TESTAMENT

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TESTAMENT

 

Ecrit par Ludovic Coué le 14 avril 2018

 

Ces derniers mois, Alan Verschoft a bien senti que quelque chose clochait en lui : son cœur ne tournait plus rond et le cardiologue s’était montré aussi optimiste qu’un condamné à mort au pied de l’échafaud.

Se sachant en danger de mort imminente, il a donc consciencieusement entrepris de mettre de l’ordre dans ses affaires. Il a tout prévu pour ses obsèques. Tous ses biens ont été déjà équitablement répartis entre ses enfants et sa veuve qui se trouvera à l’abri jusqu’à la fin de ses jours.

Outre le testament ordinaire qui règle sa succession, Alan a rédigé SON testament qui devrait être lu par le notaire devant ses proches.

Lors de son entrée aux urgences cardiaques, Alan s’est longuement entretenu avec son cardiologue et a édicté sa volonté…

Dans le service de cardiologie, en « cardio chaude », Alan a refusé le principe d’une greffe. La mort ne l’effraie pas; il l’attend plutôt avec beaucoup de curiosité, lui qui l’a si souvent côtoyée.

Les questions fusent sans cesse en boucle dans son esprit : Est-ce la fin de tout ? Le blackout total ? Un retour à la source avec la belle lumière bleue comme décrite dans les NDE ? Mais la NDE, ne serait-ce pas une stratégie cérébrale pour apporter un mirage, une hallucination réconfortante à ce moment ultime si critique ?

Les livres saints n’apportent rien de probant à ce sujet précis. Personne n’est jamais revenu d’entre les morts et ils relèguent la question au concept de la Foi. « Circulez, il n’y a rien à voir !

Quand on sait comment a été écrite la Bible » soupire-il à chaque fois. « Des évangiles choisis pour construire une religion sans prendre en compte les autres qui gêneraient la belle histoire. »

Ce matin vers neuf heures, le cœur d’Alan s’est mis à dysfonctionner gravement et s’est arrêté malgré les efforts soutenus de l’équipe soignante. Alan a senti qu’il tombait en arrière et effectuait une chute vertigineuse dans le noir le plus total.

Son décès a officiellement été constaté et le cardiologue a tenu sa promesse. Il a téléphoné au notaire et posté les trois enveloppes kraft affranchies qu’Alan lui avait remises : l’une destinée au Ministre de l’intérieur, la seconde au garde des sceaux et la dernière au journal Médiapart.

Le corps d’Alan a été recouvert d’un drap après que les perfusions et les différentes sondes aient été enlevées.

Puis il a été déposé sur un brancard et convoyé au sous-sol à la morgue en attendant l’heure de l’autopsie demandée par le cardiologue.

 

Chez le notaire

_ Mesdames et messieurs, selon les volontés de Monsieur Alan Verschoft, vous, sa famille et ses amis proches, êtes réunis à mon étude afin d’entendre la lecture du testament du défunt.

Veuillez vous asseoir. Je vais briser les sceaux de cire apposés sur l’enveloppe et procéder à la lecture du document.

Le notaire, solennel, se saisit d’un coupe papier, montre à l’assemblée l’épaisse enveloppe cachetée et brise les sceaux.

_ Je vous lis donc la lettre d’Alan…

« Ma femme, mes enfants, et vous, chers amis, si vous êtes réunis ici, c’est que j’ai quitté ce monde. A l’heure qu’il est, je sais enfin parfaitement ce qui se passe de l’autre côté…

Le document que vous lit actuellement le notaire est un testament un peu spécial, une confession en quelle que sorte,  que j’ai rédigé en plusieurs exemplaires identiques destinés à différentes personnes. Vous comprendrez bientôt pourquoi.

Vous pensez tous bien me connaître et avez probablement une idée de moi positive, voire flatteuse. J’ai toujours tout fait pour vous être agréable et utile et c’était sincère; croyez-moi.

J’ai fait de mon mieux pour gravir les échelons dans ma vie professionnelle et m’intégrer de  façon harmonieuse au sein de notre collectivité, dans différentes associations et, je crois être apprécié.

J’adore ma femme et mes enfants et j’ai toujours fait tout mon possible pour leur bonheur et leur confort.

Je me suis attaché à vivre sainement et paisiblement parmi vous tous et je vous avoue ressentir le sentiment d’avoir vécu une bonne vie.

Mais, la vie d’un homme peut être complexe et comporter des zones d’ombre. La mienne est ainsi et je n’en suis pas particulièrement fier.

 

A l’hôpital

Le légiste et ses deux assistants installent le corps d’Alan sur la table en inox penchée et pourvue d’une évacuation pour  les fluides.

Une desserte recouverte d’un champ bleu et de différents instruments tranchants et d’écarteurs est approchée de la table.

Le légiste empoigne une scie circulaire électrique et enclenche l’enregistreur.

_ Bien… Nous allons procéder à l’autopsie de ce patient qui vient de décéder d’une grave pathologie cardiaque. Il est onze heures trente et le patient se nomme Alan Verschoft, homme de cinquante deux ans souffrant du syndrome du cœur brisé qui a refusé la transplantation.

Quelle est la température du corps ?

_ 36,5 degrés

_ Bien. Nous allons procéder à l’ouverture de la cage thoracique sur un plan médian en sectionnant le sternum dans sa longueur.

Le sujet ne présente pas encore de rigidité cadavérique…

36,5 degrés ? Il n’était pas dans le frigo ?

_ Si ! Ce n’est pas normal.

Le légiste fronce les sourcils, lâche sa scie circulaire et récupère dans un des tiroirs d’une desserte accolée au mur un stéthoscope pour ausculter la poitrine d’Alan.

_ Bizarre ça… Allez me chercher un scope; je ne voudrais pas ouvrir la cage thoracique d’un homme encore en vie.

S’adressant à l’enregistreur : La température du corps est anormalement haute, il n’y a pas de rigidité cadavérique et à l’auscultation, il me semble entendre un battement irrégulier. Nous allons effectuer un électrocardiogramme pour nous assurer de la réalité du décès du patient.

Chez le notaire

Je dois vous avouer que je n’ai pas toujours vécu ainsi.

Je le regrette mais dans mes jeunes années, j’ai été perturbé et il m’est arrivé de bien mal me comporter.

Ça a commencé quand j’avais dix-huit ans, j’avais un job dans une banque et je vivais modestement dans un petit appartement. Seul. Seul et sans histoire.

J’étais trop timide alors pour être capable d’aborder les filles.

Il m’arrivait parfois quand mes finances le permettaient de sortir le soir pour aller voir un film au ciné ou traîner un peu dans les bars, histoire de voir du monde.

C’était un peu la misère sociale et sexuelle mais je ne m’en plaignais pas. Il y avait plus malheureux que moi.

Le début de cette période noire est arrivé quand un soir, après la fermeture du bar, trois salopards me sont tombés dessus sans raison dans une ruelle sombre, alors que je rentrais chez moi. Ils m’ont roué de coups à coups de poings, à coups de pieds sans dire un mot et laissé pour mort. Résultat : une semaine de coma, un traumatisme crânien sévère, un bras cassé ainsi que la mâchoire fracturée.

Quand je me suis réveillé à l’hôpital, je souffrais le martyr. Je souffrais physiquement, bien sûr, mais la plus grande douleur était psychique : j’étais déchiré entre la honte, la colère et la frustration.

J’ai eu droit à trois semaines de convalescence. Trois semaines durant lesquelles j’ai ruminé.

J’avais un besoin crucial, vital de vengeance mais je n’en avais pas les moyens physiquement. J’ai bien pensé à m’inscrire aux cours de karaté mais je me doutais qu’avec mon physique, il m’aurait fallu plusieurs années avant d’atteindre un niveau suffisant et avec de la chance encore !

Je n’avais pas des années devant moi. Il fallait que j’agisse suffisamment tôt pour pouvoir les retrouver. Il me restait les armes. Autant oublier les armes à feu pour lesquelles un permis ou une autorisation est nécessaire. Une arme blanche par contre…

J’ai alors visité pas mal d’armureries et autres boutiques spécialisées dans le domaine de la chasse et je me suis constitué un arsenal considérable de dagues et de poignards. C’est fou le nombre de lames diverses et variées que l’on peut acheter !

Puis, je me suis astreint à arpenter les ruelles sombres dans le quartier où j’avais été agressé, vêtu de noir le soir jusqu’à ce que je retrouve mes agresseurs.

Et je les ai finalement retrouvés. Tous les trois, ensemble; en train de dérouiller à nouveau une innocente victime.

Je me suis approché d’eux à pas de loup et j’ai sorti ma plus longue dague. Je l’ai enfoncée très rapidement et très profondément dans les reins de chacun de mes agresseurs. Ils n’ont pas eu le temps de crier; ils ont juste ouvert la bouche en grand. Ensuite, je leur ai percé le cœur pour les achever.

Le type au sol qu’ils tabassaient était déjà inconscient.

Vous ne pouvez pas imaginer ce que j’ai ressenti à ce moment-là. Cette toute puissance, cette montée d’adrénaline ! Mon dieu ! J’ai pris mon pied ! Mais quel pied ! Je suis resté un moment à contempler les trois corps des salopards que je venais d’occire et je les ai assis, adossés tous les trois au mur comme s’ils devisaient paisiblement.

J’ai ensuite appelé les secours à partir d’une cabine téléphonique située deux rues plus loin pour venir en aide au pauvre diable qui gisait au sol.

 

A l’hôpital

_ Collez les pastilles, branchez les électrodes… Bordel ! Il est vivant ! Allez ! On le remonte en REA. Oxygène à fond, on le ballonne avant l’intubation. J’appelle le cardiologue…

Quand Alan reprend péniblement ses esprits, il a une trachéotomie qui l’empêche de sortir le moindre mot, ses poignets sont attachés aux ridelles du lit et une étrange machine émet de tristes soupirs près de lui; sans doute celle qui l’oblige à respirer et contre laquelle son corps lutte en vain. Un appareil un peu plus loin chante des bips de façon continue. Il ressent une infinie faiblesse.

Une infirmière entre dans sa chambre, un gros flacon à la main. Alan la suit des yeux en remuant faiblement les doigts. Elle remplace sa perfusion. Il tente d’appeler, de bouger mais son corps est trop faible pour obéir correctement à sa volonté. Cependant, les bips s’accélèrent et cela suffit pour que l’infirmière s’approche de lui et constate son réveil. Elle repart en courant.

« Mais que s’est-il passé ? Je croyais que j’étais en train de mourir ? »

L’infirmière rapplique accompagnée par le cardiologue qui saisit son poignet pour tâter son pouls.

_ Monsieur Verschoft ? Vous m’entendez ?

Alan remue péniblement la tête et les doigts en signe d’acquiescement.

_ Vous êtes cliniquement mort durant deux heures et votre cœur est reparti tout seul. Il s’en est fallu de peu pour que vous soyez autopsié vivant ! Vous avez eu de la chance !

C’est le premier cas de ce genre dans cet hôpital. C’est incroyable ! J’ai effectué des prélèvements pour analyser vos enzymes et j’ai hâte de connaître les résultats.

Avez-vous des souvenirs de cette période ? Quand vous étiez mort ? Qu’avez-vous vu ou ressenti ?

Chez le notaire

Ensuite, je suis rentré chez moi. Et contrairement à ce que j’avais imaginé, je n’étais pas du tout apaisé. J’étais surexcité au point de ne pas pouvoir fermer l’œil de la nuit. Je me revoyais enfonçant ma lame dans le corps des trois voyous et à chaque fois, je ressentais cette jouissance extraordinaire m’envahir.

C’était comme une obsession.

Et il y a eu ce déclic en moi. Je devais continuer à rendre justice car des forts à bras, des balèzes qui roulent des mécaniques et qui s’attaquent à des innocents, il y en avait plein la ville. Des types musclés en blouson noir avec des gros ceinturons qui vous filent une trempe rien que pour se divertir ou pour épater des filles, les rues en grouillaient. Alors, j’ai recommencé à arpenter les rues la nuit, perçant ça et là des grands types costauds qui déambulaient en ville.

J’ignore combien j’en ai tué. Cent ? Cent cinquante ? Deux cent ? Plus ? Au bout d’un moment, j’ai élargi mon champ d’action aux communes avoisinantes; pas de raison que les ploucs n’aient pas leur comptant de fumiers, n’est-ce pas ? Et puis, en ville, on ne parlait que de ça…

Cependant, dans les bourgades, ce n’est pas la même histoire qu’en ville; c’est plus difficile de passer inaperçu et il n’est pas question de laisser un cadavre à la vue de tous, sinon impossible de revenir la nuit suivante. Il fallait donc creuser pour ensevelir les cadavres.

Une disparition inquiète beaucoup moins qu’un meurtre. Et ça n’a pas les mêmes répercussions chez la gendarmerie ou la police…

C’est ça qui a été le plus pénible: Creuser tous ces trous.

J’avais acheté un combi aménagé pour pouvoir y dormir car il était hors de question de prendre une chambre à l’hôtel. Les réceptionnistes posent trop de questions et sont plutôt physionomistes pour la plupart.

En général, j’arrivais à la nuit tombée, je me garais assez loin des habitations, je creusais un trou profond et je descendais à pied au centre, vers les néons et les bruits produits par les activités festives et nocturnes. A la fermeture des établissements, je repérais ma proie : le plus grand, le plus costaud ou le plus fort en gueule et je le suivais. A une bonne distance au début, me rapprochant de plus en plus jusqu’à ce qu’il soit à portée de ma lame dans une rue tranquille. Je traînais le corps ensuite vers un endroit sombre et calme puis, je retournais au combi et revenais récupérer le cadavre pour l’enterrer.

La moyenne est à peu près trois victimes par bourgade. Au-delà, les gens s’inquiètent vraiment et l’air devient malsain…

A l’hôpital

_ Monsieur Verschoft, nous allons vous enlever la trachéo, comme vous respirez seul. Ensuite vous pourrez à nouveau parler. Ôtez-lui les sangles s’il vous plaît; qu’il puisse prendre ses aises dans son lit.

_ Mhmmmhmmm !

_ Ne tentez pas de parler, calmez-vous, tout va bien aller.

L’infirmière s’éclipse en demandant au médecin d’attendre son retour. Elle revient au bout d’une minute avec une ardoise magique comme celle qu’utilisent les enfants pour dessiner et effacer leurs œuvres en faisant coulisser un curseur.

Elle dépose l’ardoise dans les mains d’Alan qui s’en saisit maladroitement et il écrit d’une écriture hésitante et désordonnée : J’ai été déclaré mort ? Enveloppes ?

Le cardiologue déchiffre l’ardoise et pose une main sur le bras d’Alan.

_ Oui, malheureusement, au constat de votre décès, j’ai comme convenu respecté vos consignes. J’ai appelé votre notaire et posté vos enveloppes. C’était hier, vous savez. C’est impossible de récupérer quoi que ce soit maintenant.

Alan ferme les yeux et la fréquence des bips s’accélère.

Chez le notaire

Je n’ai jamais tué de femme ni d’enfant. Uniquement des hommes grands et costauds. Ça a duré deux années. Deux ans jusqu’à ce que je prenne conscience de l’horreur de mes actes. Que je réalise que ce n’étaient que des victimes innocentes qui payaient pour un crime qu’ils n’avaient jamais commis. Que ma vengeance n’aurait du concerner que les trois individus qui m’avaient agressé. Que j’avais perdu les pédales et que je ne valais pas mieux que mes trois premières victimes.

J’étais donc devenu, suite à mon traumatisme, un tueur en série…

J’ai pas mal réfléchi à ça. Je me suis demandé si je n’avais pas intérêt à me rendre immédiatement au poste de police le plus proche et tout raconter. Mais cela signifierait finir mon existence en prison ? Non, pas question ! J’ai donc décidé de reprendre une vie normale, de tirer un trait sur cette période criminelle et d’oublier tous ces meurtres.

A part quelques cauchemars parfois qui remontaient à la surface, j’ai réussi à enfouir ce passé honteux dans un recoin de ma mémoire et j’ai redémarré ma vie le plus normalement possible.

Vous avez du mal à y croire, n’est-ce pas ? Et vous vous demandez pourquoi diable je vous avoue tout ça au moment de ma mort ?

Eh bien, d’une part par honnêteté vis-à-vis de vous tous pour qui j’ai sincèrement de l’amour et de l’estime, et d’autre part, pour clouer le bec à tous ceux qui profèrent que le crime parfait n’existe pas ! Je suis la preuve que si, il existe et pas qu’un peu.

A cette fin, des copies de cette lettre ont été adressées aux ministères de l’intérieur et de la justice ainsi qu’à un journal. En plus, joints à la lettre, vous trouverez des plans et des cartes qui précisent les dates des crimes et les endroits où sont enterrées mes victimes.

J’ai donc réalisé le plus grand nombre de crimes parfaits et personne ne peut plus rien contre moi puisque je ne suis plus.

A l’hôpital

Cela fait deux jours que la mort clinique d’Alan a été constatée. Sa famille a été prévenue de sa résurrection miraculeuse mais personne n’est venu le visiter.

De sombres pensées le hantent comme la possibilité d’un jugement, la prison pour cardiaques… Mais la pire de toutes c’est d’avoir raté son coup; celui du crime parfait. Ça le met dans une rage folle et des larmes lui coulent sur les joues.

Dans son état, impossible de fuir; il ne peut même pas se lever pour couler un bronze.

Le sentiment affreux que le destin l’a cloué là, vivant pour répondre de ses crimes, que la mort elle-même n’a pas voulu de lui le taraude. Il devra payer d’abord…

A moins… A moins que ses lettres n’aient pas été prises au sérieux. Après tout, ça peut paraître grotesque qu’un individu s’accuse d’une telle série de crimes. Mais il y a les dates, les plans, les cartes… Avec un peu de chance, ils n’iront pas vérifier…

Il en est là de ses réflexions quand l’infirmière ouvre lentement la porte de sa chambre, la mine défaite, rouge comme une pivoine.

_  Monsieur Verschoft ? Il y a là deux policiers qui demandent à vous parler…

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