EA-DIEU VIVANT

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Ecrit par Ludovic Coué le 13 décembre 2018

Promenons-nous dans les bois…

Rédiger une thèse n’est point chose aisée. Surtout pour une jeune ornithologue en doctorat. Sophie Baron poursuit ses études avec la plus grande assiduité et prépare donc sa thèse. Afin d’illustrer cette dernière, elle a décidé de se rendre sur le terrain pour y filmer, photographier les espèces endémiques. Pour cela, elle a fait l’acquisition d’un bel appareil photo numérique dernier cri et fort coûteux, doté d’un zoom puissant et d’un trépied stable et léger. Un filet de camouflage fait aussi partie de ses achats circonstanciés, accessoire indispensable pour se fondre dans le paysage et ne pas être vue. Au moment d’introduire sa carte bancaire dans le lecteur, elle a eu l’impression de commettre une folie, ses revenus étant si faibles. Ses maigres économies étaient en train de fondre comme neige au soleil. Mais que diable ! Il faut ce qu’il faut !

Elle a préparé son expédition en remplissant soigneusement son sac à dos de quelques sous-vêtements au cas où, d’objets qui pourraient s’avérer utiles lors d’une randonnée en forêt; ainsi, une batterie de secours pour son portable, chargé dans son mobile une application pour se repérer dans la forêt, de quoi allumer un feu, des barres de céréales énergisantes, une gourde, un poncho car il pourrait pleuvoir, une paire de jumelles, son nouvel appareil photo et un outil multifonctions. Plus une trousse de premiers soins avec des petits pansements et de quoi soulager la douleur. Le trépied serait amarré au sac.

Pour sa tenue vestimentaire, ce serait uniquement fonctionnel et tant pis pour l’élégance… Un pantalon beige type cargo avec les poches latérales au nivEau des cuisses, de grosses chaussettes en laine, des chaussures de randonnée étanches, une polaire et un bob imperméable.

Une fois tous ses préparatifs achevés, Sophie avait rangé son sac dans sa chambre en attendant le samedi suivant tout en priant pour qu’il fasse beau ce jour-là.

Elle avait repéré un endroit dans la forêt qui lui semblait propice d’une croix au stylo rouge.

Le samedi, elle était partie de chez elle aux aurores et avait fait route à bord de sa petite voiture en direction de la forêt. Il faisait beau, le ciel était d’un joli bleu et le soleil inondait la route de ses rayons réconfortants.

A l’orée de la forêt, Sophie avait garé sa voiture dans le petit parking, juste devant les barres de bois qui délimitent la zone de stationnement.

Le sac à dos bien ajusté sur ses épaules, sa casquette Redskins préférée vissée sur la tête, l’appareil photo rangé dans un sac plastique zippé au milieu du sac à dos et son mobile en poche, elle avait rapidement disparu sous les frondaisons épaisses.

En progressant, au début, elle consultait régulièrement son mobile pour connaître sa position dans la forêt. Et au bout de deux heures de marche, elle s’est rendu compte qu’elle n’avançait pas assez vite et a pressé le pas car elle était encore bien loin de l’endroit visé.

Si au début, des chemins tout tracés lui avaient permis d’avancer facilement, elle était arrivée dans une zone peu ou pas fréquentée et il fallait alors se frayer une route à travers des fougères et des saletés de ronces qui vous font des crocs en jambe tout en vous lacérant les tibias et les mollets. Là, ses chaussures neuves commençaient à lui faire mal et la transpiration lui piquait les yeux.

Plus loin, une rivière lui a barré la voie. Son lit était recouvert de roches plus ou moins grosses, affleurant pour la plupart à la surface d’une Eau profonde d’une quarantaine de centimètres et large de trois mètres. Sophie est restée un moment à contempler les roches pour déterminer un trajet à travers la rivière. Elle a assuré son premier pas sur la première pierre et entamé sa traversée, les bras écartés pour assurer son équilibre.

Arrivée au milieu de la rivière, elle a pris de l’assurance et quand elle a posé le pied sur la pierre suivante, cette dernière s’est immédiatement dérobée en roulant sur le côté. Surprise, Sophie est tombée de tout son long dans la rivière en atterrissant sur son côté droit. Son genou a violemment heurté une des pierres et une douleur vive lui a arraché un cri de souffrance. Elle a dû lutter contre le courant et a fini de traverser, courbée, en se cramponnant aux roches, pour rejoindre l’autre berge.

Arrivée sur la terre ferme, elle s’est assise le dos contre un arbre. Elle massait son genou endolori. Rien de grave apparemment; une contusion, rien de plus. Elle était trempée et commençait à se demander s’il ne valait pas mieux rebrousser chemin.

Sophie a vérifié que son appareil photo n’avait pas souffert de sa chute. Il fonctionnait parfaitement. Mais quand elle a voulu consulter son mobile pour faire le point, il n’était plus dans sa poche ! Oh non ! Pas ça… A-t-elle gémi. Elle s’est relevée non sans mal et s’est approchée de la rivière pour tenter de retrouver son téléphone. Il n’était pas sur la rive opposée, alors elle est retournée dans l’Eau sans prendre de précaution puisqu’elle était déjà trempée. Son appareil était bien au fond de l’Eau, coincé par le courant contre une roche, là où elle était tombée. Evidemment, même s’il ne semblait pas abîmé, il ne fonctionnait plus. La batterie devait être HS au mieux ou alors le portable était foutu. Elle verrait ça plus tard. Elle  a maugréé : Merde ! J’aurais dû fermer mes poches ! Mais quelle conne !

Il faisait un temps magnifique, mais comme elle se trouvait sous les arbres, elle ne pouvait profiter du soleil pour sécher. Elle a donc pris le parti de poursuivre encore pour trouver une clairière et y mettre ses vêtements à sécher et changer de sous-vêtements. Elle grelottait un peu.

Elle a marché pas mal de temps, grimpé des collines, franchi des lacis de ronces, trébuché sur des racines glissantes, buté sur des branches mortes recouvertes d’humus. Elle commençait à sentir l’épuisement la gagner, ainsi que la faim. Une forme de désespoir montrait le bout de son nez à mesure qu’elle prenait conscience d’avoir commis une erreur en décidant de poursuivre; car à présent, elle se rendait bien compte qu’elle s’était perdue au milieu de cette forêt.

En se remémorant la carte qu’elle avait consulté quelques heures auparavant, il lui semblait que ça faisait des siècles, elle avait une idée de la direction cardinale à suivre pour sortir au plus vite de la forêt : Cap au Nord ! En repérant la position du soleil qui est censé se coucher à l’Ouest, Sophie a modifié sa trajectoire, déterminée, tête basse.

Bien plus loin, au détour d’un escarpement rocheux, une large clairière est apparue, baignant dans la lumière du début d’après-midi.

Sophie a marché jusqu’au centre de la zone éclairée et s’est assise sur l’herbe, face au soleil pour se réchauffer un peu, avec le sentiment d’être seule au monde.

Maintenant, elle se déleste de son sac à dos et part couper huit branches.

Elle plante les branches au sol puis ôte ses chaussures et ses chaussettes, enlève son pantalon, son teeshirt, sa culotte et son soutien-gorge et dispose ses vêtements trempés sur ces étendoirs improvisés. C’est la première fois qu’elle se retrouve ainsi, nue en pleine nature; et elle ne trouve pas ça très  plaisant, se sentant vulnérable. Elle puise dans son sac un teeshirt sec avec lequel elle s’essuie comme elle peut et remet une culotte avant d’enfiler le teeshirt un peu humide et son poncho pour retrouver une apparence présentable.

Elle s’assoit sur son sac en espérant qu’elle ne se fera pas attaquer par des fourmis et décide d’entamer une barre de céréales et de boire un peu d’Eau. Tout en dégustant ses céréales au chocolat, Sophie observe les pourtours de la clairière et arrête de mastiquer d’un coup.

Elle vient à l’instant de remarquer en haut d’un énorme chêne une cabane en bois avec porte, fenêtres et volets. Un escalier en colimaçon grimpe le long du tronc jusqu’à la cabane.

Le tout semble en parfait état et bien entretenu.

D’un bond, elle attrape son pantalon et l’enfile à la va-vite; tellement précipitamment qu’elle perd l’équilibre et tombe.

Furieuse, elle se relève et se rhabille à la hâte et replace son sac sur ses épaules.

Elle se rapproche de l’arbre jusqu’à se trouver sous la cabane. Elle écoute mais n’entend rien. Elle lance un : OHE ! Il y a quelqu’un là-haut ? OHE !

Il lui semble entendre soudain du bruit dans la cabane et la fenêtre s’ouvre pour laisser apparaître la tête hirsute d’un homme d’un certain âge. Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? On ne peut donc être tranquille nulle part ? Qu’est-ce que vous faites ici ? Vous voulez quoi ?

Le vieil homme disparaît un instant puis réapparaît avec une paire de lunettes sur le nez. Oh ! Par Saint Frusquin ! Une gisquette ! L’homme lève le nez et semble observer les alentours, puis lance : Ne reste pas là ! Monte ! Dépêche-toi ! C’est dangereux en bas. Puis il disparaît à nouveau et Sophie entend un vacarme dans la cabane.

Décontenancée, Sophie grimpe tant bien que mal l’escalier car les marches ne font pas toutes la même taille; de même que les écarts varient beaucoup entre-elles.

Arrivée à la porte de la cabane, elle frappe doucement et le maître des lieux l’accueille. Il porte un pantalon de survêtement bleu, une chemise à carreaux grise et des sandales. Ses cheveux blancs sont en bataille : Entre ma jolie, entre. Faut pas rester dehors par ici. Il y a des bêtes féroces qui rôdent et qui ne feraient qu’une bouchée de toi; sûr !

Et il referme la porte en la barrant de trois madriers épais.

_ Des bêtes féroces ? Ici ? Vous êtes sûr ?

_ T’as pas idée… Répond-t-il avec un léger sourire alors qu’il la dévisage de son regard bleu perçant, à travers ses lunettes. Tu t’appelles comment ? Qu’est-ce que tu viens faire par ici ? Hein ? Et tu as faim ? Soif ? Tu n’es pas blessée au moins ?

_ Sophie… je m’appelle Sophie Baron. J’étais venue pour photographier les oiseaux et je me suis perdue. Je vais bien.

Vous m’avez vue arriver dans la clairière ?

_ Moi c’est Dalord…  Homer. Non. Je dormais paisiblement quand tu t’es mise à brailler. Comment as-tu pu te perdre ? Tu es partie sans carte ni boussole ?

_ Homer Dalord ? C’est une blague ? J’avais mon portable…

_ Tu m’en diras tant. Panne de batterie ? Pas de réseau ? Cassé ? Quant à mon nom, mes parents avaient un sens de l’humour bien à eux…

_ En effet, on a pas idée… Noyé, le portable, pour être exacte.

_ J’espère que ton cerveau n’était pas dedans… Drôle d’idée de venir ici pour photographier les oiseaux; pourquoi faire ?

_ Je termine mon doctorat en ornithologie.

_ Mazette ! Rien que ça ! Et ça mène vers quoi un tel doctorat ?

_ ???

_ Quel type de boulot ?

_ Eh bien… Mais… Peu importe. De quelles bêtes féroces me parlez-vous ?

_ Les loups ! Toute une meute qui s’est établie dans les rochers là-haut. Ils sont énormes !

_ Il n’y a pas de loups par ici. On en aurait parlé.

_ On en aurait parlé si ceux qui les ont vus n’avaient pas fini dévorés. Tu vas devoir rester ici jusqu’à demain matin car il est trop tard pour repartir; la journée est trop avancée.

_ C’est pour ça que vous vivez en hauteur ? Pour vous en protéger ? Pourquoi n’êtes-vous pas parti ?

_ Disons que j’aime avoir une position élevée… Je crois qu’ils arrivent.  Tu vas bientôt pouvoir t’en rendre compte par toi-même. Regarde par la fenêtre. Tu verras, ils sont énormes !

Sophie scrute la clairière à travers la fenêtre dans le soleil déclinant et va répondre quelque chose quand d’énormes masses sombres et velues pénètrent dans la zone déboisée, les uns derrière les autres. Le premier lève le museau et se met à courir, suivi par les autres. Ils semblent tous intéressés par quelque chose au sol et se le disputent. Deux loups luttent pour s’emparer de… son soutien-gorge !

_ Alors ? Tu les vois ?

_ Oui. Ils se chamaillent pour mon soutif ! Je l’ai oublié là-bas. Ce sont vraiment des loups ? Les loups ne sont pas si gros ! Ces bêtes font trois fois la taille d’un loup…

_ C’est une catastrophe !

_ Quoi ? Pourquoi ?

_ Parce qu’ils vont suivre ton odeur jusqu’ici. Ils savent que tu es là, sur leur territoire… Heureusement que la porte est solide.

_ Je vais me réveiller… J’ai perdu connaissance et je suis en train de rêver ? C’est ça ?

Plusieurs grognements puissants se font entendre de l’autre côté de la porte, puis des coups sont portés et on entend les griffes glisser sur les planches.

_ Ils… Ils ne peuvent pas entrer, hein ?

_ Non. Aucun risque. Ils vont rester un moment, plus longtemps que d’habitude à cause de ta présence, comme ils ont l’odeur de tes nibards dans le pif, ça les excite. Mais ils vont finir par se fatiguer.

_ Désolée…

_ Pas de quoi. Tu ne pouvais pas savoir. Personne ne sait. Bon…Va falloir te trouver un endroit pour pieuter. C’est que c’est pas bien grand ici. On mettra le matelas en travers et on le partagera. Pas d’autre solution. Ton froc est trempé, non ?

_ Si, mais il est en train de sécher !

_ Humm… Je vois… Je vais te prêter mon deuxième pantalon et tu te serviras de ton poncho comme cabine. Tu ne peux pas rester avec les fesses trempées. Tu vas attraper la mort. Allez, change-toi, je me retournerai.

Homer sort d’un coffre en bois un jean délavé et le tend à Sophie qui le remercie est s’exécute.

_ Par curiosité, tu as quoi comme appareil pour photographier les zoziaux ?

Sophie ouvre son sac et plonge la main dedans : J’ai acheté un super… Oh mon Dieu ! Il n’est plus là ! Je l’ai oublié en bas, là-bas… Je dois aller le récupérer !

_ Oublie. Les loups sont dans le bois, ils ne sont probablement pas loin. Si tu descends, ils vont te bouffer.

_ Je prends le risque. Cet appareil m’a coûté un bras…

_ Un bras ce n’est rien par rapport à la vie. Non ?

Sophie ouvre la porte et descend rapidement l’escalier. Elle se colle le dos au tronc, estime la distance qui la sépare de son appareil photo et part en trombe vers le centre de la clairière. Elle aperçoit son appareil, se baisse pour le ramasser quand un choc violent la propulse brutalement au sol. Une terrible douleur lui vrille l’épaule gauche et elle sent une marée chaude dégouliner le long de son bras, sa poitrine et son dos.

Elle n’a aperçu qu’une ombre noire et senti une fourrure glisser le long de sa joue et son cou.

Elle reste au sol à se demander si sa vie ne va pas se terminer ici, au milieu d’une forêt, dévorée par un monstre.

Elle perçoit maintenant comme venant de très loin des grognements bientôt suivis par des cris aigus, puis le calme revient.

Au bout d’un moment, elle tente de se relever et perd aussitôt connaissance.

A son réveil, elle repose sur le matelas de la cabane. Son épaule est légèrement douloureuse et les sons qu’elle perçoit sont étranges.

Elle se redresse sur un coude, un peu groggy. Homer est assis en face d’elle, l’air pensif. Il a une égratignure sur la joue.

_ Eh bien ma cocotte ! Tu l’as échappé belle !

_ Qu’est-ce qui s’est passé ?

_ Une de ces bestioles t’a attaquée. Je t’avais prévenue du danger.

_ J’ai été  inconsciente longtemps ?

_ Deux jours.

_ Deux jours ? Comment suis-je remontée ?

_ Je suis allé te chercher…

_ C’est curieux; il me semble entendre parler à l’extérieur. Plusieurs personnes. Ca semble venir de loin, non ? Et c’est quoi toutes ces odeurs que je sens ? Comment va ma blessure ?

_ Rien de grave. Une petite morsure de rien du tout. Tu as eu de la chance.

_ Je dois rentrer chez moi… Je vais prendre mes affaires et rentrer chez moi. Je me sens bizarre. Curieusement, j’ai l’impression d’être emplie d’énergie.

_ Tes affaires sont là, sur la table. Tes vêtements sont secs et propres. Mais tu devrais rester encore un peu.

_ Non. Je dois partir. Merci Homer. Merci pour tout. Au revoir.

_ Tu es libre d’aller à ta guise… Prends soin de toi.

Sophie est repartie dans la forêt avec comme une boussole en tête, étonnée de son assurance et de sa certitude nouvelles. Réagissant à des sons qu’elle n’avait jamais entendus et des odeurs qu’elle n’avait jamais senties auparavant. Et cette énergie qui circule en elle, cette fringale qui grandit en elle… Quelle euphorie !

_ Alpha ? Pourquoi as-tu fait ça ? Tu sais bien qu’on avait le droit de la tuer ! Elle était à moi ! Je l’ai mordue. C’était ma proie !

_ Je sais. Mais j’ai décidé de l’intégrer à la meute.

_ Pourquoi ? On n’a pas assez de bouches à nourrir comme ça ?

_ Il est temps pour moi de convoler à nouveau. Nous devons agrandir la meute et bientôt, nous quitterons la forêt pour enfin trouver notre place parmi les hommes. Notre place n’est pas ici, à l’écart du monde. Nous devons retrouver celle qui est la nôtre : La suprématie !

_ Oh ! Bonne nouvelle ! Mais elle est partie !

_ Elle va vite revenir. Crois-moi. Dans moins d’une semaine. Elle va rappliquer ventre à terre.

_ Comment peux-tu en être aussi sûr ?

_ La lune mon petit ! La lune sera pleine ce soir…

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas…

Quand Sophie est rentrée chez elle, forte de sa nouvelle énergie, elle n’en revenait pas. Toutes ses craintes idiotes avaient disparu; comme envolées. Vous savez, toutes ces peurs qui viennent de la petite enfance et emmagasinées tout au long de la vie, qui vous freinent; ces inhibitions qui vous empêchent de progresser rapidement, d’atteindre vos buts et de réaliser vos rêves. Elle se sentait prête à affronter n’importe quoi, n’importe qui. Sa vision du monde et d’elle-même avait changé. Son regard sur les gens en général et les hommes en particulier changeait; elle se sentait maintenant supérieure à ce qu’elle était la veille; dynamique et sensuelle.

Ça, c’était sur le plan mental, psychologique; quant à ses sensations physiques, elle se sentait transformée. Elle ressentait le besoin de courir, de forcer. Elle ne comprenait pas comment ses sens avaient pu se modifier à ce point; son ouïe, sa vue et son odorat étaient décuplés de façon fantastique !

Autre chose qui avait changé aussi, sa libido qui, jusqu’à présent ne s’était pour ainsi dire jamais exprimée, reléguée au second plan, loin derrière son goût pour les études venait de se réveiller de manière impérieuse et la perturbait quelque peu. A tel point qu’elle, si sage jusqu’à présent, ne s’étant jamais intéressée aux choses du sexe, ni même à son propre sexe n’avait pu résister au besoin impérieux de se masturber sous la douche, une fois rentrée chez elle. Sous l’Eau brûlante, son corps avait ployé sous la pression de ses doigts. L’excitation grandissante avait impulsé un désir tyrannique et les caresses s’étaient alors faites plus fortes et plus précises. Rapidement, la jouissance avait violemment submergé son corps comme un tsunami électrique. Elle avait gémi, elle avait crié et s’était laissé glisser dans le bac à douche, vidée et hébétée. Son épaule ne lui faisait plus mal et la morsure avait cicatrisé.

Au sortir de la salle de bains, Sophie s’était ruée sur le réfrigérateur, cherchant frénétiquement de quoi apaiser sa fringale subite. Mais les légumes, les salades et les yaourts ne correspondaient pas à son envie. Elle ne comprenait pas ce qui se passait; elle qui n’avait jamais apprécié aucune viande ressentait maintenant le besoin d’en consommer. L’idée même de la viande crue la faisait saliver. Perturbée par tous ces changements, épuisée, elle est allée se coucher et rapidement, a sombré dans un sommeil quasi comateux.

Quand le jour a baigné la chambre d’une belle lueur d’été, Sophie s’est réveillée en pleine forme. Elle s’est étirée comme un chat et a souri. Sa fringale avait disparu. Elle s’est levée d’un bond et s’est dirigée vers la salle de bains. En apercevant son visage dans le miroir, elle a poussé un cri d’effroi. Son front était maculé de sang séché. Elle a tâté son crâne, à la recherche d’une blessure mais n’a rien détecté. Elle s’est alors glissée sous la douche et est restée longtemps le visage face au jet d’Eau chaude.

En passant les doigts sur son épaule, elle a constaté que sa blessure avait totalement disparu.

Après s’être essuyée, elle s’est lavé les dents et a craché de curieux petits morceaux bruns mêlés au dentifrice. Bizarre…

Perturbée, Sophie est allée se préparer un café. Quand elle a ouvert sa poubelle pour y déposer la dosette, elle s’est figée d’horreur. Sur les détritus reposait la tête d’un chien.

Sophie s’est assise, en proie à un malaise. Comment une telle chose avait-elle pu se produire ? Comment la tête du chien avait-elle atterri dans sa poubelle ? Elle n’éprouvait pas le moindre dégoût alors que jusqu’à présent, elle n’aurait jamais pu supporter de voir une pareille chose. Chez elle en plus ! Comment avait-elle pu changer à ce point ? Son expérience en forêt de la veille l’avait-elle traumatisée ? Au point de lui faire changer de personnalité ? Et ce sang sur son front ? Et ce chien décapité ? Tout ça avait un rapport avec ce qui lui était arrivé en forêt. Il fallait y retourner; et au plus vite !

Sophie a à nouveau parcouru les sous-bois en se fiant à son instinct et a retrouvé la clairière sans aucune hésitation en dix fois moins de temps que la veille.

Elle grimpe rapidement l’escalier en colimaçon et frappe vigoureusement à la porte de la cabane : Homer ! Homer ! C’est Sophie ! Ouvre-moi, je dois te parler.

Personne ne répond. Elle redescend et décide d’attendre au pied de l’arbre. Au soleil.

Sophie se concentre sur les sons qui lui parviennent et reconnait au loin la voix d’Homer. Il est top éloigné pour qu’elle comprenne ce qu’il dit, mais elle sait que c’est lui. Elle comprend alors confusément qu’il sait qu’elle est là.

Elle est toujours à l’écoute et détecte soudain une odeur puissante et toute proche qui ne lui est pas inconnue mais qu’elle n’arrive pas à déterminer quand une voix l’interpelle,  tout près et la fait sursauter : Tiens, tiens ! Mais qui voilà ? La reine de Saba en personne !

Sophie se lève d’un bond. Une poussée d’adrénaline vient se disperser dans son corps et tous ses sens sont en alerte.

_ Hôlà ! Calme-toi ! Je n’ai aucune mauvaise intention. Tu ne me reconnais pas ? Mon odeur ne te dit rien ? Je m’appelle Adrien.

_ Si, mais…

_ C’est encore trop tôt. Probablement. C’est moi qui t’ai mordu. Alors, te souviens-tu de moi maintenant ? Tu m’es redevable tu sais…

_ N’importe quoi ! J’ai été mordue par une espèce de loup. Une bête sauvage.

Adrien sourit : C’est tout moi, ça ! Attends un peu. Homer ne va pas tarder à arriver. Il répondra à toutes tes questions. Tu lui dois la vie car sans son intervention, je t’aurais tuée et dévorée. Mais maintenant, c’est différent. Tu es des nôtres et tu es destinée à de grands desseins.

_ Mais qu’est-ce que c’est que ce charabia ? Etes-vous sain d’esprit ?

_ Homer arrive. Je vous laisse. A bientôt…Votre majesté !

Adrien effectue une courbette ridicule et repart rapidement dans les sous-bois.

Homer entre dans la clairière. Sophie remarque qu’il marche d’un pas très alerte et qu’il paraît beaucoup plus jeune.

_ Bonjour Sophie. Content de te revoir. Monte. J’imagine que tu as quelques questions à me poser ?

_ En effet, oui.

Dans la cabane, Homer s’est assis en face de Sophie. Il la dévisage intensément de ses yeux bleus si vifs.

_ Aurais-tu remarqué quelques changements, te concernant depuis hier ?

_ Quelques changements ? C’est un euphémisme ! Je ne suis plus du tout la même !

_ Est-ce un problème ?

_ Je ne sais pas encore. J’aimerais comprendre ce qui m’arrive. Expliquez-moi.

_ Tu peux me tutoyer. Sophie… Tu aurais dû mourir hier. Mais je t’ai choisie. C’est pour cette raison que je t’ai sauvée.

_ Choisie ? Choisie pour quoi ?

_ Le monde tel que tu le connais, est une illusion. A tous points de vue, les hommes s’enferment dans des tunnels de conscience. Quel que soit le domaine, ils courent tous après quelque chose et cette quête masque la réalité. Imagine un chien de chasse qui découvre l’odeur d’un gibier; il se met à suivre frénétiquement la piste et se concentre tellement sur elle qu’il ignore tout ce qu’il peut bien y avoir autour de lui. Les hommes sont comme ça. Ils suivent des pistes; celles qui sont à sa portée : L’argent, le pouvoir, le sexe, la religion, l’expansion, le progrès, la technologie.

Il s’enferme dans des courses, sûr de ses convictions et se croit au centre de l’univers. Il n’en est rien. L’homme n’est certainement pas ce qu’il croit être. Loin s’en faut !

Il y a quelques centaines de milliers d’années, cette planète vivait paisiblement et abritait beaucoup d’espèces dans les règnes végétal et animal.

Des êtres venus de mondes lointains ont un beau jour débarqué dans ce qu’on appelle aujourd’hui la Mésopotamie et ils ont prospecté à la recherche de minerais. Ils ont trouvé ici bas ce qu’ils cherchaient. De l’or en particulier; en grandes quantités.

Pour faciliter les travaux d’extraction et d’acheminement des minerais, ils ont fabriqué de la main d’œuvre à partir de la ressource locale en sélectionnant une espèce de mammifères particuliers, capables de se déplacer facilement et aptes à la préhension : des primates.

Ils les ont transformés en modifiant leur structure génétique, leur attribuant un peu d’intelligence; mais pas trop… Sur une échelle de un à cent, entre la grenouille et l’être suprême, l’homme atteint péniblement le niveau trois…

Rapidement, toute une population d’hommes a émergé; asservie par ceux qu’ils ont appelé les Dieux. Durant des milliers d’années, l’humanité a travaillé pour le compte de ces êtres supérieurs. Ces êtres comptaient différentes castes au sein de leur équipage. Maîtrisant l’énergie et la matière, certains, les moins nombreux et les plus élevés étaient capables de prodiges. Vraiment !

Les hommes ont été  formés à certaines techniques basiques comme le langage, l’agriculture. Ils ont été répartis en plusieurs castes : des ouvriers, des surveillants qui n’avaient pas le droit d’approcher les Dieux et des émissaires qui servaient d’intermédiaires entre les hommes et les Dieux; cette dernière caste particulière bénéficiait dès le plus jeune âge d’une instruction spéciale et apprenait ainsi à lire, écrire et compter.

La situation a perduré longtemps sans problème. Les humains transmettaient leurs nouveaux gènes à chaque génération. Mais au fil du temps, certains individus ont perçu un capital d’intelligence supérieur à ce qui était prévu. De la défiance à l’encontre des Dieux a vu le jour. Des groupes d’opposants se sont constitués et au fil du temps ont gagné toute la population.

Il faut dire que les êtres supérieurs n’avaient cure de cette humanité primitive. Ils considéraient l’homme comme du bétail, à l’instar des autres espèces.

Parmi les Dieux, une caste moyennement élevée gérait la population humaine et avait pour tâche d’organiser les sociétés primitives de façon à ce que le rendement soit optimal dans la récupération des minerais.

Et un triste jour, l’être suprême qui dirigeait les Dieux sur Terre a décidé que la planète n’offrait plus assez d’or et qu’il était temps de repartir vers d’autres mondes.

Le malheur a voulu qu’il décide avant de partir de détruire ce que nous avions créé. L’homme !

Parmi les Dieux, certains se sont opposés à cette destruction, menés par un certain EA, de la caste moyenne. Cette espèce de Dieu est celle représentée par les égyptiens sous l’apparence d’un être à tête de loup : Anubis.

EA avait tissé de nombreux liens avec la population humaine et s’était pris d’affection pour ces êtres nouveaux.

Devant la bronca, l’être suprême a finalement consenti à épargner les humains, mais en contrepartie, il a banni EA de sa flotte et l’a condamné à rester sur la planète.

EA est donc resté le seul Dieu sur Terre. Il a souhaité poursuivre sa tâche d’éducation de l’homme; mais la graine de la révolte qui germait depuis longtemps a soudain porté ses fruits. EA a été pourchassé. Très rapidement, les hommes ont remplacé les Dieux par des Rois qui se sont prétendus d’essence divine et qui ont investi les palais restés vides. Depuis, les hommes répètent inconsciemment cette histoire en s’inventant des Dieux abstraits, en plaçant d’autres hommes au pouvoir pour les faire tomber plus tard…

Le pauvre EA a connu différentes périodes heureuses; se mêlant discrètement à la population, il a plusieurs fois réussi à fonder un empire et participer à l’essor de l’humanité. Mais à chaque fois, les hommes ont fini par détruire ce qu’il avait construit. Il repartait alors dans la clandestinité, à l’écart des sociétés dans l’attente de conditions plus propices pour réapparaître et prospérer à nouveau.

Pour EA, le seul moyen de fonder une société, c’est de partager une partie de ses gènes. Le moyen le plus pratique étant la morsure… La salive contenant les gènes concernés. Il se construit ainsi une meute d’hommes-loups dont il est l’Alpha, le chef incontesté. Comprends-tu maintenant ?

_ Tu…Tu es EA ? Mais tu n’as pas une tête de loup ?

Homer soupire longuement : Oui. En effet. Les peintures égyptiennes sont pour la plupart symboliques. Dieu mi-homme et mi-loup. Et je peux t’assurer qu’à l’origine, les pyramides n’étaient pas des tombeaux. Elles avaient une autre destination et fonctionnaient à l’époque, quand les pôles étaient différents et que l’Egypte était verte. Une énergie naturelle circulait sur Terre, puissante et facile à canaliser.

Il y a pas mal de choses que l’humanité ignore. Sais-tu par exemple que dans l’univers le vide n’existe pas ? Pour quelle raison l’or exerce-t-il une telle fascination ? L’homme est marqué par son histoire; même s’il l’ignore.

_ Tu aurais vécu à l’époque des Dieux ?

_ Bien avant ! Dans d’autres mondes, d’autres dimensions.

_ Tu as dit que tu m’avais choisie et épargnée. Pour quelle raison ?

_ Je souhaite à nouveau vivre parmi les hommes et créer une dynastie, un empire. Et tu serais parfaite pour m’accompagner en tant qu’Alpha toi aussi.

Je sais que tu es vierge. Je l’ai senti quand tu étais nue dans la clairière. Ton corps n’a jamais été souillé par quoique ce soit : alcool, drogues, tabac, ou autres produits chimiques oncogènes.

_ Mais je suis quoi alors ?

_ Tu as été mordue par un de mes soldats. Tu as donc perçu une partie de mes gènes. C’est pour ça que tu es devenue plus forte, plus vaillante. Tes sens se sont développés. Tu es devenue une femme-louve. Pour l’instant.

_ Pour l’instant ?

_ Si tu acceptes de devenir Alpha, tu deviendras plus forte encore, plus puissante. Tu recevras une part de divinité et tu seras Reine.

_ Rien que ça !

_ Je ne plaisante pas.

_ Et ça consiste en quoi de devenir Alpha ?

_ Tu règneras sur l’empire à mes côtés.

_ Je l’avais compris ça. Dis-moi plutôt en quoi consiste le rite. J’ai déjà été  mordue; je m’attends au pire…

_ Tu dois recevoir une autre partie de mes gènes lors d’un échange sexuel.

_ Ben voyons ! Et puis quoi encore ? Ça va pas, non ? Avec la différence d’âge en plus ! Et si je tombe enceinte ? Hein ? J’accouche de quoi ? Une boule de poils ?

_ Tu souhaites que je paraisse plus jeune ? Quel âge souhaites-tu ? Vingt ans ? Trente ans ? – Et alors qu’il parle, EA change d’apparence pour paraître âgé de vingt ans. – Tu ne peux pas tomber enceinte car mon génome est trop différent du tien. C’est impossible.

Mais rassure-toi, tu es libre de ton choix. Tu dois savoir que si tu refuses, un retour en arrière est impossible. Tu resteras un de mes soldats et tu finiras par te trouver un mâle dans la meute. Il me semble qu’Adrien t’a fait de l’effet…

Sophie s’empourpre : Mais non ! Je…

_ Pas la peine de nier, je le sais. Mais peut-être l’ignores-tu encore ? Enfin, pour en finir, si tu acceptes, je te transmettrai aussi une part d’éternité. Voilà, à toi de décider. Je te laisse jusqu’à ce soir pour prendre ta décision.

_ Quoi que je décide, je suis obligée de rester ici ? Dans la forêt ?

_ Bien sûr que non ! Tu es libre ! Mais tu découvriras vite que ta nouvelle condition génère pas mal de difficultés et que le plus simple est de vivre parmi ceux qui désormais sont les tiens.

_ Où vivent les autres ?

_ Dans le village derrière le promontoire, de l’autre côté de la clairière.

_ Ils tuent des gens ?

_ Le moins possible… Les sangliers et les chevreuils sont des proies privilégiées. Nous ne tuons des humains que lorsque notre sécurité l’exige.

Le soir venu, Sophie a gravi les marches qui mènent à la cabane d’EA. Elle y a retrouvé un jeune homme de vingt ans, assis en tailleur sur le matelas.

_ As-tu pris ta décision ?

En guise de réponse, Sophie s’est déshabillée et s’est approchée de lui en silence.

EA s’est levé, s’est dévêtu et l’a accueillie dans ses bras. Sophie a ressenti la force et la vigueur d’EA.

La crainte a vite cédé la place à une excitation grandissante qui s’est transformée en autre chose de bien plus puissant. Elle a senti son corps se transformer, se métamorphoser. Ce n’était pas douloureux mais très étrange. Toute cette force contenue… En tournant la tête, ses yeux ont rencontré le regard d’EA, cet énorme loup au regard bleu qui l’obligeait maintenant à se courber; encore et encore. Elle l’a senti entrer en elle, forcer l’entrée et la pénétrer plus loin encore pour entamer un va et vient de plus en plus rapide. EA lui mordait les épaules et hurlait dans la nuit. Un feu inconnu l’a alors embrasée et elle a commencé à hurler elle aussi. Dehors, la meute rassemblée au pied de l’arbre a répondu aux deux hurlements en joignant les siens; dans la clarté de la lune pleine.

Quand on arrive en ville…

Le lendemain matin, au pied de l’arbre, une cinquantaine de personnes attendaient debout, silencieux, bagages aux pieds, dans la douce clarté de l’aurore d’été.

Au milieu de cette forêt, les oiseaux saluaient par leurs chants l’aube nouvelle et les insectes, sous l’effet de la chaleur matinale, commençaient à sillonner la clairière dans tous les sens.

Sophie s’est réveillée avec une sensation étrange, mêlée de volupté et d’une nouvelle énergie inconnue. Ses sens étaient comme hypertrophiés. En gardant ses paupières closes, elle sentait la présence du groupe au pied de l’arbre et ses oreilles captaient les rythmes cardiaques et les respirations de l’assemblée. Fantastique ! Se dit-elle. En ouvrant les yeux, elle a souri à EA qui la contemplait. Il se tenait debout, vêtu de façon élégante et sportive.

_ Allez ma reine ! Il est temps de te lever. Le monde nous attend !

_ Dis-moi, est-ce vrai que l’argent peut nous tuer ?

_ Quoi ? Non ! Ce sont des sottises inventées par des auteurs. Rien ne peut nous tuer, à part la décapitation bien sûr…

_ Oh ! Quelle horreur ! Et les vampires ? Ils existent aussi ?

_ A part certains banquiers, non. C’est du folklore…

_ Humm… Qu’est-ce qui déclenche la métamorphose chez nous ?

_ La colère, la peur, le danger ou la volonté. Tu devras apprendre à maîtriser tes émotions car il serait gênant que tu mutes au milieu d’une foule, dans un magasin ou sous l’œil d’une caméra… Tu comprends. La discrétion est de rigueur pour nous. Nous devons agir dans l’ombre sans attirer l’attention.

_ Sommes-nous une calamité ? Parce que tuer n’est pas bien… Non ?

_ Tu sais, le manichéisme a été inventé par ceux qui voulaient garder leurs privilèges indus et leur position élevée au-dessus des autres. Le bien et le mal sont des concepts qui fluctuent en fonction de celui qui les définit. Prends comme exemple les religions qui un jour prêchent l’amour du prochain et qui le lendemain envoient des expéditions pour découper en rondelles des populations innocentes au nom d’un Dieu miséricordieux et s’enrichissent au passage… Ces appareils d’états qui imposent des règles strictes à leur population et qui se vautrent dans la corruption et le crime. Alors ? Où est le bien ? Où est le mal ?

Pour nous, tout tourne autour de notre meute; sa sécurité et son essor. Tout ce qui y contribue est bien, tout ce qui y nuit est mal. Ce sont nos règles. Et dans notre microcosme, la trahison se paie au prix fort… Sophie, Je t’ai choisie. Je t’ai fait don d’immortalité et d’un statut de démiurge. Tu vas bientôt connaître l’exaltation du pouvoir. Pouvoir sur les humains et sur notre communauté. Il te faudra faire très attention à ne pas te laisser aller à en vouloir plus. Ne me trahis jamais et n’oublie pas que je suis au-dessus de toi.

_ Pourquoi cette mise en garde ?

_ Parce que tu n’es pas la première à qui j’accorde autant de privilèges. Il est déjà arrivé que certaines de mes compagnes veuillent m’évincer pour prendre la tête de l’empire.

_ Et ???

_ Séparer leur tête de leur corps m’a brisé le cœur.

_ Je comprends… Tu peux me faire confiance EA; je serai toujours avec toi et derrière toi.

_ Telle est ta place désormais. N’en change pas.

Sophie se lève et s’habille rapidement : Ils sont tous en bas n’est-ce pas ? Nous allons partir ?

_ Oui. Nous allons en premier lieu rendre visite à quelqu’un d’important chez les hommes. Un riche industriel.

_ Il est des nôtres ?

_ Non. Pas encore, mais il va bientôt le devenir. Il ne pourra pas refuser ce que j’ai à lui offrir.

_ Quoi donc ?

_ Il est en phase terminale. Je vais lui offrir un super bonus de vie.

_ Comment as-tu pu recueillir ces informations ? Tu vis dans une forêt !

_ Au-dessus de la cabane, il y a des capteurs solaires. Internet est une bénédiction !

Quand ils sont descendus, Sophie a regardé chaque membre du groupe droit dans les yeux et chaque personne a alors baissé la tête en signe de respect. Même Alan n’a pas eu de comportement différent. Elle était bien devenue une reine. La reine d’un petit groupe aujourd’hui et bientôt une impératrice !

Une fois sorti de la forêt, le groupe est monte dans un car qu’Ea avait commandé sur le Net.

Le car les a menés aux portes de la capitale.

A Paris, le groupe s’est scindé en plusieurs équipes et c’est en taxi qu’ils sont tous arrivés en fin d’après-midi devant l’hôtel particulier de l’industriel.

Ea et Sophie sonnent à la grille. Un domestique questionne aussitôt à travers l’interphone et quand Ea fait face à la caméra, la grille s’ouvre.

La bâtisse est immense et parfaitement entretenue; de même que les jardins.

Un majordome accueille le groupe, non sans étonnement et invite toute la troupe à s’installer dans un grand salon.

_ Monsieur Dalord ? Mon employeur vous attend dans sa chambre.

_ Je vous suis. Mon épouse m’accompagne.

_ Madame…

Sophie et Ea pénètrent dans une chambre immense au plafond très haut. De lourdes tentures masquent les fenêtres et seule la lueur d’une lampe de chevet parvient à maintenir la pièce dans une pénombre. Il règne une odeur désagréable que le parfum d’une Eau de Cologne à la lavande n’arrive pas à camoufler et un bip sinistre retentit à un rythme régulier.

Le majordome referme la porte derrière eux et disparaît.

Un pauvre bougre décharné et relié à plusieurs appareils et une potence semble être en passe d’être dévoré par son lit.

Son visage est tellement émacié que ses yeux paraissent énormes. Son regard est inquiet, ses gestes lents et approximatifs; sa voix n’est plus qu’un faible murmure.

Sa lèvre supérieure est relevée, laissant apparaître ses dents trop blanches et trop bien alignées pour être vraies.

_ Vous… Enfin. Tiendrez-vous votre promesse ? Ou n’êtes-vous qu’un charlatan comme les autres ?

_ Je tiendrai ma promesse si vous, vous vous engagez à respecter notre engagement.

_ Je m’y engage… Je m’y engage…

_ Bien. Si d’aventure vous décidez de trahir cet engagement, cela vous coûtera la vie. Vous en êtes bien conscient ?

_ Oui… Allez-y… Par pitié, dépêchez-vous… Je souffre tellement.

_ Sophie. Mords-le s’il te plait.

_ Un endroit particulier ?

_ Epaule ou bras. Comme tu le sens. Effectue ta mutation et mords-le.

Sophie se concentre, une onde parcourt sa colonne vertébrale et sa mutation s’opère. Presque instantanément. Elle s’approche du grabataire et plisse son museau à cause des odeurs qui agressent sa truffe. Elle approche sa tête de celle du mourant qui semble effrayé par son apparence; il ouvre encore plus grand ses yeux et son maxillaire semble reposer sur son tronc. Mais il ne crie pas…

Sophie referme doucement sa mâchoire sur son épaule et plante ses crocs dans la chair molle et fine jusqu’à l’os. Du coin de l’œil, elle observe la grimace horrifiée du moribond. Des larmes coulent le long de ses joues creuses et finissent dans le creux de la salière, au ras du cou dans la ceinture scapulaire.

Sophie relève doucement la tête et redevient elle-même.

_ Belle morsure Sophie. Laissons-le se reposer. Nous le retrouverons en meilleure forme demain matin.

Ea a ordonné au majordome de ne plus déranger son patron jusqu’au lendemain. Le serviteur a acquiescé sans rien demander car telles étaient les instructions qu’il avait reçues de son maître.

_ Dites-moi, Gustave? C’est bien ça ?

_ Oui Monsieur.

_ Gustave, habitez-vous ici ?

_ J’ai cette chance, oui.

_ Qui d’autre habite ici ? A part votre patron ?

_ Emilie la bonne.

_ Oh ! Emilie, hein ? Et n’est-ce pas trop contraignant de vivre ici ? Votre famille doit vous manquer à tous les deux, non ?

_ Emilie et moi-même n’avons pour toute famille que Monsieur et nous-mêmes. Donc, non. Ce n’est point contraignant.

_ Formidable !

_ Vraiment ? Vous trouvez ?

_ Façon de parler. Merci Gustave.

_ Monsieur peut-il m’expliquer comment il compte guérir mon maître ? Je dois bien avouer que cela m’intrigue au plus haut point sans vouloir mettre en doute vos capacités ni vos bonnes intentions. Bien sûr.

_ Bien sûr. Demain… Je vous l’expliquerai demain. Promis.

_ Merci Monsieur. Vous trouverez de quoi nourrir tout votre monde dans les plats qui sont posés sur les tables du fond. Toutes les chambres du premier étage vous sont réservées. Puis-je disposer ?

_ Merci Gustave. Faites donc. Merci et à demain matin.

Sophie, toujours à côté d’Ea : Tu comptes les intégrer aussi, n’est-ce pas ?

_ Oui. Ils font partie des meubles et cette demeure sera notre palais; en attendant la suite.

_ J’imagine que tu n’as pas choisi cet industriel au hasard…

_ Si tu voyais son carnet d’adresses… Il a des relations parmi les plus grands banquiers et au sein du sommet de l’Etat. C’est l’homme idéal.

Adrien sort du grand salon : Nous vous attendons pour dîner. Si vous voulez bien nous rejoindre…

Vers onze heures du matin, le lendemain, un cri retentit : Gustave ! Gustaaaave !

Le majordome accourt et, affolé entre dans la chambre de son maître. Il stoppe net sur le seuil en découvrant que tous les rideaux ont été tirés et la lumière du jour éclaire la pièce, les fenêtres sont toutes ouvertes, laissant entrer de l’air frais et surtout, son patron se trouve devant une de ces fenêtres, debout, habillé, les mains jointes dans le dos, comme à son habitude avant que…

_ Monsieur ? Est-ce bien vous ? Mais par quel miracle ?

_ Un miracle, oui ! Un miracle Gustave; vous avez parfaitement raison. Dites-moi, pouvez-vous m’apporter de quoi manger ? Un grand plateau avec du rosbif et pas trop cuit si possible. Et… Si vous croisez Monsieur Dalord ou sa gentille épouse, demandez-leur de venir me retrouver ici immédiatement.

_ Bien Monsieur ! Oui Monsieur ! Monsieur ? J’ai beaucoup de plaisir à constater que vous avez retrouvé la santé !

_ Merci Gustave. Allez ! Ne vous épanchez pas… Et hâtez-vous de m’apporter mon repas. J’ai une faim de…J’ai grand faim !

Le majordome disparaît, la mine réjouie et court prévenir la bonne qui est aussi cuisinière. Elle fond aussitôt en larmes en apprenant le miraculeux rétablissement du maître des lieux et séchant ses larmes avec le revers de son tablier immaculé, elle découpe un rosbif en tranches et dépose ses dernières au fond d’une poêle chaude.

Le majordome part à la rencontre d’Ea : Monsieur ! C’est un véritable miracle ! Mon maître est debout ! Il est guéri et il a faim ! Il vous prie de bien vouloir le retrouver dans sa chambre séance tenante.

_ S’il me prie…

Ea entre dans la chambre de l’industriel. Ce dernier est confortablement assis dans un fauteuil en cuir épais. Devant lui, sur la table basse, une pile de journaux. Et dans sa main, un portable. Entrez mon sauveur ! Entrez ! Voyez dans quel état je suis aujourd’hui ! C’est fabuleux ! Merci ! Mille fois merci ! Asseyez-vous. Si je vous ai fait mander…

_ Etes-vous idiot ?

_ Pardon ?

_ Je vous demande si vous êtes idiot !

_ Pourquoi me demandez-vous ça ? Ce n’est pas très amical, ni respectueux; je pourrais en prendre ombrage.

_ Vous m’avez fait mander ? Comme un serviteur ? Votre valet ? J’ai l’impression que vous n’avez pas compris qui je suis. Ni ce que vous êtes devenu.

_ Co… Comment ça ?

_ Vous êtes désormais un homme-loup ou un loup-garou, un lycanthrope  si ça peut vous aider à comprendre. Vous faites partie d’une meute dont je suis le chef incontesté, l’Alpha. Vous êtes un de mes soldats et je vous conseille amicalement de me témoigner le respect que vous me devez, ainsi qu’à mon épouse.

_ Que me chantez-vous là ? Et vous ! Savez-vous bien qui je suis ? Je vous…

Ea se jette sur son interlocuteur, l’empoigne par le cou et le secoue brutalement. Au même moment, il effectue sa mutation et mord d’un coup sec l’oreille de l’industriel qui reste pétrifié d’effroi.

_ As-tu compris cette fois ? Ou faut-il que je t’explique encore ta position par rapport à moi ?

_ Non… Non. J’ai compris ! Mon oreille ! Mais il en manque un bout ?

_ En effet. Ça t’aidera à te rappeler ta place dans mon organisation quand tu te verras dans le miroir chaque matin. Tu étais prévenu ! Je t’ai redonné la vie et la vigueur et tu me sers.

_ Oui… Mais je ne croyais pas que cela devait s’appliquer au sens littéral… Ouille !

_ Je ne parle jamais pour ne rien dire. Si tu ne respectes pas tes engagements, je détacherai ta tête de ton corps. Ça aussi, c’est aussi au sens littéral.

_ Ecoutez, Dalord, on peut trouver…

_ Mon nom c’est Ea ! Dalord est un pseudo pour les imbéciles; ça leur permet de me sous estimer. Fais des recherches sur le Net, tape mon nom et tu te rendras compte que je ne suis pas né de la dernière pluie. J’arpentais la Terre bien avant que les hommes n’existent…

A partir de maintenant, tu rejoins la meute. Ta nouvelle famille. Tes frères t’apprendront à maîtriser la métamorphose et te conseilleront utilement. Tu continueras ton activité de patron industriel, mais tes bénéfices seront exclusivement consacrés à l’expansion de la meute. Si tu te comportes bien, tu  auras une chance de progresser dans notre hiérarchie. Si tu veux vivre une éternité, tu as intérêt à prendre soin de la meute.

Cette chambre est désormais la mienne. Pendant que j’y suis, ton majordome et ta bonne sont en train de rejoindre nos rangs. Disparais hors de ma vue maintenant. Va rejoindre tes frères.

Rêves et réalité

Sophie s’est habituée à son rôle d’Alpha et sa vie avec Ea est fantastique. Ils voyagent souvent, sortent le soir et son compagnon est charmant et ses étreintes sont fantastiques.

Elle découvre chaque jour de nouvelles facettes de son pouvoir, de nouvelles possibilités. Elle se rend compte que du mensonge se dégage une odeur subtile; qu’elle arrive à deviner les pensées des autres en se concentrant. Depuis peu, la nuit, des rêves étranges parviennent à sa conscience : Elle voit des vaisseaux immenses, de très grands êtres lumineux, des pyramides blanches et gigantesques vibrer et rayonner, tout un peuple occupé à creuser des galeries et sortir le précieux métal jaune. Elle se voit parcourir le globe dans les airs, à bord d’un engin silencieux et tellement rapide ! Elle rejoint d’autres endroits où des pyramides s’érigent et ses semblables à tête de loup dirigent une population asservie et docile. Parfois, dans ses rêves, elle entrevoit d’autres mondes étranges à l’atmosphère rosâtre ou d’une clarté incroyable. Elle comprend presque comment passer d’un monde à l’autre en peu de temps. Elle se voit soudain devant l’être suprême quand il lui confie de hautes responsabilités. Une tâche importante et difficile.

Un matin, à son réveil, elle sait qu’EA a menti. Il n’a pas été banni. On lui a confié la tâche d’éduquer l’humanité pour qu’elle croisse sur le globe. Il a consciencieusement participé à l’essor du genre humain et a fait en sorte d’être pourchassé afin de s’éclipser et de disparaître de la conscience humaine; intervenant régulièrement en insufflant des idées, des théories, des technologies nouvelles pour faire avancer les sociétés et garantir la pérennité de l’homme sur sa planète.

Le but est simple et terrible à la fois : La création de l’humain s’est révélée être une réussite inespérée et quand son nombre sera suffisant, il sera prélevé sur Terre et disséminé sur d’autres planètes afin de servir les êtres suprêmes. Sophie a cru comprendre que c’était pour bientôt…

Quelques mois plus tard, Ea a considérablement agrandi la meute. L’hôtel particulier est plein.

L’industriel s’est plié aux règles de la meute et il travaille si bien que ses affaires sont florissantes. Les relations de l’hôte ont permis à Ea de rencontrer des ministres, des PDG de grands groupes financiers, des grands patrons comme celui de l’ESA, l’agence spatiale européenne à qui il a soumis une idée pour le prochain lancement d’Ariane…

Une pièce du grenier a été  spécialement aménagée pour Ea. Il s’est fait livrer des caisses en passant par l’industriel qui ne pose aucune question. Ea passe commande et lui, il s’exécute avec zèle.

Une antenne étrange a été installée sur le toit de l’hôtel particulier et la nuit, Ea s’affaire seul dans sa pièce secrète. D’étranges sons sont parfois entendus et il arrive que les murs de la bâtisse se mettent à vibrer.

Sophie a bien tenté d’en savoir plus en demandant à Ea ce qu’il préparait là-haut. Il souriait alors et sur le ton de la confidence lui répondait que c’était un secret.

Elle lui a fait part de ses rêves étranges qui lui restaient en mémoire et qu’elle pensait qu’une partie de ses souvenirs lui avait été transmise.

Ea avait froncé les sourcils, semblant contrarié et lui avait demandé ce qu’elle avait vu et compris.

Elle s’était bien gardée d’évoquer sa réelle mission, se contentant de relater ses visions de pyramides et de mondes étranges.

Il lui avait répondu que c’était simplement son imagination qui travaillait la nuit, son subconscient qui interprétait ce qui lui racontait le soir avant qu’elle ne s’endorme.

Mais elle n’était pas dupe. Ce qui se tramait au grenier, l’antenne sur le toit, toutes ces caisses que lui seul avait le droit d’ouvrir et son récent intérêt pour le lanceur de satellites la confortaient dans l’idée qu’il préparait quelque chose d’important, d’imminent.

En la présence de l’Alpha, elle chassait ces pensées de son esprit car elle redoutait qu’il puisse lire dans ses pensées comme dans un livre ouvert. Elle se repassait en tête une chanson des Beatles en boucle et ça marchait; cependant, Ea la regardait alors d’un air songeur. Et un matin, à son réveil, elle a découvert un paquet cadeau sur sa table de nuit. En découvrant qu’il contenait l’intégrale des Beatles en CD, elle a éclaté de rire et compris qu’elle faisait bien de se méfier.

Elle a remercié Ea pour sa si charmante attention et lui a demandé comment il en avait eu l’idée. Il lui a répondu qu’il l’entendait souvent fredonner un des airs du groupe Anglais.

Elle l’a alors embrassé et laissé à ses occupations.

Hier, alors qu’Ea était sorti, le téléphone a sonné. Sophie a décroché et un grand ponte de l’ESA a demandé à parler à Ea. Elle lui a répondu qu’il était absent et qu’elle pouvait prendre un message si nécessaire. On lui a demandé de le prévenir que le lancement était programmé pour le début de la semaine prochaine, si la météo en Guyane se maintenait au beau.

Quand dans la soirée, Ea est rentré, Sophie lui a transmis le message et en a profité pour lui demander ce qu’il avait à voir avec l’ESA.

Ea a réfléchi un instant et lui a demandé de le suivre jusqu’au grenier.

Arrivés devant la porte métallique, il l’a regardée droit dans les yeux, intensément.

_ Je sais que tu as déjà compris certaines choses que tu n’es pas censée connaître. Si je ne tenais pas autant à toi, tu ne serais plus de ce monde; mais comme je ne veux te faire aucun mal et que tu t’es montrée digne d’être ma compagne, je vais t’expliquer ce qui va bientôt advenir de l’humanité.

Je sais aussi que tu n’en as parlé à personne. Alors, avant d’entrer, tu vas me promettre de garder pour toi ce que tu vas découvrir dans cette pièce et de me rester fidèle. Je dois en être certain. C’est trop important.

_ Je te le promets.

Ea compose une série de douze chiffres sur un pavé numérique qui dépasse du mur à côté de la porte blindée.

La porte s’ouvre en provoquant un appel d’air.

La pièce est sombre, remplie de consoles étranges aux écrans éteints. Au centre, une dalle circulaire de vingt centimètres semble émettre par pulsations une lumière pâle. De gros câbles gainés montent le long du mur du fond et disparaissent dans le plafond.

_ Tout ceci fonctionne selon des lois inconnues sur Terre. C’est un système de transmissions à longue portée. Les signaux que je vais transmettre se déplaceront bien plus vite que la lumière et passeront par des trous noirs pour poursuivre dans d’autres galaxies; ensuite, ils seront relayés par des stations.

_ ça ne fonctionne pas encore ?

_ Si. Ça fonctionne. Mais la couche atmosphérique ralentit considérablement le flux et il y a trop de pertes pour que mes messages soient interprétables. Pour compenser ce phénomène, il me faudrait une station plus conséquente et tellement plus d’énergie pour la faire fonctionner… Ça ne passerait pas inaperçu…

_ C’est pour ça que tu as besoin de satellites ?

_ Exactement. Une fois ces relais en orbite, je leur enverrai mes messages compressés, encapsulés et alors les amplificateurs que j’ai spécialement et secrètement fait fabriquer et qui se trouvent à leur bord les propulseront dans la bonne direction à la fréquence voulue.

_ L’ESA est avec nous ?

_ Certains œuvrent pour leur meute. Oui.

_ Que va-t-il se passer ?

_ Tu le sais très bien. Dans quelques semaines, des flottilles reviendront sur Terre pour embarquer quatre-vingt-dix pour cent de la population. Il est temps, tu sais. L’humanité se rapproche de son seuil critique et les ressources de la planète ne suffiront bientôt plus. C’est le destin des humains tel qu’il a été tracé par leur créateur depuis leur conception. Personne ne peut aller contre ça.

_ Ils iront où ?

_ Partout dans l’univers où leur présence est nécessaire.

_ Des esclaves ?

_ Pas plus qu’ici. Ils se lèveront le matin, iront au travail, rentreront chez eux, se marieront, feront des enfants qu’ils élèveront. Ils vivront dans des villages et auront les moyens de vivre. Ils ne seront plus sur Terre et côtoieront d’autres espèces qui leur seront supérieures. Ils s’y feront très vite.

_ Et nous ? La meute ? On subira le même sort ?

_ Non. Ma meute me suivra partout où j’irai. Tu ne me quitteras pas. Jamais. Tu vas vivre une existence fantastique. Bien au-delà de ton imagination. Ma reine.

_ Bonsoir et bienvenue dans votre édition du soir nous allons revenir sur la flambée des prix du baril de pétrole qui n’a… Excusez-moi… Oui ?… Nous interrompons le cours de notre émission pour un flash spécial… Nous rejoignons en direct à Washington, Martin Queffelec, astrophysicien français en poste aux USA qui nous appelle de son portable… Martin ? Vous nous recevez ? Que se passe-t-il ? On me dit que quelque chose dans l’espace inquiète les scientifiques ?

_ Bonsoir, Eh bien oui ! Il se trouve que la NASA, les radars et les télescopes d’un peu partout dans le monde ont détecté depuis deux heures un amas de très nombreux objets en approche de notre planète. Je ne sais pas si vous imaginez à quel point cette découverte peut mettre en ébullition le monde scientifique ! Je me trouve actuellement à Washington DC en compagnie du professeur Dickinson que je connais de longue date et avec qui je devais tenir une conférence dans la capitale. Ici, c’est un ballet incessant de véhicules qui viennent déposer des militaires et des civils devant la maison blanche. Je peux vous dire qu’ils ont l’air pressé et ne font aucune déclaration. Les journalistes sont tous écartés. On suppose qu’il s’agit de météores mais on ignore encore leur taille et leur origine. Ces objets sont apparus brutalement et leur trajectoire ainsi que leur vitesse posent question; En effet, le groupe d’objets semble ralentir tout en se déplaçant encore à une vitesse incroyable…

_ Eh bien Martin, êtes-vous sûr de vos informations ? Cela semble pour le moins difficile à croire ! Ne serait-ce pas encore un de ces canulars ?

_ Quoi ?  … Vous ne devriez pas plaisanter. Je peux vous assurer qu’ici, ça ne fait rire personne… Pardon ?… Oh ! … Vraiment ? … Je suis toujours à l’antenne ? Oui ? C’est incroyable ! Aux dernières nouvelles, l’amas serait en train de se disloquer ! Les objets s’écartent les uns des autres… On me dit qu’ils forment un arc de cercle maintenant et qu’il y en a un beaucoup plus gros que les autres au centre. Je suis donc à côté du professeur Dickinson qui m’assure qu’il ne peut pas s’agir d’astéroïdes ni de météores… Ils ont modifié leur position mais foncent toujours droit sur nous. Il y en aurait des milliers ! C’est incroyable ! Le centre d’observation d’Arecibo aurait détecté des émissions radio en provenance du groupe… Un message ? Vous êtes sûr ? C’est inouï ! Le professeur Dickinson est en relation téléphonique avec un de ses collègues d’Arecibo… Les objets nous enverraient un message en Hébreu ! Je peux vous assurer qu’ici, c’est la panique ! Des hélicoptères de l’armée se posent dans les jardins de la présidence et il y a un important mouvement de personnels à la maison blanche. Un détachement de militaires vient de prendre position devant les grilles…

Pardon monsieur Dickinson ? Qu’y a-t-il ? C’est le message en hébreu ? OK. Je vois… Et ça signifie ? Votre père revient vers vous ? Vous m’entendez Paris ? Le message en provenance de l’espace est : Votre père revient vers vous. C’est dingue !

_ En effet ! … Martin… Attendez… On me dit dans l’oreillette que… Oh ! Vraiment ?  Mais pourquoi ? Oui… Bon… Ok, ok… Eh bien, chers téléspectateurs, notre émission doit s’achever maintenant. Bonsoir.

_ Française, Français.

Je m’adresse à vous depuis l’Elysée car nous venons d’apprendre de source sûre et nous en avons les preuves, qu’une intelligence d’origine étrangère à notre monde se dirige en ce moment même vers notre planète. Le gouvernement et moi-même avons formé une cellule de crise et nous sommes en relation constante avec les dirigeants de tous les autres pays. Nous vivons des heures graves et historiques car pour la première fois, dans l’histoire de l’humanité, nous avons la preuve que nous ne sommes pas seuls dans l’univers. Je demande à tous nos concitoyens de rester calmes et d’attendre que nous en sachions plus sur les intentions exactes de nos visiteurs qui ne semblent pas animés de mauvaises intentions. Ils sont nombreux et nous avons de bonnes raisons de croire qu’ils nous adressent un message pacifique.

D’après les scientifiques, leur arrivée sur Terre devrait intervenir dans six heures environ. Nous ferons tout pour que leur accueil se passe dans les meilleures conditions.

Je sais compter sur vous et votre compréhension pour raison garder, de ne pas céder à une panique idiote et inutile et de ne pas prêter l’oreille aux discours de tous ces illuminés qui prédisent déjà la fin du monde. Ce n’est pas le cas. C’est peut-être, au contraire une chance !

Le premier-ministre s’exprimera à ce sujet dans les médias dès que nous aurons de nouvelles informations pour vous les communiquer. En attendant, je vous demande de rester chez vous et de suivre l’évolution de cette rencontre historique.

Françaises, Français, J’ai confiance en notre avenir.

vive la France et vive la République !

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