ITE MISA EST !

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ITE MISSA EST !

 

 

Ecrit par Ludovic Coué le 19 mars 2018.

 

 

 

« Ouf ! Laisse échapper le gravosse en rajustant son galurin sur son front taurin : Qu’est-ce que j’ai pu me tartir pendant la messe… Tu sais bien que j’sus pas client de ces couenneries… Et mes ribouis tout neufs qui me font souffrir le martyr ! Ah, si je m’écouterais, je les enlèverais pour être à l’aise…

_T’avise pas, un macchab, ça suffit comme ça. Tous ces vioques claboteraient d’un coup ; ce serait une véritable hécatombe.

_Faut toujours que t’exagères, je sens un peu, mais c’est du naturel ! Et pis, c’est pas si terrib’. Tu vas voir… »

 

Joignant l’acte à la parole, Béru se coince la raie contre un prie-Dieu et se déchausse en poussant un râle de soulagement et en affichant un air de grande béatitude.

Comme je m’y attendais, les chaussettes trouées laissent apparaître les orteils endeuillés. Ce qui cadre plutôt bien pour un enterrement.

Et pour l’odeur… Mes aïeux ! Un concentré de fromage ranci et de poisson pourri ! ça pique vraiment les yeux !

 

Les allées se vident progressivement et lentement ; ainsi, toutes les personnes assistant à l’office funèbre se regroupent dans l’allée centrale, nous font face pour sortir vu que nous sommes restés à l’entrée de l’église pour mieux retapisser tout ce beau monde. Et surtout le curé.

 

_ Alors, tu vois bien que mes arpions ne gênent personne, y en a pas un qui moufte. Mauvaise langue ! Faut toujours que tu renaudes. En plus je m’ai lavé les nougats la semaine dernière alors…

_ Ouais, tu ferais dégueuler un rat par la patte ! Attends qu’ils se rapprochent…

 

En effet, alors que le cortège se trouve maintenant à une dizaine de mètres de nous, je remarque que certains ouvrent déjà de grands yeux étonnés. Une gnère semble manquer d’air tout à coup et ouvre un clapoir comme un poiscaille qui vient de sortir de l’eau. Les employés des pompes funèbres sont devenus blancs comme des linges.

Des cris commencent à fuser et trois ancêtres viennent de tomber tout bleu dans un craquement sec.

 

Le gravosse se cache la hure derrière son galure, mais je vois bien qu’il est en train de se fendre copieusement le pébroque ; il ne va pas tarder à se taper sur les cuisses. Une vraie nature…

 

Aïe ! Le cureton s’amène en gueulant comme un veau ; les choses commencent à se gâter…

 

_ Mais qu’est que c’est que cette puanteur ? C’est vous qui profanez ainsi mon église ?

 

Je sors ma brème de la maison poulaga et la lui pose sous le nez : « Nous sommes inspecteurs de la police nationale ».

 

_ Des policiers ? Seigneur ! Mais que venez-vous faire dans la maison de Dieu ?

_ Nous aimerions vous poser quelques questions quand vous aurez terminé votre office.

_ Eh bien, attendez-moi un peu; je reviens dans une demi-heure. Je dois me rendre au cimetière pour accompagner le défunt jusqu’à sa dernière demeure.

 

_ Ok. On vous attend.

 

La vingtaine de personnes venues assister à la messe assiste à l’insertion du cercueil dans le fourgon. L’air frais leur a fait du bien. Ils ont tous un regard mauvais envers le gros qui se bidonne toujours dans l’encadrement de la porte.

 

Les employés funéraires s’activent avec une rigidité et une dignité feinte et forcée. C’est comme un spectacle finalement; ils ne connaissaient pas le macchab mais ils se comportent comme s’il s’agissait d’un drame national.

Vu de l’extérieur, ça paraît presque comique; mais pour les proches du défunt, ça ne l’est pas. C’est le minimum attendu pour témoigner le respect attendu pour celui qu’ils ont connu et aimé.

Le cortège se forme derrière le fourgon. Certains sont sapés comme des milords, les plus anciens. D’autres bien plus jeunes et moins nombreux sont en baskets et jean, sans doute obligés par leurs parents à venir se tartir pour un vioque qu’ils n’ont peut-être même pas connus ou si peu : c’est ni cool ni fun… C’est la mort.

 

La colonne s’ébranle enfin, quittant doucement, le dos courbé, le parvis de l’église pour rejoindre le cimetière.

 

Béru a renfilé ses ribouis et sort la mine réjouie de l’église :  » T’as vu leur frime ? À un moment j’ai cru qu’on allait devoir appeler le SAMU ! Merde alors ! Quelle rigolade !

 

_ Le cureton n’a pas apprécié ta blague…

_ Mouais… J’ai comme dans l’idée que cézigue va devoir s’esspliquer sur pas mal de choses…

_ Tu crois qu’il est mouillé ?

_ L’a une tronche à adorer les petits garçons et je crois pas me gourer en pensant qu’il aime bien les faire sauter sur ses genoux et les tripoter sans en avoir l’air… »

 

 

 

 

 

 

Cinq jeunes garçons ont récemment disparu dans le village de Trifouilles les oies et leur point commun réside dans le fait qu’à un moment ou un autre, ils ont fréquenté le prêtre; soit comme enfants de chœur ou bien lors des séances de catéchisme.

Trifouilles les oies est un bled paumé dans les terres où il ne se passe jamais rien; mais c’est l’endroit ou le dabe passait ses vacances d’été quand il était boutonneux.

C’est pour cette raison que le boss nous a dépêchés dans au milieu de la cambrousse.

 

On est arrivés la veille, histoire de retapisser la topo. On a gentiment filé le train au cureton, aperçu un blondinet qui le rencontrait souvent au presbytère; un gnace d’une vingtaine, habillé lui aussi en robe noire. Probablement un jeune ecclésiastique en formation. Le gros lui a tiré le portrait avec son portable depuis notre chignole. On a envoyé le cliché à la PJ pour en savoir plus sur les deux gonzes.

 

Béru nous a dégotté deux piaules dans l’unique hôtel-restaurant-routier du coin. Pas le grand luxe mais le patron est sympa et sa cuisine surprend par sa finesse et sa qualité. Le gros, lui, est surtout intéressé par le valseur et les nibards de la patronne qui semble sensible à ses manières et ses œillades.

Du suif en perspectives car le manège du mastard n’a pas échappé au mari…

 

 

La PJ nous a envoyé tout un patafard relatif au curé qui a connu pas mal de problèmes pour des plaintes de parents qui s’indignaient que leur petit garçon raconte que le curé lui avait fait des choses… Pas de poursuites, mutation à chaque fois. Etrange…

Quant au décoloré, peau de balle et balai de crin ! Inconnu au bataillon des hommes de Dieu ! L’évêché a certifié que cézigue ne comptait pas parmi les membres du troupeau.

Le boss nous a ensuite tubé, furibard : Trouvez-moi le salopard quia engourdi les gosses ! Et pas dans une semaine ! Faites pas dans la dentelle, foncez ! Je vous couvre !

_ Merde ! A dit Béru. Il est en rogne, mais c’est pas après nous, ou je me berlure ? Y a baleine sous gravillon !

_ Ouais, c’est pas son genre de nous dire de foncer dans le tas…

 

 

Le prêtre est revenu et nous a reçus dans la sacristie.

 

_ Bien, que puis-je pour vous ?

 

Le gros a posé une fesse sur le bord de la table et a pris un air dubitatif et grognon :

_ Dis-moi mon pope, t’es au jus pour les gosses qu’ont disparu ?

_ Oh ! Quelle histoire, on ne parle que de ça !

_ Et Tézigue, t’as rien à voir là-dedans ?

_ Co… Comment osez-vous ?

_ Te fatigue pas face de raie, j’ai ligoté ton pédigrée de pervers, alors pas la peine de jouer les offusqués, sinon tu vas prendre une mandale.

_ Je ne vous permets pas…

_ Écoute-moi bien, vieux saligaud. Je sais pas encore si tu trempes ou non dans ce purin, mais je t’avertis que si jamais j’apprends que tu en croques, tu vois ton goupillon dans le seau, là ? Eh bien je te l’enfonce dans le figne jusqu’à la garde, histoire que tu te rendes comptes de ce que ça fait. Et t’auras pas droit aux préliminaires…

_ Vous me menacez ?

_ Non. Je te fais une promesse…

Le prêtre, devenu blanc comme la culotte d’une nonne un soir de Noël se tourne vers moi en gémissant :

 

_ Monsieur, vous qui semblez plus raisonnable que votre acolyte, vous le laissez faire ?

_ Padré, si vous êtes innocent, ce que je vous souhaite, vous n’avez rien à craindre de mon ami. Par contre, si ce n’est pas le cas, je ne saurai trop vous conseiller de vous beurrer la raie en attendant qu’il tienne sa promesse…

 

Nous sonnons à la porte du presbytère et Blondin nous ouvre, nous gratifiant d’un sourire niais: Bonjour mes frères, que me vaut les plaisir de votre visite ?_

_ J’sus pas ton frelôt, blondin ! Vire tes miches et assieds-toi. On va causer.

 

Le sourire du blond s’est un peu estompé et son regard niais a disparu pour laisser place le temps d’une seconde à un regard d’acier trempé. Je remarque que Césarin porte des ribouis grand luxe, une grosse bagouze en jonc et que sa tocante est une véritable Rolex. Tiens tiens, ça gagne combien un séminariste ?

On a exposé nos brèmes et on est entrés.

_ Messieurs, soyez les bienvenus. Je suis honoré par notre rencontre.

Le gars a repris son air niais et s’est assis. Les coudes posés sur la table, les mains jointes.

Le gros m’a envoyé ce regard que je connais parfaitement : il a senti un problème et m’avertit que ça risque de bientôt virer en béchamel… Il a dû mordre les croquenots, la bagouze et la tocante lui-aussi.

_ T’es qui au juste Auguste ?

_ Je suis le séminariste. J’assiste Monsieur le curé…

_ C’est ton blaze que je veux fleur de nave !

_ AY… AYDEUH Jean

_ Jean AYDEUH ! Montre-moi tes fafs avant que je t’en colle une…

_ Euh… mon portefeuilles est dans le tiroir, faut que j’aille le chercher.

_ Vas-y mon poteau et magne-toi la raie, je commence à avoir des impatiences…

Quand blondinet s’est levé et retourné pour aller jusqu’au buffet pour ouvrir un tiroir, le gros a sorti sa rapière; conscient comme moi que du tiroir allait sortir un rigolo planqué.

On n’a pas été déçus. Le blond s’est retourné d’un coup, flingue en pogne et il a aussitôt morflé une bastos dans l’épaule. Il a été projeté en arrière et une balle de son six coups a perforé le plafond. Il a simplement grimacé, n’a pas poussé le moindre cri. Son revolver est tombé au sol. Et Blondin s’est rassis en se tenant le bras. Vaincu.

_ Bon, maintenant que les présentations sont faites, tu vas me dire ce que tu fous ici et ce que t’as fait des gosses.

_ Le prêtre… Il… Il fréquente des endroits… je l’ai connu à une soirée spéciale. On l’a pris en photo et filmé à son insu. Et pour notre silence, il nous a trouvé cinq jeunes pour l’export.

Le gros s’est levé d’un bond et a pulvérisé la cloison nasale de Blondin.

_ Raclure de bidet ! Tu nous racontes ça comme ça! Comme si tu raconterais tes courses chez prisu !

Tiens ! Prends celle-là aussi ! Une manchette à MACH2 a atterri sur le cou du décoloré et il a immédiatement déposé le bilan.

 

 

On a appelé les bleus pour qu’ils encrystent la belle au bois dormant et Béru est sorti du presbytère en courant en me criant : « je reviens tout de suite » Il a filé droit vers l’église.

 

Tout le village a entendu les cris de souffrance du prêtre. La longue et déchirante plainte douloureuse du ministre du culte déculotté.

 

Vous devez savoir que quand il était enfant, à douze ans, Béru était enfant de chœur. Oh pas bien longtemps ! Le temps que le prêtre s’émeuve devant ce grand gaillard et n’entreprenne de lui tripoter les claouis.

Ce jour-là, Béru a juré de ne plus jamais mettre les ripatons dans une église et le prêtre en question a perdu toutes ses dents de devant et dû  manger avec une paille pendant un mois à cause de sa mâchoire fracturée.

Le mastard n’a parlé de cet épisode de sa vie qu’à très peu de monde…

 

Le gros nous a ramené le curé noyé de larmes et orné de deux cocards. Il avait une démarche très spéciale.

Il le tenait par le colback.

Il l’a propulsé dans le panier à salade et a crié avant de refermer la porte : Hé saloperie vivante ! Quand tu passeras le SAS de sécurité, oublie-pas de déclarer ton matos métallique !

 

Les gendarmes ont voulu savoir de quoi il parlait mais le gravosse n’a rien voulu dire, arguant que c’était une histoire entre le prêtre et lui.

 

 

Les gosses ont été  retrouvés à bord d’un cargo en partance pour l’Afrique. Blondin nous a finalement rencardés. Mais il n’a pas voulu cracher tout le blot. Par peur de s’égorger un matin en se rasant dans sa cellule…

Le réseau de traite a été en partie démantelé. En partie seulement. Les gros bonnets n’ont pas été dénoncés.

 

 

 

 

 

 

De retour à Pantruche, le dabe nous a convoqués et quand on est entrés dans son burlingue, le gros a piqué une crise en voyant le prêtre assis à côté du dabuche, une tasse de café à la main :

_ Mais… Mais qu’est-ce-que ce furoncle fait ici ?

 

Le boss a souri et feint d’enguirlander le mahousse en faisant un discret clin d’œil : Du calme Bérurier, Monsieur est le frère jumeau du prêtre que vous venez d’arrêter. Je vous présente donc Monseigneur l’Evêque.

Le gros n’a pas décoléré ; C’est quoi c’t’affure ? Un évêque ? Et moi, j’sus quoi ? Le petit poucet ?

Le boss s’est levé la mine hilare, mais luttant pour garder son sérieux.

_ Calmez-vous, vous voulez bien ? Merci.

Je vous ai convoqués afin que Monseigneur puisse vous entendre au sujet de l’arrestation de son frère.

L’Evêque s’est levé à son tour et a adressé un regard méprisant à Béru. « Ce que vous avez fait subir à mon frère est immonde ! Comment avez-vous pu faire une chose pareille ? Le pauvre homme est traumatisé. Les portes de l’Enfer s’ouvriront pour vous ! Vous n’aurez point de salut !

_ Et les gosses que ton frangin a culbutés ? Sont pas traumatisés, eux ? Qu’est-ce que t’incinères vieux schnock? Que je fais pas bien mon taf ? C’est ça? Qu’est-ce tu viens nous les gonfler avec tes bondieuseries ? Ton frelot, c’est un résidu, une raclure de chiottes ! Y mérite pas de vivre et il a été puni par où il a péché puisqu’on y est !

Et toi ? T’es clair de ce côté-là ? Ou comme ton frangin t’aimes faire des choses aux petits garçons ? Hein ? C’est de famille? Tu veux que j’aille zyeuter dans ton ordi pour voir un peu ?

 

L’Evêque a pâli, a tenté de balbutier quelque chose puis il est retombé sur sa chaise. Abasourdi, il s’est retourné vers le boss, interrogateur. Mais le dabe cachait son visage dans ses mains; il se fendait le pébroque et deux grosses larmes perlaient sur ses joues. Il vivait-là un grand moment de bonheur, une victoire.

 

 

 

 

 

On a su plus tard que l’Evêque protégeait son frère jumeau depuis longtemps et quand il avait appris qu’il était à nouveau impliqué dans une enquête, il avait tenté de faire pression sur notre boss pour étouffer l’affaire. C’est pour cette raison qu’il était en renaud quand il nous avait tubé.

L’Evêque est reparti sans rien dire. Le boss a immédiatement passé quelques coups de fil et j’ai comme dans l’idée que l’évêché est déjà investi par toute une brigade de collègues très intéressés par les dossiers et le disque dur de l’ordinateur de l’homme d’église.

 

Quand Béru a compris ce qui se tramait, il est parti d’un grand éclat de rire et il a déclamé solennellement en joignant ses mains comme dans une prière : Les voies du Seigneur sont impénétrab’ mais pas l’oigne de l’Evêque !

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