SUCCES

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SUCCES

Saviez-vous que le succès pouvait faire des victimes ?

Berthin ne trouvait plus son boulot très gratifiant. Simple, répétitif et parfois usant à l’extrême, il commençait sérieusement à s’y ennuyer et devait souvent se faire violence pour y retourner les matins. Cette montagne de paperasse…

Après l’obtention de son BAC, Berthin avait passé différents concours administratifs et avait finalement choisi le ministère des finances sur les conseils de ses parents car c’était celui qui payait le mieux… Agent des impôts ! Il était casé.

Une fois passé le temps de la découverte, il s’était installé dans une routine bien pépère et sa vie était devenue réglée comme du papier à musique. La semaine au boulot et le week-end à musarder, à paresser et parfois rendre visite à sa famille restée dans le Finistère. Son affectation à Rennes lui avait plu car une grande ville lui paraissait alors très excitante.

Rapidement, il avait fait le tour du job et, à part les circulaires qui tombaient régulièrement, il n’y  avait pas grand changement au bureau.

La vie dans son petit appartement au cinquième étage avec ascenseur était devenue confortable mais monotone, à part quelques aventures sans lendemain venues égayer son quotidien.

Berthin était plutôt du genre solitaire et trouvait que sa vie lui convenait parfaitement.

Il avait avec ses premières paies en plus du mobilier de base investi dans du matériel HIFI, un lecteur de DVD, un grand écran plat et s’était abonné à Internet ainsi qu’à un bouquet TV numérique. Tout ce qu’il lui fallait pour vivre seul enfermé chez lui… Vivre en autonomie dans son propre appartement lui avait apporté un sentiment de puissance; il s’était soudain et enfin senti adulte avec toutes ces factures à payer et son droit à la tranquillité !

Berthin qui n’avait jamais vraiment aimé lire auparavant s’y était mis comme ça, sur un coup de tête, pour voir; timidement au début avec des classiques comme ZOLA ou HUGO. Et puis un jour, à la bibliothèque de son quartier, il avait découvert Stephen King, Lovecraft, Poe et bien d’autres ainsi que leurs univers fantastiques respectifs. Il avait dévoré ces livres avec frénésie et en avait été transformé. Il s’était constitué sa propre bibliothèque sur tout un pan de mur dans son bureau. Il s’était demandé alors comment il avait pu passer à côté d’une telle mine de trésors pendant toutes ces années !

Il avait au fil des mois, des ans, accumulé un nombre incroyable d’ouvrages de SF et de fantastique. Il en était arrivé à penser qu’un bon bouquin valait bien mieux qu’un bon film, car plus personnel, plus participatif et faisant appel à son propre imaginaire alors qu’un film impose les images, les jeux des acteurs plus ou moins bons dans un style prédéfini sans que l’imagination ne soit réellement suscitée; du prémâché, du facile à digérer qui n’enrichit que la mémoire sans apprendre grand chose.

A force de lire, son vocabulaire s’était étonnamment étoffé, son sens de la syntaxe aussi et son imaginaire s’était grandement développé. Au point qu’il s’était mis à écrire ses propres histoires; dans un premier temps pour tester ses capacités d’écriture, en plagiant volontairement les histoires des grands auteurs, mêlant parfois plusieurs scénarii pour en sortir un nouveau, un hybride comme il les appelait. Bien sûr, ces histoires-là finissaient dans un répertoire de son ordinateur qu’il avait nommé « défouloir » et il sentait qu’il devait trouver son style personnel et créer ses propres histoires. Ce qui finit par arriver, à force de travail et de longues heures à composer sur son clavier des univers mystérieux, étranges ou fantastiques avec des créatures inconnues et des dénouements inattendus.

Sa préférence est allée vers l’écriture de nouvelles et le style policier bien noir l’accaparait plus particulièrement. Il écrivit donc des histoires sombres de criminels, de règlements de comptes, de cols blancs bien en vue le jour et qui se transformaient la nuit en de véritables salopards sans foi ni loi. De policiers improbables à la vie brisée, alcooliques ou toxicomanes qui menaient des enquêtes difficiles, dangereuses et qui ressuscitaient en découvrant une vérité atroce.

Il finit par oser montrer ses écrits. A sa famille d’abord qui s’étonna de ses nouvelles capacités et le félicita, puis à quelques amis qui l’encouragèrent à poursuivre et demandèrent à en lire d’autres. Ce qu’il fit bien volontiers. Son esprit tournait à plein régime et il trouvait une bonne histoire par semaine.

En cherchant sur le Net: « Nouvelles policières », pour se tenir informer des modes actuelles dans le genre, il découvrit que des concours de nouvelles existaient dans toute la France, et couraient sur toute l’année, avec ou sans thème imposé, avec ou sans participation financière et avec ou sans prix. Pas mal de ces concours ne demandaient pas d’envoyer les manuscrits par la poste mais acceptaient de les recevoir par mail. Berthin s’intéressa à ceux-là qui lui paraissaient plus simples et plus rapides.

En parcourant la liste des concours et des thèmes imposés, il trouva celui qu’il lui fallait : « Les mafieux de chez nous ».

Bingo ! S’était-il dit. Là, c’est mon domaine ! J’y vais, je fonce !

Il avait alors fiévreusement parcouru sur le Net les différents sites des journaux locaux et cherché les faits divers marquants des douze derniers mois, copié-collé les articles qui lui paraissaient dignes d’intérêt.

Il avait ensuite imaginé des extrapolations, échafaudé différentes trames et inventé un personnage terrible, capable d’être impliqué dans pas mal d’affaires non résolues.

Il avait l’histoire, elle affichait les vingt mille caractères exigés au format imposé. Il l’avait reprise par trois fois pour améliorer la chute et, quand il fut enfin satisfait du résultat, il avait fini par remplir la fiche d’auteur et avait envoyé sa nouvelle par mail à la société organisatrice.

Pendant les deux jours qui ont suivi, il ne pensait plus qu’à ça, se demandant si son histoire avait réellement une chance devant un jury d’experts. Il en rêvait la nuit !

Et puis il a repris la cours de sa vie en se disant qu’il n’y avait plus qu’à attendre le verdict en croisant les doigts.

Ça, c »était il y a une semaine…

Aujourd’hui, en rentrant du boulot, Berthin a ressenti comme une oppression, une crainte sans aucune raison apparente. Il se sentait épié, surveillé. En marchant tête baissée sur le trottoir sous une pluie battante, il se dit qu’il était idiot et qu’il ferait mieux de penser à autre chose. Peut-être devrait-il poser des congés et engager ses économies dans des vacances au soleil ? Il ferait bien aussi de s’investir avec soin dans sa nouvelle relation amoureuse car la jeune femme était épatante, gaie et intelligente.

Il songeait à tout cela quand il arriva chez lui. En entrant dans l’appartement, il trouva curieux que les volets soient fermés alors qu’il ne les fermait jamais. Il alluma la lumière et eut la stupeur de découvrir un type assis dans son propre fauteuil. Un gars plutôt costaud, le cheveu noir coupé très court, pas rasé depuis au moins trois jours, habillé d’un jean délavé, des baskets sales, d’un pull marron et d’un blouson en cuir usé; qui le fixait droit dans les yeux en souriant avec malice.

Au moment où Berthin avançait pour demander à l’intrus ce qu’il faisait-là, il reçut un coup derrière le crâne qui lui fit perdre aussitôt connaissance.

Quand Berthin reprend connaissance, Il affiche une grimace de  douleur car son crâne le fait terriblement souffrir.

Il n’y voit rien, ne peut pas bouger ni parler car il a un bandeau sur les yeux ainsi qu’un bâillon sur la bouche. Il est assis et ses jambes ainsi que ses bras sont entravés par des liens.

Berthin essaie de se débattre et pousse des grognements tout en essayant de défaire ses liens. En vain.

Il entend des pas qui se rapprochent de lui et on lui ôte son bandeau. Berthin cligne plusieurs fois des yeux car l’endroit est très lumineux et il lui faut du temps pour que sa vision s’accommode.

Quand il distingue à nouveau les choses, Berthin prend connaissance de l’endroit où il se trouve; un hangar très vaste et poussiéreux.

La chaise sur laquelle il est assis repose sur une bâche en plastique.

Devant lui, il y a un homme assis sur une chaise. Il n’est pas ligoté, lui.

Le type assis en face de Berthin le regarde d’un air songeur. La cinquantaine grisonnante, vêtu de manière élégante et sans doute coûteuse; costume trois pièces, cravate, manteau noirs et souliers brillants. Il affecte d’étudier ses ongles en relevant un sourcil puis croise les bras et observe à nouveau Berthin.

Dans ce qui semble être un hangar désaffecté, vide et fort sale, ils sont quatre : L’homme assis en face, ganté de noir maintenant, tient un automatique sombre et luisant qu’il prolonge en vissant lentement ce qui semble être un silencieux et deux autres types en blouson de cuir qui affichent un air blasé, et paraissent s’ennuyer ferme. Berthin, qui n’y comprend absolument rien est ligoté des épaules aux pieds sur une chaise, bâillonné avec du ruban adhésif, il sent qu’il a une énorme bosse sur la tête et un beau coquard à l’œil droit.

L’homme assis en face, croise les jambes et affiche un sourire bon enfant : « Alors Berthin, es-tu bien installé ? J’espère que ce n’est pas trop inconfortable… Les cordes ne sont pas trop serrées au moins ? Oh ! C’est vrai, tu ne peux pas parler ».

Et il poursuit calmement, en souriant : « Tu n’aurais pas dû te mêler de nos affaires mon ami car nous n’aimons pas les mouchards et nous leur réservons un traitement expéditif et définitif.

Comme nous avons beaucoup de moyens pour localiser les gens, cela a été un jeu d’enfant de te trouver et de te cueillir chez toi. Tu dois bien comprendre que la seule façon pour toi de sortir d’ici vivant est de coopérer. Nous voulons savoir quelles sont tes sources et qui te paie. Sois bref et concis car la patience ne compte pas au nombre de mes vertus ».

L’homme claque des doigts et un de ses deux acolytes s’approche immédiatement de Berthin et ôte le bâillon d’un coup sec.

Berthin avale sa salive et tente tant bien que mal d’organiser ses pensées : « Qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi ? Je ne comprends absolument rien à tout ça ! Que me voulez-vous ? Je ne suis qu’un petit fonctionnaire des finances et c’est l’état qui me paie « .

L’homme assis en face de Berthin se lève en soupirant: « Voyez-vous ça ! Franchement, je m’attendais à mieux de ta part. Je te croyais plus intelligent ».

La panique gagne Berthin :  » Vous devez vous tromper ! Je n’ai rien à voir avec vous ! Je ne sais même pas ce que vous me reprochez. Qui êtes-vous ? »

L’homme à l’allure si élégante lève son arme à hauteur du visage de Berthin qui louche maintenant sur la gueule du canon de l’automatique devenue énorme et terrifiante.

Ce n’est pas possible ! Pense-t-il. Non, pas maintenant. Il va vraiment  me tuer ?

Son interlocuteur relève le canon et sourit en clignant des yeux : « Il me semble que tu as posté dernièrement sur le Net une jolie petite histoire qui me gène beaucoup car elle risque fort de me valoir quelques désagréments… Comment l’as-tu appelée déjà ? Ah oui ! « Rennes connexion » ! Quel beau titre ! Tout est dans l’histoire; il ne manque plus que mon nom et ceux de mes associés ! Ce qui devrait rapidement être corrigé par les inspecteurs de police en recoupant les différents faits que tu as eu l’obligeance de relater par le menu et d’associer entre elles. Tu comprends que je m’agace quand on me parle d’un inconnu qui décrit toutes mes affaires et pointe du doigt ma personne, alors que je me suis toujours ingénié à œuvrer dans la plus grande discrétion et avec infiniment de prudence.

_ Mais… Mais… C’est une fiction ! Une invention ! Une nouvelle pour le concours ! J’ai tout inventé en puisant dans différents articles dans les journaux ! J’ai créé cette histoire pour le concours de nouvelles. Je ne vous connais pas et comme je vous l’ai dit, je travaille aux impôts. Tout ce que je cherche avec cette histoire, c’est d’être publié ! Rien d’autre ! Depuis le temps que j’écris, je tiens enfin quelque chose de bon, j’en suis sûr. Une nouvelle, une fiction du tonnerre, une histoire de mafieux, de barons de la drogue. Mais je ne connais pas ce milieu, j’ignore qui vous êtes ! Je jure devant Dieu que j’ai tout inventé. Et les réactions de ceux qui l’ont lue ont été très nombreuses et très positives; personne n’a pensé que c’est une histoire vraie ! C’est ridicule ! S’il s’agissait d’une enquête, je l’aurais adressée à la police ou à un journal, pas à un concours de nouvelles ! Réfléchissez ! Prenez… Prenez  mon portefeuille ! Regardez dedans, vous y trouverez ma carte professionnelle des impôts. Je ne vous mens pas !

L’homme en costume prend une profonde inspiration et soupire, se tourne vers ses sbires et revient planter ses yeux dans ceux de Berthin. Il ne sourit plus.

_ C’est ta dernière chance de sauver ta peau. Raoul va te motiver un peu…

Raoul, un des deux nervis s’approche de Berthin, un marteau à la main et lui en flanque un grand coup sec sur le pied gauche. Berthin, outre la douleur fulgurante, sent le craquement de ses os qui se brisent sous l’impact. Il hurle de douleur : Mais vous êtes complètement dingues ! Je ne vous connaissais pas ! J’ai tout inventé à partir des faits divers des journaux ! Vous vous trompez !

_ C’est une très belle histoire que tu viens de nous raconter-là. Si, si. Je t’assure ! Malheureusement, dans ma position, je ne peux me permettre le moindre doute; tu comprends ? Je pense que tu comprends… Mes hommes et moi, on n’est pas vraiment clients pour ce genre d’histoire. On est déçus. Hein les gars qu’on est déçus ? Tu vois, ils acquiescent; même Raoul qui est un grand sensible. Et je crains donc que notre jury ne vienne de rejeter ton histoire à dormir debout.  Et comme dirait l’autre, sa décision est irrévocable.

Au moment où Berthin essaie à nouveau d’argumenter, le PLOP !  Meurtrier de l’automatique met  un terme à l’entretien.

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