FRANCK

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FRANCK

 

Ecrit par Ludovic Coué le 13 mars 2018

 

 

Putain, c’est la merde !

 

Franck vient de se faire tabasser au coin de la rue. Il a pris la trempe de sa vie et s’est fait piquer tout son stock…

 

 

Franck dealait comme tous les soirs, tranquillement au coin de sa rue quand deux malabars au crâne rasé et affublés d’une araignée tatouée dans le cou l’ont empoigné et l’on roué de coups.  Ils l’ont ensuite traîné jusque dans son appartement, ont tout cassé et ont pris son stock de came.

Et à nouveau, ils l’ont sauvagement frappé. A coups de poings, à coups de pieds.

Avant de le laisser, le plus vieux des deux skins lui a susurré à l’oreille : C’est notre quartier maintenant… Si je te revois dealer par ici, je serai moins gentil; je t’ouvrirai de bas en haut comme un poisson. Passe le message…

 

Franck a vomi. Il a le nez cassé, probablement des côtes fêlées, des dents en moins, les arcades sourcilières fendues comme sa lèvre et il a dans l’idée qu’il va pisser du sang pendant quelques jours. Tout son corps est endolori.

 

Allongé sur la moquette de son salon, il ouvre les yeux et contemple l’étendue des dégâts : grand écran et miroirs explosés, chaîne hifi par terre en kit, canapé éventré…

 

Franck se recroqueville en position fœtale et se met à pleurer. Pourquoi s’en est-on pris à lui ? Il faut prévenir Rudy.

Rudy ne va pas aimer ça du tout ! Oh non ! Les emmerdes ne font que commencer et le plus grave est à venir. Vie de merde !

Franck se relève douloureusement, tant bien que mal, un fort goût métallique dans la bouche. Chaque mouvement lui coûte et ses tempes battent si fort qu’il est obligé d’étouffer un cri.

Il arrive à se traîner jusqu’à la salle de bains et ressent une terrible  déprime en contemplant son visage tuméfié dans le miroir situé au-dessus de son lavabo. De grands cernes noirs sont apparus. Merde ! Ils m’ont vraiment cassé le nez ces fumiers !

En effet, l’arête de son nez forme un angle inhabituel et les cernes noirs le font désormais ressembler à un raton laveur.

Franck s’assoit au bord de la baignoire et pleure à nouveau.

Il avale deux grammes de paracétamol pour atténuer les douleurs et se passe la tête sous l’eau froide en fermant les yeux.

Il va devoir aller chez Rudy…

Il a bien pensé à lui passer un coup de fil, mais Rudy interdit les communications téléphoniques quand il s’agit de parler du business. Et la dernière chose dont a envie Franck, c’est bien de contrarier Rudy.

 

 

Franck a vingt-quatre ans et se voit comme un artiste; un poète des rues bien qu’il n’ait jamais écrit quoi que ce soit de vraiment poétique.

C’est quand il est bourré que « l’inspiration » lui vient. Il couche alors sur du papier les phrases qui lui passent par la tête; sans logique ni beaucoup de sens. Sans aucun respect pour la grammaire ni l’orthographe. Une sorte d’éjaculat. Mais il en est très fier et en fait illico profiter ses « amis » sur son compte facebook qui le félicitent chaudement et l’encouragent à continuer. Franck ne décèle pas l’ironie dans la plupart des commentaires…

Il n’a aucun diplôme, faute d’avoir abandonné la scolarité trop tôt. Il estimait qu’il gâchait sa jeunesse à apprendre et préférait aller faire la fête et profiter de la vie avec ses potes aussi éclairés que lui. Ses camarades de classe d’alors avaient bien tenté de l’en dissuader, arguant que dans la vie, il faut avoir un minimum de bagages et de culture. Franck leur avait ri au nez et leur avait répondu que ce n’était pas la culture qui allait le faire vivre.

 

S’il n’avait pas connu Rudy, il serait probablement à la rue aujourd’hui. Fâché avec presque tous les membres de sa famille qu’il a copieusement injuriés avant de les quitter.

 

 

Sa seule famille à présent, à part Rudy, c’est sa grand-mère qu’il l’a toujours adorée et qui a toujours été gentille avec lui. Elle s’est toujours montrée compréhensive et ne lui a jamais adressé le moindre reproche. C’est la seule personne à laquelle tient Franck. Du moins, c’est ce qu’il prétend en déclamant parfois haut et fort qu’il serait toujours là pour elle.

Il a dit à sa grand-mère qu’il travaille dans la botanique, le bio. Quand elle lui avait demandé ce qu’il faisait pour vivre et qu’il lui avait répondu ça sans sourciller, elle avait ouvert de grands yeux et l’avait complimenté. Franck était ravi.

Un jour, quand il était encore enfant, elle lui avait confié qu’elle possédait un trésor et que ce trésor serait un jour à lui…

 

 

Franck a connu Rudy au collège. A l’époque, Rudy passait pour une petite frappe mais au fil des ans, il a constitué son cercle d’amis et s’est avéré doué pour s’imposer et monnayer son influence qui n’a fait que grandir. Contrairement à Franck, Rudy est intelligent; il a poursuivi ses études après le BAC et a vite compris les rouages du commerce illicite.

De petites combines en arnaques diverses, Rudy s’est fait un nom et s’est construit un réseau solide de fidèles qui lui ont permis de grimper les échelons.

 

 

Aujourd’hui, Rudy est à la tête d’un gang puissant et discret qui brasse des millions chaque semaine. Il vit dans un appartement vaste et luxueux et possède plusieurs comptes offshores.

Curieusement, Franck et Rudy se sont liés d’amitié au collège; le plus fort protégeant le plus faible.

 

Quand Franck a demandé de l’aide à Rudy, ce dernier lui a proposé de l’héberger quelques temps et de vendre pour lui, histoire de se renflouer facilement et de mettre suffisamment d’argent de côté pour louer son propre appartement. Ce qu’il a fait.

 

Ce nouveau statut a parfaitement convenu à Franck. Il s’est considéré comme un artisan, un bienfaiteur pour les consommateurs et son petit commerce ne le fatiguait pas. La belle vie quoi !

 

Franck sait bien qu’il peut compter sur son ami en temps normal; mais là, c’est le business et il ne sait pas trop comment va réagir son ami. Va-t-il se montrer compréhensif et passer l’éponge ? Rien de moins sûr car il y en avait pour pas mal de pognon.

De toute façon, il n’a pas le choix.

 

 

 

 

 

 

Rudy est confortablement installé dans son fauteuil en cuir, derrière son énorme bureau, au fond de son salon, un verre de bourbon à la main, entouré de ses deux gardes du corps quand Franck arrive escorté par un malabar.

Franck a la tête baissée. Le malabar fait un signe de tête interrogatif à son patron qui lui répond que c’est bon.

 

_ Eh bien Frankie, qu’est-ce qui t’amène si tard chez moi ? Tu te sens seul amigo ? Ta copine t’a largué ou tu l’as larguée ?

 

_ C’est p… plus grave que ça Rudy. Regarde un peu.

 

Et Franck relève la tête et dévoile ses blessures.

 

_ Bordel ! Qu’est-ce qui a bien pu t’arriver ? Ouille ouille ouille ! Frankie t’as mangé chaud là ! Ah ah ah ! Tu t’es vu? Tu as la tête comme un compteur à gaz !

 

_ Je sais, c’est bon Rudy…

 

_ Explique à ton pote ! Tu veux un verre ? Assieds-toi.

 

 

Franck prend place dans un des fauteuils face au bureau.

 

_ Non, merci. J’ai trop mal… Ils m’ont tout pris Rudy. Les skins, ils m’ont pris tout mon stock et ils m’ont dit de faire savoir que c’est leur territoire maintenant. Je suis désolé Rudy. Je n’ai rien pu faire… Deux grands costauds. Ils ont tout cassé chez moi. Ces gars avaient une araignée tatouée dans le cou.

 

_ Des skins ? Ces trous du cul ? On aura tout vu ! T’inquiète pas pour ça amigo, on va s’occuper d’eux.

 

_  Merci Rudy, j’avais un peu peur que tu ne comprennes pas et…

 

_ Attends Frankie, on est amis, pas vrai ? Je vais te protéger. Tu vas avoir de la compagnie pendant une semaine. Le temps que ça se règle, que ça se calme.

Par contre, tu me dois toujours mon blé. Et ça, c’est un sacré problème que tu vas avoir à régler tout seul.

 

_ Mais Rudy…

_ Frankie, sois raisonnable. Tu dois bien comprendre que si je passe l’éponge pour toi, ça va se savoir et mon salon va vite devenir un hall de gare et tous ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas payer vont venir y faire la queue. Tu piges ? Si je tire un trait sur mon pognon cette fois, plus personne ne me respectera et ma vie ne vaudra pas grand-chose.

Alors, tu vas te démerder comme un grand garçon et tu vas me rembourser comme d’habitude à la fin du mois… Sinon…

 

_ Sinon?

 

_ Ça me fendra le cœur Frankie parce que je t’aime bien. On se connait depuis qu’on est gosses. Mais  notre amitié prendra fin à ce moment-là et je te laisse imaginer les conséquences. Tu sais ce qui arrive à ceux qui m’entubent.

 

_ Mais je ne t’ai pas entubé ! Regarde ma tronche !

 

_ C’est du pareil au même. Tu m’as pris de la came et tu dois payer. Si tu payes, c’est cool et on reste potes ! OK amigo ?

 

_ Ne fais pas ça Rudy…

 

_ Charly, raccompagne mon ami à la porte et demande à Victor d’aller s’installer chez lui pour une semaine. Protection rapprochée. Ciao Frankie et soigne-toi bien. On se revoit à la fin du mois. Et je te déconseille de changer d’air au cas où l’idée t’en serait venue…

 

_ OK Rudy. Je vais me démerder…

 

_ Je n’en doute pas. Tu as des amis, de la famille qui peuvent t’aider. Je suis confiant pour toi.

 

En quittant l’immeuble de Rudy, Franck a le sentiment que l’air est devenu trop lourd; que ses épaules sont en train de ployer et il ressent une boule gonfler dans son estomac.

« Comment m’en sortir ? Qui pourra bien m’aider ? je suis mal bordel ! Je vais mourir » Et la panique l’envahit à ce moment.

 

 

 

 

 

Rudy reste songeur assis à son bureau. Un petit surire en coin. Son lieutenant semble perturbé : Tu vas vraiment le…?

 

_ Mais non ! Pas Frankie ! Tu sais bien qu’il est comme mon frère. Seulement, il a besoin d’une bonne leçon pour bien comprendre qui est le patron. Ces derniers temps, il à pris le melon avec sa soi-disant poésie et il a commencé à me toiser en me disant que je ne pouvais pas comprendre son art. Qu’il était une star sur le Facebook. Non mais, tu as lu ses conneries ? Un gamin de six ans écrirait mieux que ça ! Et il ne se rend même pas compte que les gens se foutent de lui quand il poste ça sur le Net !

 

_ C’est toi qui as envoyé les deux skins ?

 

_ Non ! Bien sûr que non ! Mais je profite de la situation pour lui rabattre son caquet. On va s’occuper de ces boules de billard. Préviens la troupe. Faut me les localiser immédiatement. Font chier ces cons…

 

 

 

 

Franck a beau repasser en revue tous ses potes, aucun ne lui semble prêt ou capable de l’aider dans cette galère.

_ Merde ! Je ne vais quand même pas demander du fric à…

Elle a un trésor qui m’est réservé ! Elle me l’a promis ! Bon Dieu ! Elle va bien me filer une avance !

Un pan des nuages noirs qui s’étaient accumulés au-dessus de sa tête commence à s’écarter pour laisser passer un peu de lumière dans son univers obscurci.

 

Le lendemain matin, Franck sonne à la porte de sa grand-mère.

_ Bonjour mamie ! Comment ça va ?

_ Oh bonjour mon chou, c’est gentil de venir me rendre visite. Depuis le temps…

_ Ça ne fait pas si longtemps que ça, si ?

_ Six mois !  Mais ce n’est pas grave. Tu dois être occupé avec ton travail. Mais… Ta figure ! Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Mon Dieu ! Tu es blessé !

_ Non non, j’ai fait une mauvaise chute à vélo. Ce ne sont que des égratignures. C’est pas grave.

_ Viens on va faire un jus et tu vas tout me raconter.

 

Après avoir discuté un moment, inventé une vie idéale pour donner le change à sa grand-mère, Franck décide d’aborder l’objet de sa visite.

_ Dis-moi Mamie, je me rappelle qu’un jour tu m’as dit que tu avais un trésor et que tu me le donnerais.

_ C’est vrai mon chou. Tu l’auras quand je ne serai plus là. C’est écrit sur mon testament chez le notaire.

_ Oh ! Vraiment ?

_ Oui. C’est pour toi.  Rien que pour toi. Comme promis.

_ Mais… tu sais, ça m’embête de t’en parler… Voilà. J’ai de gros soucis d’argent en ce moment et je me suis dit que tu pourrais peut-être m’aider ?

_ Oh mon pauvre chou! Je peux te donner cinq cent euros. C’est tout ce que je peux faire.

_ Cinq cent… Mamie, il me faut beaucoup plus !

_ Comment c’est possible ?

_ Mais tu as un trésor ! Tu peux faire beaucoup mieux !

_ Non mon chou. Cinq cent euros, c’est tout l’argent dont je dispose ici.

Franck baisse la tête. Abasourdi. Son seul espoir s’éloigne à tire d’aile. C’est injuste pense-t-il. Je ne mérite pas ça. Elle pourrait faire un effort, j’en suis sûr.

_ Mamie, faut que tu m’aides…

_ Je voudrais bien mon chou mais je t’assure que je fais ce que je peux.

_ Non ! Quand on a un trésor, on peut faire mieux que ça !! Et arrête de m’appeler mon chou ! Je n’ai plus six ans !

 

La grand-mère a ouvert de grands yeux et la bouche en réaction au ton employé par son petit-fils qui vient de la saisir par les poignets.

_ T’as intérêt à faire mieux que ça Mamie! Parce que je suis dans la merde ! Une merde noire ! Tu comprends ? Hein? Tu comprends ? Il me faut du pognon et vite ! Sinon il va m’arriver un malheur ! C’est ça que tu veux ? Tu veux que je meure ?

_ Mais… Mon…

_ Ton trésor, il est où ? Hein? Tu le caches où ?

_Mon trésor ?

_ Oui ton trésor ! Tu le planques où ?

Franck entre en rage et secoue sa grand-mère qui commence à se sentir mal.

_ Franck, Arrête, je t’en supplie… Mon cœur…

_ Ho ! Pas de cinoche ! Dis-moi où est le trésor !

_ Dans… Dans ma chambre… Le tableau… Le mur du fond…

_ Tu vois quand tu veux ! C’est de ta faute si on en est là !

Franck court jusque dans la chambre de sa grand-mère.

_ Le mur du fond, le tableau… Doit y avoir un coffre encastré… merde ! Faudra une clef…

La chambre richement meublée en orme a pour seule décoration, si l’on ne compte pas le petit crucifix au-dessus de la tête du lit, un vieux tableau figurant un paysage coloré sur le mur du fond.

Franck le décroche en hâte et le jette au sol.

_ Merde ! Pas de coffre derrière le tableau.

La panique commence à le gagner.

_ Putain, Il est où ce foutu trésor ?

Il ramasse le tableau et l’ausculte. Il remarque que le cadre est fermé derrière par une plaque en bois clouée.

_ Aah te voilà !

Il essaie d’écarter la plaque avec ses ongles mais elle ne bouge pas d’un iota. Franck fouille alors dans sa poche et sort son canif. Il essaie à nouveau de décoller la plaque sans plus de résultat.

Devenu fou de rage, il découpe la toile du tableau en diagonale et écarte les bords en les déchirant pour découvrir l’intérieur.

 

 

 

Furibard, il rejoint sa grand-mère en brandissant le tableau déchiré.

_ Tu te fous de moi ? Y a rien dans ta chambre ! Que dalle !

La grand-mère est devenue très pâle tout d’un coup et semble manquer d’air.

_ Mon Dieu ! Non ! Tu n’as pas fait ça ?

_ Quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

_ Le Gauguin… Mon Gauguin… Tu l’as détruit !

Franck contemple la toile déchirée en lambeaux : Quoi ? Cette croûte merdique ? C’était ça ton trésor ?

_ Il valait des millions. Des millions ! Oh mon Dieu ! Et tu l’as détruit ! C’était pour toi. Pour t’assurer une vie confortable. Es-tu vraiment idiot ? N’as –tu pas un minimum de culture ?

 

 

 

 

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