L’AVENTURE

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L’Aventure, c’est l’Aventure !

 

 

 

 

Ecrit par Ludovic Coué le 29 juin 2018

 

 

 

 

 

 

 

Bonjour à vous, chers lecteurs qui venez à l’instant de choisir de lire cette histoire.

 

Parfois, quand notre vie, à un moment donné nous paraît fade, sans grande saveur, il arrive que l’on se demande où peut, où pourrait bien commencer l’aventure. Certains d’entre nous voient très bien ce que je veux dire. N’est-ce pas ?

 

Mais qu’entendons-nous réellement par « aventure » ? Je ne vous parle pas là d’un petit détour inattendu, un imprévu qui nous ferait arriver un quart d’heure en retard à la soupe; non. Je ne vous parle pas de cela. Soyez en sûrs.

 

Sommes-nous vraiment prêts à vivre « l’Aventure » avec un grand « A » ? A prendre des risques pour de vrai ? A perdre notre petit confort ? Nos petites habitudes ? Notre petite vie tranquille ? Nos convictions les plus ancrées ? Ou… Pire encore, le tout pour le tout ?

Je vous laisse face à vous-même, à vos envies et à vos peurs.

Et quant à vos envies, réfléchissez bien avant de les exprimer bien fort; soyez bien certains qu’elles sont réellement ce que vous souhaitez car… Eh bien, on ne sait jamais. Il se pourrait qu’on vous entende et qu’on exauce vos vœux au-delà de vos espérances sans que vous ne puissiez plus contrôler quoi que ce soit. Cela ne ressemblerait-il pas alors à « l’Aventure » ?

 

 

Frédéric de Lanveur, un jeune militaire qui vivait une vie sans histoire et bien réglée en sait long maintenant sur le sujet; et s’il le pouvait encore, il vous dirait qu’il préfèrerait tout en ignorer…

 

 

 

Ce matin-là de mars, dans son petit appartement chaud et douillet, perché au deuxième étage d’un immeuble rénové du quartier de Recouvrance, le réveil de Fred vient de sonner comme d’habitude, de son triste et strident carillon électronique.

 

Ainsi, commence pour Fred une nouvelle journée identique à celles qui ont précédé, dans cette bonne ville de Brest. Par une bonne claque au réveil qui tombe de la table de nuit en couinant toujours. Comme un petit animal capricieux et vexé.

Fred grogne en écartant l’épaisse couette qui le recouvre jusqu’au cou pour ramasser ce petit râleur et le faire taire une bonne fois pour toutes.

 

Un samedi matin d’un week-end de libre. Encore un.

La cafetière électrique programmable et programmée a bien rempli son devoir et son gros ventre noir et luisant, comme celui d’une mouche bien rebondie laisse échapper de douces volutes d’une vapeur odorante qui adoucit le réveil.

 

Fred se lève en s’étirant. Sort de sa chambre, pieds nus, en caleçon, dont la toile légère, comme tous les matins salue le nouveau jour en se tendant sur le devant. Agé de vingt-et-un ans, Fred, célibataire, jouit d’une parfaite santé.

 

Malgré le vis-à-vis de l’immeuble situé dans une rue étroite, la lumière du soleil baigne déjà l’appartement. Une belle lumière pâle du matin qui augure une bonne journée. Ce qui est bon pour le moral; surtout en Bretagne.

 

Fred prépare son petit déjeuner et s’assoit à sa table en pin blanc et remue rêveusement son café à l’aide de sa petite cuiller.

C’est un week-end qu’il va passer à Crozon, sur la presqu’île. Là où il a grandi et où vivent ses parents et pas mal d’amis qui n’ont jamais encore quitté la péninsule.

 

Comme il n’a pas de voiture, pas encore, comme il le répète souvent, Fred compte comme d’habitude, emprunter le car et effectuer le trajet en un peu plus d’une heure.

Comme d’habitude. Comme tous les trois week-ends. Il appellera ses parents avant de partir pour leur confirmer son heure d’arrivée sur la presqu’île. Comme d’habitude. Et le week-end se déroulera exactement comme les précédents, à quelques variables près, sans importance.

 

 

Fred s’est engagé dans la marine nationale pour le milieu marin, bien sûr, mais surtout pour s’échapper, voyager loin; là où les gens et les coutumes sont différents, où la lumière n’est pas la même, où l’air n’a pas la même odeur. Il s’est retrouvé affecté dans une infirmerie à terre. A Brest; c’est-à-dire à peine à soixante-dix kilomètres par la route de chez ses parents. Pour la quête d’exotisme, c’est raté.

 

Les premiers temps, il s’était dit que ça aurait pu être pire, affecté dans un trou perdu ou à Paris. Il n’aurait pas voulu y habiter pour tout l’or du monde.

Il avait donc fini par trouver un certain confort à vivre à Brest qui se trouve être une ville agréable et sa solde lui avait permis de louer ce petit appartement confortable à deux pas de l’arsenal. Appartement qu’il avait meublé sommairement mais de façon fonctionnelle.

 

 

Mais depuis quelques temps, la vie lui paraît monotone et ce, malgré ses sorties nocturnes avec ses copains dans les nombreux endroits intéressants de Brest. Il a bien rencontré quelques filles, mais il sent bien qu’à chaque fois, elles cherchent un mari plutôt qu’un ami et s’il y a bien quelque chose dont il n’a vraiment pas besoin, c’est d’un fil à la patte! Alors, au bout de quelques temps, il se débrouille pour rompre sans histoires, sans heurts. Sans passion.

 

Il en est même venu à souhaiter que quelque chose lui arrive, Vraiment.

Sans trop savoir quoi : Un événement, une rencontre. Quelque chose d’inattendu qui changerait son existence, somme toute devenue plutôt terne à ses yeux.

Et dernièrement, il s’est même surpris à exprimer tout haut cette envie en bougonnant, les poings serrés dans les poches de son blouson, la capuche sur la tête alors qu’il rentrait à pied chez lui, sous la pluie: << Chierie ! Mais bon Dieu ! Il ne se passera donc jamais rien ? C’est quoi cette vie de merde ? >> Et aussitôt, les yeux tout ronds, il a réalisé ce qu’il venait de dire et la grossièreté dont il avait  fait preuve tout haut. Il a regardé derrière lui pour s’assurer que personne ne l’avait entendu et, ceci fait, s’était dépêché de rentrer chez lui.

 

Plus tard, seul dans son lit, il avait réfléchi à la situation et avait ressenti comme un vague malaise, une gêne à l’estomac. Puis il avait souri et pensé que cela devait bien arriver à tout le monde d’espérer un peu d’aventure, de sel dans son existence.

Mais une petite voix était alors sournoisement remontée à la surface et lui avait fait remarquer que si c’était le cas, personne ne le beuglait dans la rue en accusant le Seigneur; car n’est-ce pas ce qu’il avait fait en réalité ? Du coup, la gêne ressentie avait augmenté et il avait alors préféré ne plus y penser et s’était endormi là-dessus pour l’oublier dès le lendemain.

 

 

 

 

Douché, rasé de près et son sac à dos grand modèle (qui peut contenir tout le linge sale…) reposant dans l’entrée près de la porte, Fred a encore un peu de temps avant de partir. Le soleil a l’air de vouloir s’installer pour la journée, pense-t-il. Papa va sans doute allumer le barbecue et ça va être sympa.

Il se dirige vers la table basse où trône le téléphone, en compagnie de revues spécialisées traitant aussi bien de véhicules à moteur, de surf, de plongée ou encore de la physionomie intime féminine.

Il va pour décrocher le combiné et composer le numéro de ses parents quand sa main s’écarte brusquement de l’appareil. Il vient d’avoir comme une idée. Et si…

 

Son rythme cardiaque s’accélère un peu. Et si j’avais raté le car et que je devais faire du stop ? Voilà-t-y pas ce qui changerait bougrement la vie ? Avec un peu de bol je rencontrerais quelqu’un qui sort de l’ordinaire ? Va savoir où ça peut te mener mon Frédo !

La petite voix sournoise habituelle : <<Dans un sac d’emmerdes, j’imagine>>.

Le menton dans la main, après cinq secondes de réflexion : Et après ? Qui ne tente rien n’a rien !

Encore la petite voix : <<Oh oui, oui ! La fortune sourit aux audacieux, un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, etc. N’empêche, ça ne marche pas toujours. Et tu le sais. Là, tu commets une grave erreur et tu te fous carrément de la gueule de tes parents. Tu vas le regretter, sûr. D’une manière ou d’une autre>>.

 

Eh bien, on verra ! Et Fred empoigne avec une grande conviction son sac à dos grand modèle pour grands enfants en voie d’émancipation.

 

 

Le bus l’a déposé à la sortie de la ville et il a déjà pas mal marché jusqu’au pont de Plougastel. Il avance de manière décontractée, en jean délavé, blouson de cuir de couleur marron d’excellente confection, sa paire de chaussures préférées au cuir huilé et la semelle épaisse aux pieds et ses indémodables Ray Ban modèle chasse sur le nez. Il marche le pouce négligemment tendu, quand une petite voiture italienne semble-t-il, sans âge, ralentit à son niveau et enclenche son clignotant pour se garer.

Le cul bordé de nouilles ! Glousse intérieurement Fred en courant jusqu’à la portière côté passager du véhicule.

Une charmante femme âgée d’environ trente ans et enceinte jusqu’aux yeux est au volant, un sourire gêné aux lèvres, vêtue principalement d’un grand pull-over très épais, terminé par un grand col roulé

 

_ Bonjour madame, c’est vraiment sympa de vous arrêter pour me prendre. Déclare Fred en s’installant dans la petite voiture et en tendant sa main droite vers la conductrice.

 

_ Ne me remerciez pas, c’est normal. Répond-elle en lui serrant la main. Mais je dois vous avertir que je ne devrais pas vous prendre en stop car à chaque fois que j’ai pris quelqu’un, il m’est arrivé une tuile.

 

La voiture redémarre.

 

_ Ah bon ? Vraiment ?

 

_ Oui. Ne vous moquez pas de moi, à chaque fois, c’est vrai. Ce ne sont pas des histoires. Mais comme je n’aime pas rouler seule, Alors je vous prends.

 

_ Eh bien merci, j’espère que cette fois-ci, il ne vous arrivera rien. Je m’appelle Fred. Content de vous rencontrer. Je vais à Crozon.

 

_ Annie, moi aussi je suis contente. Je vais à Dinéault. Je vous déposerai au niveau du Faou; ça ira ?

 

_ Parfait, ce sera parfait…

 

La voiture roule aux alentours de quatre-vingt-dix kilomètres à l’heure, ce qui semble à Fred être une très bonne vitesse étant donné l’état du véhicule. Les deux occupants de la petite italienne gardent le silence un bon moment.

 

_ Vous n’avez jamais pensé à vous munir d’une patte de lapin ? Ou d’un porte bonheur quelconque ?

 

_ Une patte de lapin ? Mais c’est horrible ! Vous vous moquez de moi.

 

_ Non, bien sûr que non. Je plaisante…L’heureux événement est prévu pour quand ?

 

_ Dans trois mois, si je tiens jusque-là. Affirme-t-elle en affichant une moue comique.

 

_ Comment ça ?

 

Annie va pour répondre quand un curieux bruit mécanique survient de sous le capot du moteur. Un bruit qui s’amplifie brutalement et se répercute sous la voiture sous toute sa longueur. Un jet noir vient en même temps éclabousser le pare-brise.

Fred regarde derrière la voiture sur la route à travers la vitre arrière et aperçoit un objet brillant et tordu rebondir brutalement sur l’asphalte pour disparaître dans les herbes sur le bas côté.

 

_ Ben là, je crois que vous venez de casser votre moteur ! Je ne suis pas mécano, mais je crois bien que c’est une de vos bielles que je viens de voir rebondir sur la route.

Annie actionne ses feux de détresse en poussant un long soupir sonore et se gare lentement. << Je vous avais prévenu, n’est-ce pas ? A chaque fois que je prends quelqu’un en stop, il m’arrive une tuile.

 

_ C’est le hasard, c’est tout. Maintenant, nous sommes trois à faire du stop !

 

Annie le regarde, étonnée et éclate de rire.

 

_ Ca va s’arranger, vous allez voir.

 

Fred sort de la voiture et constate qu’une mare d’huile noire est en train de se constituer sous le véhicule. De même, un nuage de fumée s’élève doucement au-dessus du capot.

Il va pour tenter de faire signe aux voitures qui passent quand un semi remorque ralentit et actionne son clignotant.

 

_ Ah, eh bien ça, c’est du bol ! Annie!  Venez voir, un gentil samaritain vient nous porter secours.

 

Annie sort de la voiture avec quelques difficultés et sourit en reconnaissant le chauffeur du poids lourd. Elle agite son bras au-dessus de sa tête : C’est Pierre, un cousin. Incroyable ! Il va sûrement pouvoir me ramener et vous rapprocher par la même occasion.

 

Pierre est descendu de son camion, a salué Fred d’un coup de tête et embrassé sa cousine puis après s’être enquis de son état de santé s’est penché au-dessus du capot fumant, l’a ouvert et a émis le certificat de décès de la petite voiture par un : <<Elle est niquée de chez niquée !>>

Après avoir récupéré ses quelques affaires qu’elle a enfoui dans son sac à mains et suivi son cousin jusqu’au camion, Annie s’est retournée vers Fred : Vous venez ?

 

_ Non, je ne crois pas. Lui a-t-il répondu avec un sourire amusé. J’estime vous avoir causé assez d’ennuis comme ça. Alors je vais vous laisser partir tranquillement en compagnie de votre cousin, je vais prendre le temps de faire une petite prière pour votre voiture et puis je vais refaire du stop. Avec de la chance, je tomberai sur quelqu’un qui ira jusqu’à Crozon. Portez-vous bien.

 

Annie serre la main de Fred et affiche soudain une moue contrariée ainsi qu’une pâleur inquiétante : Je crois que vous devriez venir avec nous. Je suis sérieuse. J’ai l’impression que vous n’êtes pas dans un bon jour.

 

_ Ah bon ? Rien que ça ! Ne vous en faites donc pas pour moi. Ca ira très bien.

 

_ Je vais peut-être vous paraître ridicule mais j’insiste. J’ai un mauvais pressentiment. Accompagnez-nous sinon il va vous arriver des ennuis. Je le sens. Et dans ce domaine, je ne me trompe jamais, vous savez.

 

Pierre se penche par la vitre de la portière du camion, côté passager : Annie, s’il n’a pas envie de monter avec nous, tu ne peux pas l’obliger. Il est libre de faire ce qu’il veut. Et ne l’embête pas avec tes prémonitions de femme enceinte.

 

Annie ne quitte pas Fred des yeux : Pour l’amour de Dieu, montez donc dans ce camion !

 

Fred, très gêné, décontenancé serre ses poings au fond des poches de son blouson : Je vous dis de ne pas vous en faire pour moi. Que voulez-vous qu’il m’arrive par une aussi belle journée ? Hein ? Allez, ne vous mettez pas dans des états pareils, ce n’est pas bon pour votre bébé.

 

Une larme vient sourdre aux yeux de la jeune femme : Vous êtes à mille années-lumière de la réalité ! Je suis désolée pour vous. Adieu.

 

Fred suit des yeux Annie qui grimpe dans le camion de son cousin et il leur fait signe de la main à tous les deux en leur souhaitant bonne route. Pierre répond mais Annie a maintenant enfoui son visage dans ses mains et semble sangloter. Rapidement, le camion s’éloigne. Laissant Fred perplexe en compagnie du tacot encore fumant.

 

Il reprend son sac à dos modèle « lessive de la semaine », l’ajuste à ses épaules et repart confiant en sifflant et en tendant le pouce négligemment tout en repensant à ce qu’Annie lui avait dit : Qu’est-ce que c’est encore que cette bonne femme ? Elle se croit à Eastwick ?

 

Quand un quat d’heure plus tard la rutilante décapotable rouge américaine s’arrête à dix mètres devant lui en faisant crisser ses pneus dans un joyeux vacarme produit par un rap sortant à tue tête d’un appareil amplifié, d’un moteur sans doute trafiqué et d’un échappement douteux, Fred se dit tout bonnement que c’est un jour de chance incroyable.

Il s’approche rapidement du magnifique véhicule et ne peut pas s’empêcher de laisser sa main caresser l’aile rebondie. Il est étonné de ne pas aimer ce contact.

Le type à l’intérieur de la voiture, un grand noir curieusement habillé, portant une grande casquette blanche sur la tête, comme celles des anciens golfeurs des années trente et de fines lunettes noires dont les branches se perdent dans ses favoris semble danser sur son siège au rythme des basses qui sortent avec puissance des hauts parleurs. Il se tourne vers Fred en affichant un large sourire éclatant : Hey man ! Où tu vas comme ça ? Ta caisse est en rade ?

 

_ Bonjour, je vais jusqu’à Crozon. Et je n’ai pas de voiture, pas encore.

 

_ Pas encore, hein ? Et c’est où ce bled ?

 

_ Il faut passer par Le Faou et le pont de Terenez. Vous n’aurez qu’à me laisser au niveau du Faou.

 

_ Ouais ! Tu me raconteras. Grimpe mec! On a qu’à dire qu’on va faire comme ça. Je m’appelle Louis. Et il lui tend sa main.

 

_ O.K. C’est sympa. Et Fred s’installe à côté du conducteur, après avoir déposé son sac sur le siège arrière : Je m’appelle Fred. Le contact de cette main trop froide lui fait un curieux effet; presque de la répulsion.

 

_ Alors comme ça, mec, tu vas à Crozon. Prends la carte dans la boîte à gants et montre-moi où ça perche. Je ne connais pas les bleds de la région, je viens juste d’arriver et je ne demande qu’à découvrir. C’est rudement chouette la Bretagne !

 

Fred, amusé, ouvre la boîte à gants ; la carte routière s’y trouve effectivement et quand il la soulève, il remarque juste dessous avec inquiétude un pistolet automatique sombre et menaçant. Euh… Ah bon ? Et vous, venez d’où ? Des Antilles ?

 

Le chauffeur approche son visage de celui de Fred; assez pour qu’il sente sa mauvaise haleine mais pas suffisamment pour voir ses yeux : Eh mec, tu crois que tous les blacks viennent forcément des Antilles ? Hein ? Tu sais, ça fait un moment qu’il n’y a plus de coton là-bas. Et il referme la boîte à gants d’un coup sec en lui offrant un large sourire.

 

_ ??? Ben, moi je disais ça parce que…

 

_ Eh bien non mec, je ne viens pas des Antilles, oh non ! Je ne viens pas de là-bas !

 

_ Désolé si je vous ai froissé.  Fred ne peut s’empêcher de penser : Il l’a fait exprès; il voulait que je le voie. Et il sait que je l’ai vu.

 

_ T’excuse pas mec, je ne suis pas froissé. Et pour le flingue dans la boîte à gants, te mets pas Martel en tête, il n’a jamais servi; c’est juste au cas où.

Et le chauffeur redémarre en trombe tout en éclatant d’un drôle de rire.

 

Fred montre l’emplacement de Crozon sur la carte au chauffeur qui lui fait un signe de tête puis augmente le son qui couvre alors le bruit infernal du moteur. Puis il lui hurle : Hey mec ! Ca te plaît le rap ? C’est trop cool non ?

 

_ Pas tellement. Lui crie Fred. C’est pas trop mon truc !

 

Louis stoppe net la musique et reste fixer Fred un instant. Ses sourcils montant au-dessus de ses lunettes. T’aimes pas le rap ? Mais comment c’est possible un mec pareil ? T’aimes pas le rap ? T’aimes quoi alors ?

 

_ J’aime bien le rock, les musiques celtes, la pop, le blues.

 

_ Ouais. Mais t’aimes pas le rap !

 

_ Ben non. Mais ça ne vous empêche pas de l’écouter, vous savez. Fred jette discrètement un œil au compteur et l’aiguille frôle le cent trente à l’heure.

 

_ Et qu’est-ce que tu n’aimes pas dans le rap ? Mec.

 

_ Eh bien, je considère la musique comme un moyen de me détendre, d’oublier les tracas, pas de me les rappeler. Et c’est ce que fait le rap en reprenant sur des musiques peu mélodieuses les difficultés de vivre de ses auteurs. Et la plupart des rappeurs ne sont pas vraiment des chanteurs. Ce ne sont pas des voix. Plutôt des bouches. Et on comprend parfois difficilement ce qu’ils racontent.

 

L’aiguille est montée à cent quarante.

_ Ah ben ça c’est vrai mec ! T’aimes pas le rap !

 

_ Dites, vous ne roulez pas un peu trop vite? Il y a souvent des radars sur cette route. Et c’est limité à cent dix.

 

_ Ouais. C’est bien possible, mec. Tu sais quoi ? Je vais ralentir. Et tellement je vais ralentir, je vais m’arrêter. Et toi tu vas descendre de ma jolie caisse. O.K. ?

 

_ Parce que je n’aime pas le rap ?

_ Non. Parce je ne t’aime pas, mec. Allez, prends ton sac et continue à pince jusqu’à ton foutu bled.

 

La voiture se gare rapidement sur le bas côté et Fred se retrouve debout au bord de la route, complètement décontenancé : Ce type est complètement givré. C’est un dingue ou un camé. C’est peut-être pas plus mal que ça se termine comme ça, après tout.

 

La voiture est repartie dans un grand vrombissement. A une allure normale.

 

Alors que Fred se penche sur son sac qui repose à terre à ses pieds, pour le ramasser, il entend comme un grand craquement suivi immédiatement d’un crissement aigu qui se termine par un choc sourd. Il lève la tête et aperçoit alors à une centaine de mètres environ, la voiture rouge encastrée dans un arbre qui s’est abattu sur la voie express.

Le chauffeur sort lentement de la voiture en titubant et va s’asseoir sur le coffre à l’arrière. Il porte toujours sa grande casquette et ses lunettes noires.

 

Fred court à sa rencontre et quand il arrive à sa hauteur, Louis lève la main : Surtout, ne dis rien mec ! Pas un mot. Je t’assure, ne dis rien !

 

Fred observe Louis sous toutes les coutures et il ne semble pas présenter la moindre blessure. Curieux, pense-t-il; après un pareil choc.

Il contourne Louis et inspecte l’avant de la voiture. Le capot disparaît entièrement sous l’arbre et des branches on crevé le pare-brise. Elles ont transpercé les sièges…

Fred ouvre grand la bouche en découvrant le corps de Louis transpercé de plusieurs branches. Sa bouche a éclaté et son thorax, comme son abdomen sont criblés de petites branches qui ressortent derrière le dossier du siège. Un filet de sang commence à sécher à ce qui reste de la commissure  des lèvres.

 

Fred qui s’était baissé pour examiner le cadavre se redresse et aperçoit Louis toujours assis sur le coffre arrière.

 

_ Hey Mec ! Qu’est-ce que tu regardes là-dedans ?

 

_ Euh… Rien, rien.

 

_ Viens un peu par là. Viens voir. Je me demande si je n’ai pas une ou deux côtes cassées. Oh putain ! Sûr qu’elles sont cassées, ça me fait un mal de chien quand je respire.

 

Fred se rapproche lentement de Louis qui se masse les côtes et il essaie de voir ses yeux derrière ses lunettes : A mon avis, vous n’avez mal nulle part.

 

_ ??? Tu sais que tu commences vraiment à me courir sur le système, mec ? Si je te dis que j’ai mal, c’est que j’ai  mal, bordel !

 

_ Les morts ne peuvent pas avoir mal, non ? Et vu que vous êtes assis raide mort sur votre siège, transpercé de toutes parts, je crois que vous ne devez pas ressentir quoi que ce soit.

 

_ T’as pris un acide ou quoi ?

 

_ Voyez par vous-même si vous ne me croyez pas. Lui répond-il en désignant de l’index l’avant du véhicule. Vous n’êtes plus… qu’un fantôme ?

 

Louis baisse délicatement ses lunettes de sa main gauche et ce qu’elles dévoilent alors fait frissonner Fred d’horreur. Deux grands globes blancs, sans iris ni pupille brillent sous le soleil de mars.

Constatant l’effroi sur le visage de Fred, Louis rechausse ses lunettes et arbore un sourire carnassier, présentant de longues dents pointues et désordonnées : Et alors mon mignon, qu’est-ce que tu penses de ma petite comédie ? Tu t’attendais à quoi ? A Casper le gentil fantôme ?

 

_ Que… Qui êtes-vous ?

 

_ Un Antillais ? Non. Je ne crois pas. Mais ce n’est pas moi qui compte; c’est toi. Qui es-tu toi ?

 

_ Comment ça, qui je suis ?

 

_ Oui, c’est bien ça. Qui es-tu ? Je vais te le dire : Un petit salopard qui se vautre dans le confort, qui trouve sa putain de vie de nanti ennuyeuse et qui n’aime pas le rap parce que ça ne lui fait pas oublier ses petits soucis !

Tu ne t’es jamais dit que ceux qui écrivent et chantent le rap vivent ce qu’ils écrivent ? Qu’ils en bavent des ronds de chapeaux depuis qu’ils sont nés ? Et qu’ils sont de plus en plus nombreux à aimer le rap parce qu’ils sont de plus en plus nombreux à vivre la même chose ?

 

_ Ben…

 

_ Je crois mon jeune et insignifiant ami que tu as besoin d’une bonne leçon… Non, plutôt deux ! Une de savoir vivre et une autre d’humilité. Leçons, bien sûr que tu n’emporteras pas au paradis, ha ha ha !

 

_ Mais je n’ai rien fait de mal !

 

_ Hélas si, mon petit, il ne fait pas bon ces temps-ci de s’en prendre injustement à Dieu. Ironise-t-il en levant l’index de sa main droite au-dessus de sa tête. Pas bon du tout !

 

_ Mais, je…

_ Si, si. Rappelle-toi, il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là. Hé hé hé.

 

_ Paniqué, Fred se rappelle ce qu’il avait si facilement oublié : Mais j’ai dit ça comme ça, sans y penser !

 

Louis se lève d’un bond, levant les mains au ciel en affichant une moue presque comique : Oh la la ! Il ne fallait pas ! Surtout pas ! Et tu aurais au moins pu Lui demander pardon !

Puis posant ses poings sur ses hanches : Donc, tu vas mourir mon mignon.

 

_ Hé ! Du calme ! Je ne vous ai rien fait, moi. Et puis vous êtes un fantôme, et les fantômes ne peuvent pas faire de mal aux vivants. Tout le monde sait ça. Vous ne pouvez rien me faire. Je suis de toute façon sûrement en train de rêver. C’est ça; vous n’existez pas !

 

Louis, tout sourire s’approche de Fred qui malgré lui recule d’un pas. Il s’arrête devant lui et lève doucement sa main gauche à hauteur de son visage puis, d’un geste vif parcourt sa joue.

 

Fred pousse un cri de douleur et se tient la joue : Mais vous êtes dingue !

 

_ Comprends-tu maintenant la réalité de mes propos ? Toi qui voulais de l’aventure, tu dois t’estimer servi, il me semble. Louis inspecte ses ongles devenus subitement tellement longs. Il lèche les gouttes de sang qui y perlent.

 

Fred sent la chaleur visqueuse du sang couler entre ses doigts et glisser le long de sa main. Mais… Mais qui êtes-vous ?

 

_ Ce n’est pas une question réellement importante pour toi. Ce qui t’importe c’est que tu vas bientôt passer de vie à trépas.

 

_ Vous ne pouvez pas faire ça !

 

_ Allons, allons, on y passe tous un jour, non ? Mais, à mon avis, c’est plutôt pour après que tu devrais t’inquiéter…

 

_ Après ? Comment ça après ?

 

_ Après, mon mignon. Après ce sera bien pire !

 

Fred regarde autour de lui. La voie express est déserte. Comment se fait-il qu’un axe routier aussi fréquenté d’habitude soit resté désert aussi longtemps ? En effet, depuis qu’il est monté dans l’américaine rouge, aucune voiture n’a circulé dans aucun sens.

 

_ Hey mec ! Qu’est-ce que je lis dans tes yeux ? De l’espoir ? Comme c’est touchant ! Et tellement pathétique aussi ! J’irai jusqu’à dire que c’est drôle, de mon point de vue, bien sûr.

 

_ Vous… Tout ceci n’est pas réel, c’est bien ça ? Il n’y a plus personne qui circule depuis trop longtemps.

 

_ Demande à ta joue mon mignon. Elle te dira si c’est du lard ou du cochon.

 

_ Vous ne pouvez pas me tuer. Vous pouvez me faire peur. Mais pas me tuer.

 

_ Et pour quelle raison ?

 

_ Parce que vous n’existez pas vraiment. Vous m’apparaissez et me foutez la trouille; mais de là à me tuer…

 

Louis prend un air sérieux, un air sombre : Eh bien tu vas être tout de suite fixé sur la question, mon mignon.

 

Devant autant de détermination chez Louis, Fred a senti ses certitudes s’envoler à tire d’aile comme une volée de moineaux surpris par le coup de feu d’un chasseur. Prenant conscience qu’il ne rêve peut-être pas et que Louis est peut-être bien réel ou pas réel mais qu’il peut peut-être quand même très bien le tuer. Ce détail là, finalement n’a pas grande importance puisque dans un cas comme dans l’autre, sa mort reste certaine.

Alors, sentant une terreur croître en lui de manière exponentielle, lui vidant immédiatement la vessie et lui incitant le cœur à sortir par la bouche, Fred pousse un grand cri. Il fonce sans réfléchir, bousculant au passage Louis qui, surpris perd l’équilibre et tombe sur le bitume en rageant dans une langue inconnue et effrayante. Et il court.

Il court comme il n’a jamais couru, malgré la gêne occasionnée par son jean empesé, trempé d’urine. La peur au ventre, l’adrénaline tellement concentrée dans ses tissus qu’il n’est plus conscient de ce qu’il fait. Il ne se rend pas compte qu’il grimpe une colline boisée, qu’il fonce à travers les branches basses des chênes, lacérant comme des griffes tendues son corps et son visage. Ses doigts attrapent, grattent, pour lui permettre d’aller un peu plus vite quand c’est nécessaire au point qu’ils saignent sans lui faire mal; par contre, les muscles de ses jambes commencent à brûler de manière inquiétante, mais il s’en fout, il court et c’est bien là tout ce qui compte. Pour semer la mort qui lui hurle dans les oreilles dans cette langue écoeurante.

Mais il les entend toujours ces cris de rage folle, juste derrière lui, dans cette langue étrange, atroce.

Ces cris qu’il n’arrive pas à semer et qui s’entrechoquent dans son cerveau, entré maintenant comme en résonance.

Et puis ses yeux s’écarquillent, embrassent tout le panorama dans le lointain, parce que ce qui se trouve à proximité est devenu flou, tellement il court.

 

 

 

Le pauvre Fred a été retrouvé en piteux état dans la forêt du Crânou, par des promeneurs. Il gisait dans une ornière et pleurait tout en psalmodiant des propos incohérents; recouvert de boue et de coupures profondes. En constatant ses blessures, au visage notamment, ses yeux révulsés et son état général pitoyable, ils ont immédiatement alerté les pompiers qui l’ont conduit au CHU de Brest.

Le médecin des urgences, après bien des examens a fini par conclure que Fred n’avait rien; à part bien sûr toutes ces lacérations sur le corps et le visage. Sans oublier tous ses doigts amputés de presque la totalité d’une phalange.

 

Après avoir été soigné, Fred a été hospitalisé en psychiatrie car les propos qu’il tenait semblaient décousus et délirants. Il répétait parfois une dizaine de fois de suite : J’aurais dû écouter Annie, oh la la ! J’aurais dû écouter Annie…

Ou encore : Je te demande pardon mon Dieu, oh comme je Te demande pardon ! Je T’en supplie, pardonne-moi ! Le ferai plus… Et parfois toute une diatribe dans un langage inconnu qu’il lâchait d’un trait en hurlant, en contractant dans un spasme tout son corps et en affichant une grimace de douleur et de dégoût.

 

Les pompiers l’ont déposé aux urgences et, à part les vêtements qu’il portait sur lui, ils n’avaient trouvé qu’une large casquette qui avait dû être blanche un jour; un modèle ancien comme celle que portaient les golfeurs, dans les années trente. Elle était posée par terre à un mètre de lui. A l’intérieur de cette casquette les pompiers ont remarqué une petite étiquette cousue, sur laquelle était brodé en fil rouge : « Louis ».

 

C’est sous ce nom que Fred a été enregistré aux urgences, comme il ne répondait pas aux questions du personnel; et à chaque fois qu’ils l’appelaient « Louis », il piquait une crise de démence violente.

 

Le temps que ses parents alertent les gendarmes et que l’armée réagisse à sa disparition, le pauvre bougre n’aura pas été identifié avant deux bonnes semaines.

Et pendant ces deux semaines, il entendait parler d’un certain Louis plusieurs fois par jour.

 

 

 

Alors, toujours envie d’Aventure ? Ou bien, considérez-vous finalement que votre vie est très bien comme ça ?

 

Réfléchissez encore…

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