LA LETTRE DE MARIE

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LA LETTRE DE MARIE

Demain n’est pas certain, faites en sorte qu’aujourd’hui soit agréable.

Quand la caldera a explosé à Yellowstone, dans le Wyoming, il y avait pas mal de monde sur place; des journalistes, des scientifiques, des techniciens qui s’interrogeaient sur la fuite subite de tous les animaux une semaine auparavant. Les loups, les ours, les wapitis, les bisons et tous les autres avaient fui précipitamment vers le Nord. Sans oublier la foule de badauds et de touristes…

 Il y avait des caméras un peu partout; au centre et autour, si bien que toutes les chaînes de télévision présentes ont diffusé la catastrophe en direct. Et ensuite, le monde entier a repassé les images en boucle.

L’explosion gigantesque a surpris tout le monde. Les caméras les plus éloignées ont enregistré la catastrophe durant à peine une seconde et ont montré la propulsion du sol et de ceux qui s’y trouvaient très haut dans le ciel. Il paraît que c’est monté si haut que des gens et des débris ont traversé toutes les couches atmosphériques et ont été satellisés. Plus de mille kilomètres cubes de roches et de cendres ont été projetés dans les airs. Les émanations de gaz toxiques ont ravagé les alentours; rien ni personne n’y a survécu.

La détonation a été si forte qu’elle a été entendue outre Atlantique. L’onde de choc a tout pulvérisé sur un rayon de centaines de kilomètres et la colonne de feu est montée, montée avec son lot de cendres et de fumées. Plusieurs centimètres de cendres ont rapidement recouvert le sol sur un rayon de près de deux mille kilomètres aux états unis et au Canada.

Quand j’ai entendu le bang, j’étais au travail, je vaccinais des enfants dans mon cabinet.

Le monde entier s’est ému de ce cataclysme et s’est empressé de proposer de l’aide aux USA. On était tous inquiets pour l’Amérique. On n’imaginait pas à ce moment-là que la catastrophe allait prendre une tournure planétaire… On aurait dû s’inquiéter pour nous aussi.

Yellowstone a produit tant de cendres et de fumées et pendant si longtemps que le panache est monté très haut. Les particules ont fini par constituer une couche opaque qui s’est rapidement étendue au gré des vents pour entourer le globe.

Le scénario du pire s’est réalisé. Quand le soleil a été masqué, la température au sol a chuté et la végétation a périclité. Une véritable hécatombe humaine a suivi à cause du froid et de la famine qui n’a pas tardé à concerner toutes les populations du globe; sans parler des troubles et du chaos qui n’ont pas manqué de s’instaurer. Des guerres ont éclaté, violentes, dévastatrices et brèves à coups de missiles balistiques jusqu’à ce que plus personne n’ait l’envie de combattre et que le monde se concentre enfin sur la survie.

Comme vous le savez, évidemment; qui ignore cela ? Notre gouvernement a pris les choses en main et décrété la Loi martiale. La société a rapidement changé et un Etat policier a vu le jour; prenant le contrôle sur tout.

Faute de ressources naturelles disponibles, le gouvernement a produit des protéines de synthèse qu’il distribue au peuple une fois par semaine et il a regroupé et mobilisé la population pour construire des tours gigantesques et très nombreuses afin de concentrer les réseaux de distribution de chaleur, d’électricité et d’eau. Ainsi, de nouvelles cités ont vu le jour; laides et tristes. Et personne ne s’attardait à l’extérieur à cause de la poussière ambiante qui vous cisaillait les poumons. Une vraie saloperie de particules de basalte microscopique et tranchant comme des tessons de verre.

Pour assurer la paix sociale, il a été décidé d’offrir la gratuité des accès aux chaînes de télévision et au Net avec les jeux en ligne. Sans vouloir critiquer, je ne peux m’empêcher de penser que le but de ces dernières actions était d’endormir le peuple; pendant qu’il joue ou qu’il suit des émissions débiles animées par des adultes au Q.I. de poule qui se comportent comme des préadolescents, il ne réfléchit pas.

Des flottilles de drones ont commencé à parcourir les rues jour et nuit et gare à celui qui ne respecte pas le couvre-feu… Pas de sommations !

Comme il y avait pas mal de cannabis qui circulait sous le manteau, j’imagine que certains ont récupéré des tubes néon à UV. Cela ne semblait pas contrarier les autorités qui laissaient faire. Ça devait les arranger.

Un jour par semaine, chacun devait se rendre au centre pour participer au travail commun : le TC. On avait chacun notre jour et on n’avait pas intérêt à le manquer sinon, pas de ration de protéines…

Le nombre de suicides était hallucinant. Chaque matin, on retrouvait des corps au pied des immeubles. Déprime ou effet des drogues ? Allez savoir. Tous les matins, des camions sillonnaient les rues et les cadavres étaient récupérés.

C’est dans ces conditions que nous vivions, au beau milieu d’une tour, Marie ma femme, les enfants et moi. Simplement, gentiment.

Je pensais que le pire était passé et que notre vie allait se dérouler sans encombre quand Marie est partie, me laissant seul avec les enfants.

Une mauvaise pneumonie l’a emportée en deux mois. Rien n’y a fait. Ni les anti-inflammatoires, ni les antibiotiques.  J’ai la quasi certitude qu’elle s’est laissée aller, refusant de lutter pour ne plus vivre dans ce monde devenu si déprimant. La pauvre toussait tellement que chacune de ses respirations était devenue douloureuse et la fièvre la dévorait et la faisait délirer; enfin, je crois. Nous vivions au rythme de sa toux et je lui avais laissé la chambre qui ressemblait depuis quelques temps à une annexe hospitalière avec les perfusions pendant à des potences et les bouteilles d’oxygène; je dormais sur le canapé sous une couette.

Quand un matin, il y a six mois de cela, ne l’entendant pas tousser à mon réveil, je me suis précipité dans sa chambre, je l’ai retrouvée immobile,  apaisée, les yeux clos et si pâle dans son lit, j’ai réalisé qu’elle avait cessé de respirer durant la nuit. Elle m’avait laissé un mot sur sa table de nuit. Une lettre bien étrange.

Les enfants sont entrés dans la chambre et m’ont découvert pleurant, agenouillé, la tête contre la sienne. Alain et Sophie ont compris et m’ont rejoint. Nous avons pleuré un bon moment ensemble. J’ai fini par consoler les enfants comme je pouvais en leur disant que leur mère était au paradis avec les anges et qu’elle ne souffrait plus.

Lors de la cérémonie de crémation, à part le personnel du funérarium et le policier requis par la Loi, nous n’étions que nous trois dans l’immense pièce, debout devant le cercueil pour dire au-revoir à celle qui avait été toute notre vie et que nous adorions. J’avais dans une de mes poches le mot qu’elle m’avait écrit la veille de son décès. Un mot perturbant et énigmatique… Je le touchais du bout des doigts et de savoir que c’est elle qui l’avait écrit rendait ce contact réconfortant.

S’il n’y avait pas eu les enfants, je crois que je l’aurais immédiatement suivie en sautant par la fenêtre et que j’aurais tenté de la rattraper dans l’au-delà.

La vie est devenue étrange, insipide et il m’est difficile d’accepter l’idée que mes enfants ne reverront jamais le ciel bleu et ne ressentiront pas la douceur du soleil sur leur peau.

Depuis le décès de ma femme, je ne dors presque plus. Deux à trois heures par nuit; pas plus. Je ne m’en porte pas plus mal pourtant. En général, je me lève vers quatre heures.

Ce matin, de la lumière a attiré mon attention à travers la fenêtre. Une multitude de points lumineux semblaient descendre doucement du ciel; comme des lucioles ou des étincelles. Il était impossible de les compter tellement il y en avait. Je me suis dit qu’il devait s’agir de météorites et que nos malheurs n’étaient pas encore terminés; que le pire était peut-être en train d’arriver. J’ai allumé le poste de télévision et cherché sur les chaînes d’infos des explications, mais le réseau était hors service.

Je m’attendais à entendre des déflagrations mais la nuit restait silencieuse. Il en tombait partout et chaque point lumineux semblait ralentir et s’éteindre avant de toucher le sol.

Ceux que je voyais étaient assez loin et comme il faisait très sombre, je ne pouvais distinguer de quoi il s’agissait. Jusqu’à ce que d’autres objets atterrissent plus près, de plus en plus près de l’immeuble. Et là, j’ai vu ce que c’était. Ce que j’avais pris pour des météorites se posait doucement au sol. Il ne s’agissait pas de roches, mais de grosses gouttes de vingt mètres de haut environ, brillantes comme du mercure.

Je les observais de ma fenêtre, bouche bée en me demandant ce que ça pouvait bien être quand des multitudes de volutes de fumée blanche sont sorties de ces larmes. Elles flottaient au-dessus du sol, immobiles puis partaient soudain dans tous les sens en direction des immeubles toutes autonomes et rapides. Elles sont entrées par les fenêtres et les portes.

J’ai entendu des clameurs horrifiées, des cris d’angoisse. Les cris venaient d’en bas et semblaient remonter, se rapprocher.

Conscient de l’imminence du danger, j’ai couru réveiller les enfants et tout en leur expliquant qu’il y avait péril, je les ai pris dans mes bras et les ai serrés contre moi, au fond de la chambre de Sophie.

Je n’ai jamais connu un tel moment d’angoisse et d’effroi. J’ai entendu les cris d’effroi de mes voisins. J’ai fixé du regard la porte de la chambre en maintenant mes enfants contre moi, pensant que notre tour arrivait. Et la porte s’est ouverte doucement et je l’ai vue s’approcher, sinueuse, rampant lentement au-dessus du sol. Une entité blanche et vaporeuse qui n’émettait aucun bruit. J’ai laissé échapper un « Oh mon dieu ! » Et la voilà qui s’est placée devant moi, semblant hésiter, sa partie supposée comme supérieure s’est rapprochée encore face à mon visage et a oscillé de gauche à droite; comme si elle m’observait. J’ai fermé les yeux en pensant « Je m’en remets à Toi »…

Quand j’ai à nouveau ouvert les yeux, j’ai aperçu l’entité disparaître sous la porte d’entrée de l’appartement. Tout autour, des gens hurlaient et nous, nous étions toujours enlacés tous les trois. Que s’était-il passé ? Pourquoi tous ces cris ? J’ai décidé d’aller voir et recommandé à mes enfants de rester où ils étaient.

Je suis sorti dans le couloir sur le palier et je me suis rendu compte qu’une nuée d’entités circulaient sans cesse en un flot continu entre les étages. Je suis entré chez mes voisins et j’ai découvert avec horreur leurs corps gisant au sol. Leurs visages exprimaient encore la douleur ou l’horreur. Affreux.

Une femme déambulait en chemise de nuit dans le couloir en s’aidant du mur, en pleurs. Je l’ai rejointe et elle s’est effondrée alors sur moi en hurlant : Ils ont tué mon mari ! Ils l’ont tuééééé ! Pourquoi ont-ils fait ça ? Pourquoi ? Criait-elle en frappant mon torse. Je l’ai emmenée chez moi en la soutenant comme je pouvais. Elle s’est effondrée sur le canapé en sanglots.

Les enfants se sont hasardés sur le seuil de la chambre et sont venus nous rejoindre.

Nous sommes restés cloîtrés le reste de la journée. Les entités semblaient s’intéresser à d’autres immeubles éloignés. Les cris ont cessé et un calme étrange s’est instauré. Un calme à la fois apaisant et très  inquiétant. La femme s’est finalement calmée; elle a sangloté encore tout en regardant dans le vide. Son maquillage avait coulé sur ses joues et lui conférait  un air gothique inapproprié. La pauvre ! Je l’ai invitée à utiliser la salle de bains pour se débarbouiller. Sophie l’a accompagnée.

A travers la fenêtre, j’ai aperçu quelque chose de curieux dans le ciel; une multitude d’étranges appareils, apparemment énormes circulaient dans tous les sens à haute altitude. Il m’a semblé que quelque chose de sombre comme une trainée noire et dense descendait lentement après eux.

La femme est revenue de la salle de bains et malgré ses traits tirés, elle avait retrouvé un aspect normal. Elle devait avoir dans les trente-cinq ans, elle était brune et se prénommait Margot.

Elle souhaitait retourner chez elle pour s’habiller mais appréhendait de se retrouver seule en présence du corps de son défunt  mari. Je l’ai donc accompagnée et l’ai précédée dans l’appartement afin de sortir le cadavre de l’époux de la chambre à coucher pour le déposer dans la cuisine que j’ai refermée derrière moi. Je me suis installé devant la fenêtre et j’ai observé l’étrange balai aérien pendant que Margot se changeait.

Quand elle est réapparue, elle était à nouveau en pleurs et elle traînait une petite valise de voyage à roulettes. Elle avait enfilé un jean et un sweet-shirt.

_ Je… Je ne pourrai pas rester ici toute seule. Pas avec le cadavre de mon mari dans la cuisine ou ailleurs. Je pourrais peut-être me joindre à vous et vos enfants ? Sinon, je trouverai bien quelqu’un d’autre…

_ On peut essayer. On verra comment ça se passe; mais il faudra d’abord demander l’avis des enfants.

Les enfants ont accepté Margot. Sophie a demandé ce qu’étaient ces entités. Des extra-terrestres ? Des fantômes ? Pourquoi tuaient-ils les gens ? Pourquoi certains et pas les autres ? Pourquoi étions-nous épargnés et pas les voisins ?

J’avais bien une réponse à proposer, en relation avec le mot que Marie m’avait laissé et que je gardais sur moi comme un trésor, une part d’elle; mais je n’osais pas, par peur du ridicule.

_ Je ne sais pas ce qu’ils sont ni ce qu’ils font ici. Apparemment, ils ne font pas ça au hasard. C’est ce que je crois.

Les jours passant, j’ai eu l’impression que le ciel s’éclaircissait. Les appareils continuaient leurs déplacements en altitude étaient-ils en train de nettoyer notre atmosphère ?

Les entités avaient cessé leurs quêtes et se déplaçaient lentement ici et là sans but apparent. Certaines rentraient dans les gouttes métalliques pour en ressortir un peu plus tard.

Nous avons survécu en récupérant de la nourriture dans les appartements désormais vides. Les barres de protéines vitaminées se conservent bien au réfrigérateur.

Depuis la nuit terrible, nous n’avions pas revu de drones ni qui que ce soit des forces étatiques.

_ Papa ? Il y a des gens dans la rue ! En bas ! Regarde… Ils sont nombreux !

En effet, Sophie a bien aperçu un groupe d’une cinquantaine d’hommes et de femmes qui marchent lentement en direction des vaisseaux en forme de goutte.

Margot a regardé à son tour : On devrait les rejoindre, non ? Ce sont des survivants comme nous.

Comme on ne pouvait pas rester enfermés éternellement, d’un commun accord, nous sommes descendus nous-aussi dans la rue.

Nous avons rapidement rejoint le groupe et nous marchons maintenant parmi ces gens. Ils sont tous calmes et paraissent comme nous passablement éprouvés. Personne ne semble avoir envie de parler.

Nous nous massons paisiblement devant les vaisseaux irisés et les entités se rassemblent calmement. En se regroupant, elles forment une masse blanchâtre, compacte et volumineuse. La masse semble diminuer en volume et la blancheur s’illumine d’une clarté étonnante. Apparemment, les êtres n’en forment plus qu’un dont l’éclat ne cesse de s’intensifier. Il prend une forme humaine avec deux bras, deux jambes et une tête sans visage apparent. Il semble nous contempler.

Un des hommes l’interpelle : Qui êtes-vous ? Que nous voulez-vous ?

Alors la créature lumineuse se déplace lentement et finit par se retrouver devant moi. Je suis paralysé de peur et, je dois bien l’avouer, d’émerveillement.

L’être montre du doigt ma poche et penche la tête. Je sors alors le mot de Marie, un peu inquiet et ne sachant pas si c’est ce qu’il attendait de moi. Il étend doucement son long bras vers le reste du groupe et pose une main sur mon épaule. L’effet est instantané, je ressens des fourmillements dans tout le corps et je sais ce que je dois faire.

_ Mesdames et messieurs… A la demande de notre étrange visiteur, je vais vous lire la lettre que m’a laissée ma femme le soir de sa mort, alors qu’elle savait qu’elle allait quitter ce monde au cours de la nuit. Elle l’a écrite six mois avant que tout cela ne se produise. J’avoue qu’au moment de son décès, quand j’ai lu la lettre, je n’ai pas vraiment cru ni compris ce qu’elle contenait. Mais aujourd’hui…Humm… Excusez-moi, c’est difficile… Mon chéri. Je vais devoir vous quitter cette nuit; je le sais. Mais avant de mourir, je dois te faire une révélation de la part des anges : La fin des temps approche. C’est pour bientôt. Les anges descendront en nuées sur Terre pour réaliser ce qu’on appelle l’apocalypse. Ce n’est pas la fin du monde, mais un commencement. Ils viendront enlever les mauvaises personnes et laisseront en paix les bonnes, partout sur le globe; pour un nouveau départ de l’humanité. Ils vous aideront pendant un temps puis repartiront. Aie confiance en moi. Garde cette lettre précieusement, tu en auras besoin. Ne change pas, reste celui que tu es et aide nos enfants à devenir de bonnes personnes. Embrasse-les pour moi. Je meurs car l’état dans lequel je me trouve est le seul moyen qu’ont les anges pour nous contacter; c’est ma mission. Elle est capitale. Avec mon amour éternel. Marie.

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