Jason Brooks

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L’AFFAIRE JASON BROOKS

 

 

 

Ecrit par Ludovic Coué le 16 avril 2018

 

 

 

Chers élèves, aujourd’hui, dans cet amphi de l’université de Columbia, nous allons aborder un domaine qui ne figure pas dans votre programme. Cette magnifique université du journalisme au sein de laquelle j’ai l’honneur d’enseigner depuis quinze ans est excellente, comme vous le savez; et fort chère comme le savent si bien vos parents…

C’est une des meilleures universités de journalisme de tous les états unis. Vous y apprenez un métier passionnant, ses tenants et ses aboutissants. Mais aussi excellente soit-elle, elle ne vous prépare pas à l’inconnu, au mystère que vous serez peut-être un jour amenés à croiser sur votre route.

 

Vous semblez étonnés et quelque peu décontenancés. C’est bien normal. Je vais donc vous faire profiter de mon expérience personnelle… Vous ne poserez aucune question. Vous sortirez lorsque j’aurai terminé et à vous de vous faire votre propre avis.

 

Lorsque j’avais à peu près votre âge, il y a quelques années de cela, je vivais au Texas et j’étais un jeune journaliste frais émoulu en quête d’un bon papier pour le compte du journal d’Abilene, l’Abilene Reporter-News qui m’employait alors pour des clopinettes. J’étais, il faut le dire, abonné à la rubrique des chiens écrasés et je me coltinais tous les reportages de kermesse du comté. Comme tous les débutants…

Pour gravir les échelons, dans ce métier, il faut faire ses preuves et croyez-moi, à cette époque, ce n’était pas une mince affaire…

 

Je n’avais pas eu de formation universitaire comme vous, mais j’avais le métier dans le sang.

J’étais peu payé, mais suffisamment pour régler un loyer et subvenir à mes besoins qui n’étaient pas nombreux. C’était en 1962…

 

 

Cette histoire débute en 1952 par un crime horrible à Albany. Toute une famille blanche assassinée. La mère, le père et la fille âgée de dix-sept ans ont tous été retrouvés poignardés dans leur maison.

A l’époque, le sheriff d’Albany « Big Joe », comme on l’appelait,  était une caricature de représentant de la Loi, un gros bonhomme qui au premier abord inspirait confiance; mais en réalité, il faisait régner SA LOI… Personne à l’époque n’aurait osé le contrer. Ceux qui s’y essayaient finissaient mal. Cependant, Albany, en apparence était une ville tranquille grâce au sheriff qui  ne plaisantait pas. Les seuls qui se tenaient hors la loi étaient des types qui avaient au préalable pris Big Joe comme associé.

Albany vivait paisiblement jusqu’à ce matin de 1952 où toute une famille a été retrouvée baignant dans son sang sur le tapis de leur salle à manger…

 

Big Joe a immédiatement pris les choses en main et a rondement bouclé l’enquête. Un jeune noir de dix-sept ans a été arrêté. Son avocat commis d’office était un ivrogne incapable d’aligner correctement quatre mots. Jugé, condamné à perpétuité et emprisonné à la prison Robertson Unit. Le tout en une semaine. Un record!

A l’époque, certaines voix s’étaient élevées pour dénoncer cette mascarade de justice sur fond de ségrégation, en vain.

 

C’est donc en 1962, dix ans plus tard que je suis tombé par hasard sur un papier de l’époque relatant l’injustice que subissait Jason Brooks en insistant sur le fait que sa couleur de peau l’avait désigné comme coupable, les preuves manquant au tableau. Dans cet article, les parents qui avaient été interviewés, décrivaient leur jeune fils et la brutalité de son arrestation. Le journaliste de l’époque avait décrit Jason comme un enfant extraordinaire et déroutant. J’avais là mon papier ! Je devais rencontrer ce Jason Brooks et écrire son histoire.

 

Je me suis d’abord rendu au domicile des parents pour connaître sa vie avant son arrestation.  Jason était fils unique. Mr et Mrs Brooks étaient des gens charmants qui trouvaient des raisons de vivre malgré leur drame et les conséquences de la ségrégation raciale sur leur existence.

Leur maison était petite, sobre mais accueillante et très claire. Cependant, en franchissant le seuil, j’ai immédiatement ressenti comme des frissons, une sensation étrange qui ne m’a pas quitté tant que j’étais à l’intérieur.

Mrs Brooks m’a appris que Jason n’était pas un enfant comme les autres; depuis sa naissance il avait progressé à une vitesse fulgurante. Il parlait à six mois et… Son mari est intervenu à ce moment-là. Il a délicatement posé sa main sur l’épaule de sa femme et ma gentiment demandé de partir.

 

Mrs Brooks m’a rattrapé sur le pas de la porte et m’a demandé d’aller à Robertson Unit pour y rencontrer son fils. Elle pleurait et a rajouté : « vous comprendrez ».

 

 

Ma visite à la prison ne s’est pas déroulée comme je l’avais espéré. Au guichet de l’entrée, quand je me suis présenté et que j’ai demandé à voir Jason, le gardien a aussitôt appelé le directeur de l’établissement qui a demandé à ce que je prenne le combiné du téléphone:

_ Allo ?

_ Impossible ! Les visites ne sont pas autorisées !

_ Mais, je souhaite juste…

Le directeur avait déjà raccroché.

Le gardien m’observait et semblait un peu nerveux : »Vous êtes journaliste ?

_ Oui à l’Abilene Reporter-News

_ Pourquoi vous intéressez-vous à Jason ?

_ Parce que son histoire est étrange, injuste et que j’ai rencontré ses parents.

_ Oh ! Vraiment ?

_ Oui. Des gens charmants

_ Mouais…Connaissez-vous le Texas bar au centre d’Abilene ?

_ Oui, j’y vais parfois boire une bière ou deux.

_ Humm… Vous devriez y aller ce soir, disons vers vingt-deux heures. Ça vous va ?

_ OK. Ça me va. Dites-moi, vous connaissez bien Jason ?

_ J’étais son gardien.

_ Vous ne l’êtes plus ?

_ Vous devriez partir maintenant. Le dirlo ne va pas tarder à rappliquer pour me poser tout un tas de questions sur vous.

_ A ce soir donc…

_ Hé ! Au fait, c’est vous qui régalez…

 

 

Le Texas bar était à l’époque un établissement convenable, respectable et confortable; et on y mangeait bien. Lucy, la patronne tenait son équipe d’une main de fer et n’hésitait pas  à sortir les ivrognes qui faisaient du raffut manu militari malgré sa petite taille.

Les serveuses étaient toutes de jeunes étudiantes qui avaient besoin d’arrondir leur fin de mois. Toutes avaient moins de vingt ans. Les garçons étaient en cuisine ou à la plonge.

On y passait de la country en sourdine et un peu de rock. Des jeunes blousons noirs y avaient leurs quartiers et ne gênaient personne; ne s’intéressant qu’à leur moto, au jukebox et aux flippers de l’arrière-salle; et aux serveuses, évidemment !

Quand le gardien est arrivé à vingt-deux heures précises, j’étais  déjà attablé depuis vingt bonnes minutes.

Il a salué la patronne qui lui a souri et il est venu s’asseoir en face de moi, un sourire en coin.

_ Alors jeune homme, que voulez-vous savoir ? Moi, c’est Bart.

 

Nous nous sommes serrés la main.

 

_ Enchanté Bart, moi je m’appelle Andy. Tout. Racontez-moi tout ce que vous savez de Jason, et comment je pourrais le rencontrer.

_ Vous ne pourrez pas le rencontrer.

_ Pourquoi ça ?

_ Tout simplement parce qu’il n’est plus à la prison. Ça vous la coupe, hein ?

_ Où est-il alors ? Il a été transféré ?

_ Non. Il a simplement disparu depuis deux semaines.

_ ??? Comment ça disparu ? Personne ne disparaît comme ça. Surtout dans une prison.

_ Andy, commandez- moi un bourbon, un double et je vous raconterai tout ce que je sais.

_ Ok. Au fait, pourquoi acceptez-vous  de vous confier à un journaliste Bart ?

_ Pour Jason. A cause de son injustice et aussi pour ce qu’il est.

_ Et qu’est-il ?

_ Patience bonhomme, patience…

 

Quand la jeune serveuse blonde est venue déposer notre commande sur la table, elle a gratifié le gardien d’un « Bonsoir Tonton ».

_ C’est votre nièce ?

_ Oui, la fille de mon frère. Et la rousse au bar, là-bas, est sa sœur.

_ Le monde est petit Bart.

_ Abilene est petit ! Et vous ignorez que la patronne est ma cousine. Je suis un peu chez moi ici.

_ En effet. Bien. Racontez-moi alors…

_ Vous devez savoir, Andy,  que quand les meurtres ont été commis, Jason était sagement chez ses parents à étudier, comme d’habitude. Il parle huit langues, vous savez. C’est un phénomène dans son genre. Le sheriff l’a désigné parce qu’il est noir et qu’il s’était lié d’amitié avec la jeune fille assassinée. Les gens à l’époque avaient remarqué que ces deux-là faisaient le chemin de l’école ensemble; et ça ne plaisait pas. Ça a été rapporté au sheriff qui a trouvé en Jason son coupable idéal.

Vous devriez vous intéresser au sheriff, Big Joe; Tout vient de lui. Si vous cherchez le véritable assassin, vous le trouverez de cette façon.

_ Dites-m’en plus sur le sheriff…

_ Non. Je tiens trop à ma peau. Je vous mets sur la voie; à vous de vous débrouiller et de démontrer que vous êtes un bon journaliste.

Quand les flics sont allés chercher Jason chez lui, armés jusqu’aux dents, ils ont arrêté un gosse innocent qui n’a opposé aucune résistance et qui a simplement dit au revoir à ses parents. Il s’est laissé menotter et a disparu au fond d’une voiture de police.

Comme vous le savez, l’affaire n’a duré qu’une semaine pour que le gosse se retrouve en cellule pour le reste de ses jours.

_ Comment se fait-il qu’il ait échappé à la peine capitale ?

_ Big Joe en personne est intervenu lors du procès pour lui éviter ça. J’ai pensé qu’il avait des remords, mais ça ne lui ressemble pas. J’ignore donc pourquoi il a fait ça.

Jason est arrivé chez nous sans protester. A cause de son jeune âge, on l’a mis dans une cellule tout seul.

On a tout de suite su que ce gamin n’avait jamais commis de crime et qu’il se comportait dignement. On en a parlé entre nous et nous avions tous le même avis. Jason payait pour quelqu’un d’autre…

_ Personne n’a essayé de contester le jugement ?

_ On voit bien que vous ne connaissez pas Big Joe ! Et puis le gosse s’y opposait. Il disait que l’isolement était une bonne chose pour lui.

_ Jason voulait rester en taule ?

_ Oui m’sieur ! Il disait que c’était son destin.

_ J’ai du mal à vous croire…

_ Vous n’êtes pas au bout de vos surprises… Jason n’est pas un type comme les autres. Je ne sais pas trop comment le définir. Il est à part.  Un sage ? Un ange ? Un Saint ? Sais pas.

Je vous explique comment il était : Un matin, deux mois après son arrivée, alors que je faisais une ronde, Jason m’a doucement demandé de m’approcher de la grille de sa cellule. Quand je suis arrivé à sa hauteur, il m’a présenté les paumes de ses mains et m’a demandé si je constatais qu’elles étaient vides. J’ai acquiescé et il a lentement passé ses bras à travers la grille en me disant qu’il allait faire passer quelque chose qu’il avait trouvé sous son lit, sous la grille du bout du pied. Et du pied, il a poussé un colt sous la grille !

_ Un colt ? Comment est-ce possible ?

_ C’est impossible ! Il était tout neuf, contenait six balles et ne comportait aucun numéro de série.

_ Qu’en avez-vous fait ?

_ Je l’ai gardé et n’ai parlé de ça à personne. C’était entre lui et moi. En fait, il l’a fabriqué. C’est ça l’explication. Il n’y en a pas d’autre possible. Deux jours plus tard, il m’a passé une poule à travers la grille; et en me la passant, il me souriait de son sourire d’enfant. Ça ne s’est pas arrêté là; un jour plus tard, un gros matou ronronnait sur son lit. Il les fabriquait, je vous dis. Il les créait mentalement et ils se matérialisaient.

Il faisait ses gammes, quoi. Le colt c’était une façon de m’avertir qu’il n’avait pas l’intention de nuire malgré ses capacités exceptionnelles. Ensuite, il est passé au vivant et il a réussi avec la poule et le chat.

 

Quand j’ai commencé à bien connaître Jason, je suis allé rencontrer ses parents. Ils m’ont parlé de choses comme celles-là qui arrivaient quand il était petit. Il n’était pas rare qu’ils trouvent de nouvelles peluches ou de nouveaux jouets dans son lit le matin… Qui étaient sorties de nulle part.

_ Allez, Bart ! L’un d’entre vous les lui apportait !

_ Non. Personne n’a jamais rien apporté à Jason; à part moi.

_ Vous lui apportiez des objets ?

_ Des livres uniquement. Ceux qu’il me demandait.

_ Il lisait quoi ?

_ Des livres bizarres, très difficiles à trouver et écrits en… En Sanscrit ! Il disait que c’était la langue des Anciens et qu’il en avait besoin pour progresser, pour terminer son évolution…

_ Bigre ! Etait-il dépressif ? Ses parents devaient lui manquer ?

_ Non, pas du tout. Il était en paix; souriant. La plupart du temps assis en tailleur sur son lit à méditer.

Au début, ses parents venaient le voir souvent. Plusieurs fois par semaine. Et il leur a demandé de ne plus venir car les voir le faisait souffrir et il avait besoin de stabilité émotionnelle pour terminer son travail. C’est ce qu’il m’a raconté.

_ Il devait en vouloir à Big Joe, quand même, non ?

_ Non. Il disait que Big Joe subissait son destin comme la plupart des gens et que ses erreurs étaient inscrites dans son schéma de vie.

_ Eh bien, quel drôle de type !

_ Ça oui ! Mais tellement attachant. Il m’avait demandé de lui épargner la viande dans son plateau-repas car il avait décidé de ne plus en consommer.

_ Où est-il ?

_ Ça, Dieu seul le sait !

_ Vous poussez un peu là… Je suis novice mais pas idiot.

_ Andy, j’étais là quand c’est arrivé. Jason était comme à son habitude en position de lotus sur son lit. Je lui ai demandé s’il allait bien et il m’a souri sans ouvrir les yeux. Soudain, j’ai ressenti de l’électricité dans l’air et Jason s’est lentement élevé au-dessus de sa couverture puis il a commencé à devenir transparent, translucide et il a finalement disparu. Comme ça ! – Bart a fait claquer ses doigts –  On ne l’a jamais revu depuis. Voilà ce qui s’est réellement passé.

J’ai aussitôt déclenché l’alarme et j’ai fait mon rapport en écrivant qu’à la précédente ronde, Jason était dans sa cellule, sur son lit et qu’à la dernière il n’y était plus.

Des types fédéraux se sont pointés. Big Joe aussi. Il avait l’air satisfait. On a tous été interrogés et je me suis bien gardé d’expliquer qui était Jason et ce qu’il était capable de faire. La cellule a été inspectée, les murs ont été sondés, comme le plancher et le plafond. Ils n’ont rien trouvé.

_ Et ?

_ Le directeur a reçu un blâme et ça s’est arrêté là.

_  J’ai du mal à croire à votre histoire, Bart…

_ Pourquoi ça ne m’étonne pas ? J’ai moi-même du mal à y croire…

 

Bart lève la main en direction de sa nièce, la rousse au bar et elle nous rejoint, une petite valise à la main.

_ Voilà Tonton

_ Merci ma belle !

Bart pose la valisette sur la table et la pousse vers moi.

_ Andy, tout ce que je vous ai raconté se trouve dans cette valise. Le colt et les divers documents relatifs à l’affaire des meurtres. Vous y trouverez une collection de documents que j’ai collectés en menant ma propre enquête. Si vous êtes aussi bon que je le crois, vous n’aurez pas trop de mal à innocenter Jason et à faire tomber Big Joe et l’assassin. Je vous demande juste de ne pas divulguer votre source. C’est à vous.

_ Pourquoi seulement maintenant ? Vous auriez pu le faire avant ?

_ Jason m’avait demandé de ne rien faire car il souhaitait avoir suffisamment de temps pour terminer sa progression.

Il l’a terminée et je ne ferai rien comme promis. Vous par contre, vous n’avez rien promis et l’équilibre doit être rétabli par la vérité. Pour ses parents.

_ Savent-ils ce qu’est devenu Jason ?

_ Oui. Ils le savent. Je leur ai déjà tout raconté.

_ Où est Jason alors ?

_ Là où il veut être, je crois…

 

 

La suite, jeunes gens, vous la connaissez. J’ai réussi à prouver que l’assassin n’était autre qu’un des neveux du sheriff, un jeune imbécile, membre du ku klux Klan qui était secrètement amoureux de la jeune amie de Jason et qui ne supportait pas de la voir en compagnie d’un noir. Il a tenté de lui imposer ses idées, le ton est monté, une gifle est partie, les parents se sont interposés et il a sorti son poignard…

Quand j’ai rédigé mon article, j’ai bien évidemment écarté les capacités surnaturelles de Jason et sa mystérieuse disparition. Mon boss m’a demandé si je savais ce que je faisais et d’où provenaient mes infos.

Je lui ai souri et lui ai répondu qu’un bon journaliste ne dévoilait jamais ses sources…

Big Joe a fait un AVC massif en lisant mon article dans le journal. Il est en maison spécialisée. Son neveu a été immédiatement arrêté et il purge actuellement une peine à perpétuité et devrait bientôt hanter le couloir de la mort.

Jason a été innocenté et une marche a été organisée en l’honneur des Brooks. Dans la procession, il y avait autant de blancs que de noirs et ça faisait plaisir à voir.

 

Je suis retourné voir les parents de Jason chez eux. J’ai à nouveau ressenti des frissons en entrant dans la maison. Je sais pourquoi…

 

Bonne journée !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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