bien. C’est en effet pour cela que je vous ai muté ici LEMASSON. Car vous êtes le meilleur parmi les survivants dans la pratique de cette technique. Ce que vous aurez à découper se trouve être du béton armé. Celui que vous avez découvert l’autre jour avec la turbopell. Vous avez je pense, déjà compris que cette découverte n’est pas le fruit du hasard et que je tiens beaucoup à ce qui se trouve emprisonné dans cette chape. »

LEMASSON se risque: « pouvez-vous nous informer sur ce qui se trouve à l’intérieur du béton ? Je vous avouerai que je vous pose la question aussi bien pour satisfaire ma curiosité que pour une évidente raison technique.

– Très bien LEMASSON ! J’aime votre franchise. Elle me conforte dans mon choix. Eh bien, dans le béton se trouve de l’or. Des lingots d’or. Quelques tonnes en fait. Que je considère comme mien. Il s’agit en fait d’un trésor nazi qu’un de mes oncles a apparemment enterré ici durant la seconde guerre mondiale. Aussi, il vous faudra faire preuve d’une grande prudence car il y aura un grand risque de réfraction. Avez-vous des questions ?

– Oui. Avez-vous pu évaluer le volume à découper et avez-vous pu dégager le bloc de manière suffisante pour que la machine puisse opérer à sa base ? »

ZIMMER consulte sa montre et arborant un large sourire déclare: « depuis exactement… une heure oui ! Le chantier n’attend plus que vous. Quoi d’autre ? »

DUBOIS se lance à son tour:  » j’ai une question si vous le permettez. Puisqu’apparemment je vais moi aussi assurer la découpe, j’aimerais savoir s’il y a autre chose que de l’or là-dessous.

ZIMMER semble très légèrement se contracter: « c’est bien possible. Des armes peut-être. Des outils probablement. Qui peut savoir ? En ce qui me concerne, il n’y a que des lingots d’or. Je n’ai pas d’autre information à ce sujet. Au fait LEMASSON, il y a quelqu’un ici que vous connaissez bien. Le chef du chantier. Bob. C’est lui que j’avais prévu pour vous seconder dans votre tâche. Vous êtes chanceux, vous serez trois à vous relayer. Bien, assez perdu de temps. Rendez-vous auprès du chef de chantier et vérifiez votre matériel. Vous commencez dans une heure. »

 

 

 

 

« Mich ! Les v’la qui ressortent… Ils regrimpent dans la bagnole… Ils vont dans le chantier. Ouais ! Bingo ! C’est gagné !

– Gueule pas si fort nomdidjou ! Tu vas nous faire repérer !

– Penses-tu. Y a pas de danger. Ils sont fortiches quand même ; ils ont réussi à entrer tous les deux dans la place.

– Ça a été moins une… Faut bien avouer qu’ils en ont dans le ben !

– Un peu ouais. J’en ai les tripes qui s’en ressentent moi.

– Ah non ! Ça ne va pas recommencer !

– T’es marrant toi. Ça ne se commande pas ! Prends un masque à gaz ce n’est pas ça qui manque.

 

 

 

 

 

« Commandant ?

– Oui monsieur.

– LEMASSON est bien arrivé. Cependant il n’est pas seul.

– C’est ce que j’ai lu sur le rapport du poste de garde. DUBOIS l’accompagne.

– C’est un incident assez fâcheux.

– Oui monsieur.

– Mais comme il est là. On est bien obligés de le garder. Surveillez-les de très près. LEMASSON est loin d’être idiot. Je m’en méfie comme de la peste. Idem pour l’autre.

– Sont-ils au courant de toute l’affaire ?

– J’espère que non !

– Vous n’en êtes pas sûr ?

– Pas à cent pour cent.

– Il faut les éliminer immédiatement.

– Non. Qui piloterait la laser ? Et je pense que ce n’est pas bien gênant s’ils disparaissent en même temps que tous les autres. De toute façon personne ne parlera. Pendant que vous y êtes, vous ajouterez le garde qui a laissé entrer DUBOIS. Je n’ai pas besoin d’imbéciles tels que lui dans mes projets à venir.

– Oui monsieur. Je m’y attendais un peu.

– Vous avez raison. On ne peut pas faire de sentiment dans les affaires. C’est incompatible. A part ça, rien d’autre ?

– Si monsieur. Nous avons localisé nos visiteurs de la veille. Ils ont élu domicile dans une des buttes qui surplombent le chantier à peine à quatre mètres du périmètre.

– Comment est-ce possible ?

– Ils ont dû creuser un tunnel ou se servir d’une galerie existante.

– Que font-ils ? Ils nous observent ?

– Nous ne le savons pas. Nous ne les voyons pas. Nous avons pu les localiser au canon sonore uniquement.

– Et que faites-vous ?

– J’ai une équipe sur place qui cherche l’entrée et qui a ordre de les ramener vivants, si possible.

– Bien. J’ai hâte de les rencontrer. Je les veux vivants et indemnes. Ils ont peut-être des révélations à nous faire.  Appelez-moi  dès que vous avez du nouveau.

– Oui monsieur. »

 

LEMASSON et DUBOIS se dirigent vers le chef de chantier d’un pas lent, volontairement mesuré. Je vais te présenter à Bob. Appelle-le chef comme tout le monde, sinon tu vas le foutre en rogne et tu risques de ne pas t’en remettre.

– C’est agréable…

– Laisse tomber. Il va sûrement nous aider. C’est un chic type. Par contre méfie-toi des autres et surtout de l’équipe de sécurité.

– Non ! Sans blague !

– Il faut qu’on arrive à le convaincre que notre histoire est vraie. On essaiera de lui en parler dès ce soir. Après le boulot.

– Ouais. Je ferai une prière pendant le repas de ce midi. Ça va marcher… Putain ! Il a une sale gueule ton pote !

– Mais ferme-là ! Il est de dos en plus…. C’est vous le chef de chantier ? On vient juste d’arriver… »

 

L’homme à la stature imposante se retourne, impassible et plante ses yeux directement dans ceux de LEMASSON puis dans ceux de DUBOIS. Il revient à LEMASSON et tout d’un coup son visage s’éclaire, se transforme pour laisser paraître une joie sincère.

– Ce vieux fusil de LEMASSON ! Ah c’est le bon Dieu qui t’envoie ! Aaah enfin une gueule sympathique sur ce putain de chantier ! « Vocifère-t-il. « Parce qu’il faut que tu saches que pour un chantier à la con, c’est un chantier à la con ! Et il serre vigoureusement la main de son ami retrouvé dans les siennes énormes et gantées de cuir épais.

– Salut Bob. Content de te voir vieux. Je te présente DUBOIS. C’est un bon pote, un chic type.

– Bonjour DUBOIS. Alors comme ça t’es un chic type qu’est pote à mon ami LEMASSON ?

– Euh ou… oui. Bonjour Bo… Euh Chef. Bonjour chef !

Bob lui glisse le poing sous le menton de manière amicale: Appelle-moi Bob !  Mec!

– Salut Bob ! »

Tous les ouvriers autour se sont arrêtés, étonnés. Bob les toise se frottant les mains tout en arborant un sourire carnassier: « mes potes m’appellent Bob ! SEULEMENT MES POTES ! »

 

Une équipe de la sécurité arrive soudain et hurle aux ouvriers de se disperser pour reprendre immédiatement le travail.

Les ouvriers repartent aussitôt vaquer à leur tâche, la tête basse.

En soupirant et tout en fixant l’équipe de la sécurité droit dans les yeux et   en se massant tranquillement le poing droit dans la main gauche, Bob s’adresse au chef du groupe armé : « viens donc me parler comme ça d’un peu plus près. Approche mon mignon que je te masse les côtelettes. Ça pourrait t’apprendre la politesse jeune imbécile. »

Le garde armé serre les mâchoires puis fait signe à ses hommes d’avancer et le groupe s’en va.

– Si c’est pas malheureux de voir une chose pareille. C’est la première fois en trente ans de bouot que ça m’arrive ! Des matons ! C’est comme des matons.

Allez venez voir le chantier. Tout est prêt pour ces messieurs. On vous a même tracé une superbe voie d’accès au béton. Si j’avais su que c’était toi qui allais t’y coller, j’aurais fait poser un tapis rouge.

– C’est pas trop tard Bob. C’est pas trop tard.

– Tu ne changes pas toi hein ? Allez, les gars, venez dans ma caravane, on va se boire un caoua et causer un peu…

– Asseyez-vous. Je sors les tasses. Ah ben merde alors ! Si je m’étais douté ce matin que je te verrais ici… Incroyable ! T’imagines pas comme c’est triste ici. C’est pas un chantier, c’est une vraie taule. Y a des matons partout. On a à peine le droit de causer, t’as vu ? C’est qu’ils mordraient ces cons. On n’a pas le droit de sortir non plus. TOP SECRET y paraît. Je ne sais pas ce qu’ils espèrent trouver là-dessous mais à mon avis ça doit pas être de la roupie de sansonnet. »

LEMASSON ouvre grand ses yeux : « quoi ? Tu ne sais pas ce qu’il y a là-dessous ? »

Bob prend un air renfrogné: « ben… oui et non … Et puis, j’aime autant pas le savoir finalement.

– Pourquoi ? T’as les jetons ?

– Non mon pote, mais y a des histoires bizarres qui circulent là-dessus. Je préfère ne pas en parler. Tout ça c’est des tas de conneries. J’y crois pas.

– Nous on y croit Bob. DUBOIS et moi on y croit ainsi que deux autres personnes et sans doute ZIMMER.

– Je ne veux pas en entendre davantage là-dessus, ça sent le souffre tout ça.

– Le souffre ? Hmm… Tu veux bien me montrer ta main gauche Bob ? Juste ta paume. Enlève tes gants. Tu veux ?

– Ma… Pour quoi faire ? C’est quoi ces conneries ? Non ! Et n’insiste pas bordel ! Sinon c’est mon poing que tu vas voir de près. Mon pote ! »

LEMASSON regarde DUBOIS et pose sa main gauche sur la table paume ouverte. DUBOIS l’imite.

– Tu vois Bob ? La marque bleue là. Tu n’aurais pas la même des fois ?

Bob reste bouche bée les yeux exorbités. Le poing gauche toujours serré dans son gant au cuir épais. Il s’assoit la mine défaite.

Tout en enlevant ses gants, il bafouille: « je croyais que j’étais devenu dingue après ce rêve épouvantable. J’étais persuadé que j’avais des hallucinations et que cette marque n’était pas réelle. Alors … C’était vrai ? C’est bien un démon qu’il y a là-dessous. Oh putain ! On est dans de sales draps… Et tu penses que le boss est au courant ?

– Bien sûr ! Sinon, pourquoi tout ce binz ?

– Pour l’or, tiens. Paraît qu’il y en a pour un paquet. »

DUBOIS croise les doigts et cale ses mains sous son menton : « s’il s’agissait simplement d’or, un coup de méga transporteur et le tour était joué, on découpait discrètement le béton dans un hangar pas très loin des coffres-forts de la société et basta ! Pour le boss, cet or ne représente pas beaucoup par rapport à ce qu’il possède déjà. Mais là, c’est tout autre chose, et ici c’est bien plus discret. Une seule équipe perdue dans la nature, personne à part ceux qui se trouvent ici n’en sauront jamais rien.

– Qu’est-ce que tu insinues ?

– Que c’est drôlement isolé. Qu’il ne reste qu’un seul méga transporteur sur place. Que c’est bougrement bien gardé. Que la sécurité ne fraternise pas avec les ouvriers et se méfie autant d’eux que de l’extérieur. Que ZIMMER est en personne sur le chantier. Et puis quand le béton sera découpé et que tout sera enlevé, moi je vous le dis comme je le pense ; il restera un fameux trou. Un trou assez grand pour enterrer toute une équipe qui en saura trop et qui pourrait parler.  Vous voyez ce que j’insinue ? Je pense que ZIMMER ne laissera personne à part ses hommes de confiance repartir vivant d’ici.

– Sainte merde ! J’avais pas vu les choses comme ça !

– Et pourtant, à quelques détails près, c’est comme ça que ça aurait dû se passer.

– Aurait dû ?

– Exaguète ! ZIMMER va rencontrer un os. Nous ! Il pense être le seul à connaître le contenu du béton. Ca va être la surprise de sa vie…

– Et vous comptez faire quoi au juste ? Vous deux ?

– Nous cinq ! Tu oublies nos deux ancêtres dehors et plus ta pomme ça fait bien cinq.

– Y a pas, je le sens pas ! J’ai beau faire des efforts, j’y arrive pas.

– T’inquiète Bob. Tu fais comme nous, t’improvises et tu comptes les points. » Soupire DUBOIS en se massant le menton.

 

 

 

« C’est l’heure du casse-croûte  Luc ! Tu veux quoi ? Jambon ou bien… »

Michel s’est tu brutalement car il vient de sentir quelque chose de froid et dur s’enfoncer lentement mais fermement dans sa nuque.

Le garde de la sécurité approche doucement sa bouche de l’oreille de Michel en lui serrant fermement l’épaule de sa main gauche. Et lui dit d’une voix étonnamment calme et grave: vous allez me suivre bien gentiment tous les deux et il n’y aura pas de bobos. »

Michel, surpris écarquille les yeux tout en fixant tour à tour dans la pénombre son frère puis ses mains qui tiennent les tranches de jambon pour la gauche et le couteau de cuisine pour la droite.

– O.K. O.K. On vient… Reste cool mon gars ! Hé Luc! Il ne rigole pas, j’ai un flingue derrière la tête. Alors, ne fais pas l’oeuf O.K. ?

– Non mais qui c’est cet emmerdeur qui se pointe à l’heure du casse-dalle ? M’est avis que c’est le genre de type à rien respecter et qui s’invite sans prévenir. » – (Luc ne quitte pas son frère des yeux, son regard planté dans le sien) – « T’es qui d’abord pour te pointer avec un flingue et menacer deux vieux, peinards et sans défense ? On est en république merde ! Attends que je te regarde un peu… T’es même pas un flic ! Tout juste un garde du chantier. Tu n’as pas le droit de porter une arme à l’extérieur. Ici, c’est un terrain public ! Tu es hors la loi ! Dégage !

Le garde  passablement irrité par la réaction de l’autre vieux au fond de la cache écarte doucement le premier pour mieux visualiser le second.

C’est le moment qu’attendait Michel pour agir. Il saisit violemment le canon du fusil, l’écarte et place en une demi-seconde la pointe de son couteau sous le menton du garde.

– Un cri, un seul. Et la lame de mon schlass ressort par le haut de ton crâne !

Voilà, tu as bien compris la situation… Lâche doucement ton fusil. A genoux maintenant. Si t’es sage, t’auras pas de bobo.

Luc se rapproche, la mine hilare: alors, t’as pas l’impression d’être un peu con ? Tu viens de te faire blouser par deux septuagénaires, le garde d’élite de mes deux. On t’a jamais appris qu’il ne faut jamais sous-estimer son adversaire ? Non ? Eh bien tant pis pour ta pomme, on va te saucissonner, t’auras pas le droit de l’ouvrir et tu boufferas comme nous ! Sauciflard et jambon. Si t’es pas sage, tu feras ceinture. Des questions ?

– Vous êtes dingues ! Complètement dingues !

– Sans blague ! En tout cas, nous on pointe pas le canon d’un flingue sur les gens. Tu peux pas en dire autant. Alors, c’est toujours nous les dingues ?

– C’est les ordres… On doit vous ramener devant le boss. Il veut vous voir.

–  Et comment vous savez qu’on est là ? Vous ne pouvez pas nous voir ni nous détecter !

– On vous a entendu ce matin, ce qui nous a permis de vous localiser.

– Tu vois Luc, quand je te disais de la mettre en veilleuse.

– Bof ! Comment j’aurais pu savoir ? Et vous êtes combien dehors à nous chercher ?

– …

– Top secret hein ? A ta place je réfléchirais un peu. Si tes copains nous trouvent, ils vont te trouver prisonnier, saucissonné comme tu es. Nous on sera pris et on verra, mais toi ? Ton boss qu’est-ce qu’il va faire de toi ? Le guerrier qui s’est fait rouler dans la farine par deux vieux croulants… J’ai comme dans l’idée que tu vas vite devenir indésirable. Il t’arrivera sans doute un regrettable accident. Ah la la ! On est vraiment peu de chose…

– Tout ça pour te dire que tu n’as pas intérêt à ce que tes petits copains nous trouvent. Je ne sais pas ce que ZIMMER nous réserve s’il nous prend, mais je ne sais pas si ton sort serait plus enviable que le nôtre. » Conclut Michel.

– Alors terreur, ils sont combien dehors ?

– Hum… Ils sont neuf. Ils ne m’ont pas vu entrer ici.

– T’étais trop content de nous trouver tout seul. T’es un peu perso comme mec je trouve. » Ricane Luc en hochant de la tête. « O.K. Va falloir surveiller nos arrières maintenant.

– Et la mettre en veilleuse surtout… »

Luc regarde son frère du coin de l’œil, le sourire au coin des lèvres : « mouais, on va tâcher de se contenir… Puis il s’accroupit devant le garde ligoté, le visage à dix centimètres du sien: as-tu seulement une idée de ce qui se trouve dans le béton ?

– Non, personne ne le sait. Seul le boss est au courant. Nous on doit protéger le chantier et surveiller les ouvriers.

– Les ouvriers ? Pourquoi ? Ils bossent avec vous !

– C’est les ordres, on doit les surveiller tout le temps et pas être copains avec eux.

– Ça te paraît normal à toi ?

– Non, mais ce sont les ordres. Alors on ne pose pas de questions. C’est pas prévu dans notre contrat.

– Elle est bien bonne celle-là ! » S’esclaffe Luc. « Et commettre des actions illégales comme braquer les gens, assassiner des pauvres types, c’est prévu dans le contrat ?

– ???

– Attends, je te rappelle qu’il y a cinq minutes, tu avais le canon de ton fusil sur la nuque de mon frangin. T’aurais fait quoi si on avait réagi immédiatement de façon brutale ? Tu vois, ça c’est illégal. Surtout qu’on n’est pas dans le chantier, mais bien à l’extérieur. Et si je ne m’abuse, votre action à la sécurité ne s’applique qu’à l’intérieur du périmètre.

– Vous nous épiez, vous savez que vous prenez des risques en faisant ça. Alors faut pas faire les étonnés…

– Sûr, c’est bien connu qu’observer quoi que ce soit est un crime très grave, passible de la peine capitale, en France surtout. Hé ! Atterris trouduc ! Combien de morts sur le chantier depuis votre arrivée ? Un, deux, trois, quatre ? Combien ?

– Je … Je ne sais pas… Je ne suis pas au courant !

– Non ! » Michel arbore un large sourire, semble réfléchir en affichant une grimace de circonstance. C’est curieux ce que tu me racontes là. Il me semble pourtant que le type qui est entré hier soir chez ZIMMER  et qui a grillé une minute après en être ressorti portait le même uniforme que toi. C’est bizarre que tu ne le connaisses pas, il devait être un de tes chefs pourtant.

– C’était un accident ! Une imprudence de sa part. C’est tout !

– Ben voyons ! Pour ta gouverne, sache qu’il venait juste du périmètre sous protection laser quand il est entré chez ton boss, alors pourquoi y retourner après, puisqu’il venait de le vérifier… A moins que ton boss lui ait ordonné d’y retourner. Et là, pas de bol, la protection laser s’active et notre lascar part en fumée ! A mon avis, la seule imprudence qu’il a commis, c’est d’aller voir ZIMMER sans y être invité.

– Comment pouvez-vous dire une chose pareille ?

– Luc se regarde les ongles, un sourcil plus haut que l’autre: because depuis que vous vous êtes installés ici, seul votre commandant est entré chez ZIMMER. Personne d’autre à part ce pauvre diable qui semblait tout faire pour qu’on ne le voie pas frapper à la porte de son patron. Ce qui me fait penser qu’il y est allé au culot. C’est fou le nombre de choses qu’on arrive à voir d’ici. »

Le garde laisse tomber sa tête sur sa poitrine: « c’est impossible… Le patron ne ferait jamais une chose pareille.

– Oh ! Le pauvre chou ! Il ouvre les yeux, comme c’est émouvant ! » Ces mots prononcés, Luc soulève la tête du prisonnier d’un index placé sous le menton et poursuit le plus sérieusement du monde d’un ton grave: « ton boss n’est pas ici pour le compte de la société, mais pour son propre compte. Il veut ce qu’il y a dans le béton. Et là-dedans, il y a le pire de tous les cauchemars de l’humanité toute entière.

ZIMMER pense y trouver le pouvoir absolu et pour ça, il écartera tout risque d’échec, surtout maintenant, si près du but.

– Le pouvoir absolu ? Comment savez-vous ce qu’il y a là-dedans ?

Michel éclate de rire: « parce que c’est nous qui avons coulé le béton il y a quarante ans de ça ! Ça t’en bouche un coin ! En fait, là-dedans il y a un sarcophage qu’il faut laisser là où il est. Et ton boss veut le récupérer parce qu’il croit y trouver ce qu’il désire le plus au monde: la suprématie totale.

– Vous êtes complètement dingues… Et vous allez faire quoi ?

– Nous ? Eh bien on va casse-croûter d’abord, ensuite on va mater jusqu’à demain matin. Et demain, on fonce dans le tas et que Dieu veille sur nous !

– Vous ne vous en sortirez pas vivants !

– Possible… Comme ça on aura plus de soucis et plus jamais mal aux dents. » Répond Luc en déplaçant son dentier dans sa bouche, l’œil amusé.

 

 

 

Le chantier se réveille. L’aube est très pâle, il fait froid.

Dans leur caravane, DUBOIS et LEMASSON se lèvent en silence, à peine un signe des yeux en guise de bonjour.

DUBOIS entame la conversation: « alors, on s’y prend comment au juste ?

– Aucune idée ! Ça ressemble de plus en plus à une mission suicide. A part foutre en l’air la laséro, et moi avec par la même occasion, je ne vois pas comment on pourrait empêcher ZIMMER d’accéder au sarcophage. »

La porte de la caravane s’ouvre alors brutalement et la mine réjouie de BOB apparaît dans l’encadrement de la porte: « Aide toi et Dieu t’aidera ! » Habituellement les sourcils froncés et le visage tendu, BOB apparaît étonnamment paisible, comme rayonnant. Ce contraste n’échappe pas à LEMASSON.

– Eh bien BOB, ton optimisme fait plaisir à voir ! T’as pris quoi au petit dèj ? Un truc prohibé ?

– Nan ! J’ai encore eu un rêve cette nuit. Un rêve bizarre comme l’autre fois. Vous avez du café ?

–  Ouais, viens t’asseoir. Et ça disait quoi ? « S’informe DUBOIS, pendu à ses paroles.

– Je m’en rappelle pas ! » Répond BOB en écartant les mains et en affichant une moue d’impuissance, la lèvre inférieure en avant.

DUBOIS se gratte la tête et laisse échapper un soupir d’agacement, sentant son dernier espoir s’envoler à une vitesse désespérante. « Ben y a pas de quoi afficher une mine pareille alors. » Maugrée-t-il la mâchoire inférieure contractée.

– Mais si ! Laisse-moi finir.’ Poursuit calmement BOB en affectant un ton qui lui est bien étranger. « Je ne me souviens pas du rêve, c’est vrai. J’ai bien mieux que ça !

– Ah oui ?  » soupire DUBOIS, « et qu’est-ce donc ? Une deuxième marque sur l’autre main ?

– Laisse-le finir » intervient calmement LEMASSON.

– Oui, J’ai beaucoup mieux ! Une révélation ! Aide-toi et Dieu t’aidera. C’est tout ce qui me reste de mon rêve, mais c’est tellement fort ! Je n’ai plus que ça en tête !

– Et c’est tout ? » Demande DUBOIS.

– Vous ne comprenez pas ! On part gagnant ! Dieu va nous aider ! J’en suis sûr ! »

DUBOIS se lève les bras en l’air. « Alléluia ! Alléluia ! Allons à l’abattoir le cœur léger mes frères ! BOB a eu une révélation ! ZIMMER va l’avoir dans l’os, lui et toute son armée car Dieu a causé à BOB ! Vive saint BOB ! Amen. » Termine-t-il en se rasseyant.

BOB sourit. Il approche son visage à dix centimètres de celui de DUBOIS. « Lorsque nous serons en place, lève les yeux vers le ciel. »

– Et implore le Seigneur je suppose… » Ironise DUBOIS.

BOB éclate de rire. « Non ! Non ! En regardant le ciel, tu verras le signe de l’intervention divine. »

LEMASSON et DUBOIS se concertent du regard, l’air interrogateur.

LEMASSON se lève les mains jointes dans le dos. « Ecoute, BOB, je ne veux pas mettre en doute ta bonne foi, mais là, tu avoueras que c’est plutôt difficile à avaler…

– Je sais bien mon pote soupire BOB en s’étirant d’aise. Mais tu verras, le ciel nous aidera. »

La sirène du chantier retentit. C’est l’heure de la reprise du travail. DUBOIS tapote l’épaule de LEMASSON. « De toute façon, on a plus le choix. Les dés sont jetés. »

Sur le chemin menant à la zone de travail, BOB regarde en l’air et arbore un sourire qui n’échappe pas à ses deux compagnons. Ils scrutent à leur tour le ciel  qui ne présente rien de particulier, à part une masse nuageuse assez importante, rien de plus.

Passée la dernière butte, les trois hommes découvrent le site ainsi que l’impressionnant dispositif de sécurité mis en place sur les lieux. Toute l’équipe de sécurité est à poste, l’arme au poing établissant un cercle autour de l’endroit du forage.

ZIMMER est confortablement installé à bord d’un véhicule tous terrains du chantier, stationné suffisamment haut pour qu’il puisse suivre toute l’opération sans rien manquer. Il consulte nerveusement sa montre.

BOB s’exclame d’un ton jovial : « on dirait qu’on n’attend plus que nous les gars ! On serait même à la bourre que ça ne m’étonnerait pas. »

 

 

 

 

 

 

 

« Hé Luc ! Debout les crabes, la mer monte !

– Hein ? Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? Oooh ! mon dos ! … La vache ! Parlez-moi des joies du camping. On a passé l’âge de ces conneries. Y a plus rien de bon chez moi se lamente Luc, quand il laisse échapper un pet sec et très sonore.

– La tuyauterie a l’air de toujours fonctionner on dirait.

– Penses-tu, je contrôle que dalle. »

Luc se lève lentement et douloureusement en se tenant les reins, une grimace témoignant de son problème douloureux. « On va faire quoi au juste ? CASSIDY le retour ? On fonce en tirant sur tout ce qui bouge jusqu’à ce qu’on s’écroule comme deux glands trop mûrs ? »

Michel toise son frère en secouant la tête. « J’ai fait un rêve cette nuit. J’ai revu la tante…

– Ah bon ? Et moi ? J’ai une dent qui pue ou quoi ? Je sens l’ail ? » Lance Luc en levant les bras au ciel. Tu veux que je te dise frangin ? Eh bien  t’es le chouchou de la tante et ça a toujours été comme ça. Moi j’ai rêvé que j’avais le cul sur la banquise tellement je me suis pelé l’oignon cette nuit. Tu parles d’un bonheur ! Et à part ça, qu’est-ce qu’elle t’a dit la tante ?

– Rien. Je n’ai eu que des images, elle me montrait le ciel. Les nuages tournaient, tournaient et le vent se mettait à souffler avec une force incroyable. Une vraie tornade gigantesque. La tante souriait. J’avais l’impression que la tornade était une bénédiction.

Luc se hasarde à scruter le ciel. « Il y a des nuages, mais pas un poil de vent. Rien ne bouge….  » Il vient de baisser les yeux et aperçoit la zone de forage. « Vérole de moine ! …

– Il y a du peuple hein ?

– Pas qu’un peu et tous armés jusqu’aux dents ! Qu’est-ce qu’on peut bien faire à deux ? On ne pourra même pas entrer…

– Tu oublies qu’on est trois avec notre invité. C’est même mieux qu’un invité, c’est un laissez passer. Pas vrai Duschmoll ? »

Le prisonnier affiche un air bougon et reste muet.

Michel plonge son regard droit dans le sien. « Tu n’as pas le choix ! Tu le fais comme je te le dis, et tu le fais maintenant… »

 

 

 

 

 

« Eh bien messieurs ! Quelle belle journée pour travailler. N’est-ce pas ? Nous n’attendions plus que vous. La machine est prête, il ne manque plus que le spécialiste à l’ouvrage.  »

Debout dans le quatre-quatre, accoudé à l’un des montants de sécurité, ZIMMER affiche une mine rayonnante et son regard pétille d’impatience.

 

LEMASSON grimpe lentement dans la laséro-découpe, s’assoit sur le siège, et de là, toise l’ensemble.

DUBOIS reste impassible les yeux fixés sur lui, les muscles des mâchoires contractés à l’extrême. Quant à BOB, méconnaissable, il arbore un franc sourire et lève le pouce dans sa direction, comme pour l’encourager.

LEMASSON tourne la clef du contact. La machine commence à vibrer discrètement en émettant un léger sifflement. De la poussière vient forcer LEMASSON à fermer les yeux, puis ses cheveux balaient son front : « aide-toi et le ciel t’aidera ! » Il lève les yeux au ciel et la vision qu’il en a le laisse inerte, la bouche grande ouverte, les yeux exorbités. Les nuages forment une ronde gigantesque à une vitesse qui lui fait peur. La panique commence à l’envahir. Un frisson d’épouvante lui parcourt l’échine. Il reporte son attention sur ses deux amis au sol. BOB lui lance un clin d’œil et DUBOIS semble avoir la mâchoire inférieure reposer sur son torse, tellement sa bouche est ouverte.

Apparemment, personne d’autre n’a prêté la moindre attention au ciel. Ils semblent tous captivés par la masse énorme de béton.

Soudain, le vent devient brutalement très violent, obligeant les hommes à se courber en deux pour éviter la poussière transportée qui agresse douloureusement la peau et les yeux.

Des détonations et des explosions se font entendre, un véhicule arrive à tombeau ouvert et se gare brutalement près de la laséro-découpe. Luc sort la tête du véhicule, ébouriffé, la mine hilare, blanchie par la poussière. « Hé, vous attendez quoi pour embarquer ? Une autorisation  préfectorale ? Ou bien il faut que je vous envoie un carton d’invitation en recommandé par la poste ? Magnez-vous le train bordel, vous voyez pas ce qui va nous tomber dessus ? »

LEMASSON saute de sa machine et entraîne ses deux amis vers la voiture, crachant la poussière qui fouette maintenant dangereusement, surtout que des graviers commencent à se déplacer dans la force du vent.

Luc, toujours hilare, assis à l’avant de la voiture côté passager, se frotte les  mains. « Du feu de Dieu ! Tout le monde est là ? Allez frangin, conduis-nous jusqu’à l’abri. Fouette cocher ! »

Michel, au volant, lui , ne rit pas, l’œil sans cesse rivé sur ce ciel en mouvement, qui vient d’amorcer un creux dans la masse nuageuse: Ce n’est pas croyable, On n’aura jamais le temps.

– Mais si frangin, à condition d’appuyer sur l’accélérateur maintenant et pas demain ! »

Le vent redouble d’intensité, rugissant de manière effrayante, forçant les hommes à se courber pour tenter de rester debout tout en se protégeant du mieux possible.

La voiture démarre en trombe, bondissant sur le chemin, heurtant  par-ci par-là bidons et autres objets négligemment déposés le long de la route.

Quand le véhicule arrive au pied de la butte, dans le hurlement du vent, les hommes ne peuvent plus tenir debout. C’est à quatre pattes qu’ils entrent en file indienne, les uns accrochés aux autres par un pan de vêtement, dans l’abri des deux frères.

 

 

Zimmer, accroupi dans son véhicule, les yeux fermés, la respiration courte et difficile, tente en hurlant d’appeler sur sa radio le commandant qui ne répond pas quand un choc sourd ébranle la voiture ; un des hommes de l’équipe de sécurité vient de heurter le pare-brise. ZIMMER risque un œil par-dessus la portière pour se rendre compte de la situation.

La visibilité n’est pas bonne mais suffisante pour qu’il constate que des formes tournoient autour du bloc de béton dans un ballet gigantesque et de plus en plus rapide. Parmi les différents objets qu’il arrive à reconnaître comme les bidons, ce sont ses hommes qui se déplacent dans les airs comme des pantins désarticulés.

Alors qu’il tente à nouveau de reprendre le micro de sa radio, ZIMMER se rend compte que son véhicule commence à tanguer, puis il sent qu’il décolle et prend sa place dans la ronde infernale. Le cri qu’il pousse à ce moment-là se perd aussitôt dans la fureur de la tourmente.

 

 

 

 

« Tempête, ouragan, cyclone ou bien tornade gigantesque ?

C’était quoi au juste ?  Ce qui s’est abattu hier pendant six heures près d’un petit village du sud de la France ? Pour l’instant, personne ne semble le savoir. C’est bien la première fois de mémoire d’homme qu’un tel phénomène s’est produit. Le plus étonnant, c’est qu’il se soit situé dans cette partie du globe, tempérée, juste au-dessus de la France. L’épicentre s’est localisé ici, vous voyez sur la carte et n’a concerné que quatre-vingt kilomètres carrés. L’ensemble des scientifiques s’entend à définir le phénomène comme une tornade géante qui se serait formée par la rencontre de deux énormes masses d’air ; l’une chaude et l’autre froide. Le service de la météorologie mondiale affirme quant à lui que de telles masses d’air n’ont pas été enregistrées et par conséquent l’explication des scientifiques ne peut tenir.

Quoi qu’il en soit, il semble qu’aucune victime n’est à déplorer. A noter tout de même que deux frères plutôt âgés, habitant la région ont réussi à filmer l’événement et négocient actuellement la vente de leur film vidéo. J’ai hâte de voir à quoi cela pouvait bien ressembler.

Voilà pour la méga tornade, passons maintenant à la rubrique financière: Toujours sans nouvelles du grand ponte ZIMMER, qui a disparu  depuis maintenant plus de trois jours. En effet, la dernière fois que ses collaborateurs l’ont vu ou bien l’ont eu au téléphone, il se trouvait à Paris. Et depuis, plus aucun signe. En réaction immédiate, la valeur de la société ZIMMER a perdu vingt pour cent semblerait conserver cette orientation pour les jours à venir si Monsieur  ZIMMER n’apparaissait toujours pas d’ici là.

Eh bien c’est tout pour les infos, c’est parti maintenant pour un quart d’heure de musique non stop sur  Radio France Moderne. »

 

FIN

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