Naufragés de l’espace

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ORION

 

Ecrit par Ludovic Coué le 16 mars 2018

 

Nous étions fiers. Fiers d’avoir été sélectionnés pour cette mission après tant d’années d’entraînement intensif et d’études scientifiques.
Sur les milliers de prétendants, vingt personnes seulement ont été choisies; dix hommes et dix femmes.

Quand vingt ans auparavant l’Agence Spatiale Internationale (l’ASI) a découvert cette nouvelle planète bleue  qui recelait de l’eau dans le centre de la galaxie d’Orion, c’est l’avenir de toute notre race, de l’humanité toute entière bientôt à court de ressources énergétiques et alimentaires dont il a été question.

 

Sur Terre, les crises éclataient ici et là, sur tous les continents…

Une confédération a été  créée pour apaiser le monde: les « Etats Réunis ». Cette union a regroupé toutes les ressources scientifiques, militaires et administratives pour améliorer les conditions de vie.

L’eau était devenue une denrée rare et certains se l’étaient appropriée et, sous le prétexte de la qualité, son coût était devenu exorbitant. Les états réunis ont décidé que l’eau serait désormais propriété de l’état et qu’elle serait gratuite et rationnée. L’agriculture périclitait en raison de l’appauvrissement des sols en grande partie dû à la pollution.

Les océans n’avaient plus grand chose à offrir, presque vidés par une pêche intensive et surdimensionnée.

Le niveau des eaux était tellement monté qu’il avait fallu procéder à l’évacuation de la majorité des populations insulaires. La presque totalité des archipels ont rapidement été rayés de la carte.

L’homme avait inventé l’industrie et c’est ça qui allait causer sa perte, obsédé par la recherche de plus de profits. Il avait pollué la terre, l’air et l’eau; ses trois éléments vitaux.

Les états se sont entendus pour appliquer partout sur Terre la même politique d’austérité.

Les grands groupes industriels qui ne produisaient pas des matières strictement indispensables ont été dissous et leurs dirigeants jugés pour crime contre l’humanité en raison des conséquences de leur surproduction sur l’environnement.

Les fabricants de pesticides et autres fléaux chimiques, bannis de la société. Les politiques de formation  scolaire ont été revues pour ne former que des techniciens, des ouvriers et des ingénieurs dans les domaines utiles à la société. Le tertiaire a pratiquement disparu car chaque formation comprenait les méthodes administratives. Les métiers de l’art ont survécu mais sont devenus moins attractifs car la jeunesse voulait apporter son aide à la survie sur Terre. L’heure n’était plus à la rêverie mais à la survie.

Le nucléaire n’a subsisté que pour produire de l’énergie; tous les missiles ont été évacués et enfouis sur la Lune.

Il y a bien eu de la résistance au début, un peu partout; mais nécessité faisant loi, tout le monde a fini par comprendre qu’il n’y avait pas d’autre solution.

On en était là; comme vous le savez.

Toutes les nations se sont alors jointes au projet.

D’abord, une sonde a été envoyée pour mesurer les gaz de l’atmosphère ainsi que les reliefs et la composition du sol de la nouvelle planète nommée « Cythère ». Et si possible détecter une trace de vie intelligente.

Tous les spécialistes de la planète se sont unis pour monter une mission humaine. De nouveaux moteurs furent alors réalisés, puissants et pratiques car utilisant l’énergie du plasma. Il a fallu ensuite trouver le moyen de compenser l’absence de gravité pour conserver l’intégrité physique de l’équipage en raison de la durée du voyage. La mixité s’est imposée pour assurer l’équilibre psychologique des explorateurs.
Il a fallu faire vite car la situation sur terre devenait chaque année de plus en plus difficile et alors que nous n’étions pas encore partis, les projets d’autres missions naissaient dans les cartons de l’Agence Spatiale Internationale.

Notre vaisseau, baptisé « l’Espéranto » a été assemblé sur la lune, dans la station de départ construite dans les années 2050. Une idée des anciens pour échapper à l’attraction terrestre et ainsi épargner le gaspillage du décollage.

Les résultats de la sonde exploratrice ont été très enthousiasmants; l’air était respirable et, à quelques variables près, identique au nôtre. Les photographies ont révélé des continents et des océans de toute beauté. Mais exemptes de toute infrastructure.

Cependant, le module largué sur le sol n’a, quant à lui pas eu le temps d’analyser des échantillons de roches car il est tout de suite tombé en panne. Il a tout juste eu le temps de nous adresser une vingtaine de secondes d’enregistrement vidéo d’un paysage magnifique. Cette vidéo est encore aujourd’hui sans doute le plus grand succès planétaire; il paraît que chaque habitant en a une copie chez lui. Nous n’avions aucune preuve qu’une vie se soit développée sur cette planète, mais nous nourrissions beaucoup d’espoirs à ce sujet.

Nous sommes enfin partis, il y a de cela trente-six mois; suivis par toutes les télévisions du monde, nous étions les ambassadeurs de la terre entière.
Nous avons rapidement acquis une vitesse exponentielle graduelle, nous permettant de raccourcir la durée du voyage sans subir les désagréments des accélérations brutales; nous ne sentirions pas les « G ».

Dans le calculateur de bord, le point de décélération progressive était prévu aux trois quarts du chemin à parcourir. Quant à nous, nous allions bientôt nous installer dans nos sarcophages à basse température en état de narcose, les membres mobilisés en permanence par un astucieux appareillage qui contraint les muscles à travailler et les os à résister.

Quand notre vaisseau s’est stabilisé en orbite autour de Cythère, nous sommes sortis de notre léthargie et avons quitté nos sarcophages pour interroger les instruments ainsi que l’ordinateur de bord. Curieusement, l’ordinateur de bord a eu quelques hésitations puis a parfaitement répondu.

Tout allait bien; l’équipage était en forme et nous nous trouvions au bon endroit avec un matériel en parfait état de marche. Nous étions tellement heureux du parfait déroulement de la mission que nous avons pris notre repas dans un climat de franche euphorie.

La première phase a consisté à déployer autour de la planète douze satellites qui, une fois positionnés allaient nous apporter une foule d’informations sur notre nouvelle terre d’accueil.

Nous sommes ensuite passés en phase de « débarquement ». Nous avons lancé comme prévu par le protocole nos astronefs automatisés, sortes de cargos de logistique; une trentaine en tout, contenant les différents modules d’assemblage de notre futur camp de base, le point de départ de notre colonie.
Le point d' »atterrissage » se situait dans un grand cirque naturel au sol rocailleux qui présentait toutes les garanties de stabilité et suffisamment d’espace pour nous y déployer tout en offrant un périmètre de sécurité confortable. Nous avons immédiatement suivi, répartis par quatre dans quatre de nos petites navettes de transport. Le vaisseau en comportant huit.

Quatre personnes restant dans l’Espéranto pour maintenir une présence humaine à bord et contacter la Terre afin de rendre compte à l’ASI de notre arrivée sans problème..

Par prudence, et comme prévu par le protocole, nous avions embarqué une cargaison d’armes car nous ne savions toujours pas si une forme de vie habitait déjà les lieux. Notre mission était pacifique mais pas suicidaire.

C’est le cœur empli d’émotion que nous avons quitté le vaisseau mère et l’avons vu diminuer progressivement au loin puis disparaître alors que nous entrions dans l’atmosphère providentielle.
Les cargos se sont posés comme prévu en formation étoilée et au moment où nous nous posions à notre tour, les robots s’affairaient déjà à la construction du camp de base.

Une fois au sol, nous sommes sortis timidement de nos véhicules de transport. En proie à une véritable exaltation.
Un franc soleil baignait le panorama gigantesque et majestueux. Nous nous sommes regroupés et avons ensemble, solennellement ouvert nos scaphandres pour prendre notre première goulée de cet air nouveau.
Nous le savions; cette planète n’aurait pas forcément la même odeur que la terre et il nous faudrait probablement un temps d’acclimatation pour nous y habituer mais nous n’avions pas imaginé à quel point cela nous affecterait. L’air que nous respirions était épouvantablement douçâtre, écoeurant, un peu comme l’odeur qui règne près des silos à soja mais mille fois pire. Nous sommes tous immédiatement tombés à genoux, en proie à un malaise grandissant, empirant; râlant, vomissant tout ce que contenait notre estomac. Nous étions tellement mal que nous ne pouvions plus parler. Une affreuse douleur nous barrant le front en une migraine fulgurante. Nous avons rapidement tous été contraints de nous allonger.

Nous sommes restés ainsi au sol pendant un bon moment. Quand j’ai repris tous mes esprits, les robots avaient terminé la construction du camp et attendaient de nouvelles instructions. J’étais toujours en proie au malaise et n’avais plus de force. Cependant, la douleur frontale semblait avoir un peu diminué. J’ai tenté de m’asseoir sans y parvenir.

_ Equipe au sol ? Ici l’espéranto ! Comment cela se passe ? A vous !

_ Espéranto, ça se passe plutôt bien malgré l’odeur de la planète.

_ Comment ?

_ Elle a une odeur très forte ! C’est atroce mais on devrait pouvoir s’y habituer.

_ Faudra bien. J’ai poussé les investigations sur l’ordinateur de bord. Quelque chose me chiffonne. Il y a un truc pas clair qui s’est passé à notre arrivée.

_ Quoi donc?

_ Je ne sais pas encore, mais je vais trouver…

_ OK. On continue.

Nous avons finalement réussi à nous relever et nous avons commencé par inspecter le travail des robots. Le camp était parfaitement assemblé.

Le panorama était agréable à regarder; une zone rocheuse s’étendait sur notre droite et de grandes plaines s’offraient à notre vue jusqu’à l’horizon sur notre gauche.

Le ciel était d’un joli bleu intense et malgré le fait que nous étions en plein jour, nous distinguions des étoiles dans le ciel.

Le malaise qui nous avait accablés disparaissait doucement et nous reprenions goût à notre aventure quand ils sont arrivés.

Une dizaine de créatures étranges, des bipèdes avec un corps mince et une grande tête lisse aux yeux immenses en forme d’amande. Des humanoïdes à la peau ocrée. Des êtres munis de deux bras et deux jambes qui venaient à notre rencontre en marchant debout.

Ils ne semblaient pas effrayés; plutôt craintifs au demeurant. Ils avançaient prudemment, guettant nos réactions. Ils n’avaient pas d’armes.

Nous avons été tellement surpris que nous sommes restés impassibles un bon moment à les observer.

Ils n’avaient rien dans leurs longues mains et ils étaient curieusement vêtus d’une sorte de pagne en toile des sandales apparemment en corde et d’un voile en tissu épais posé sur leur tête.

Le groupe s’est arrêté à une dizaine de mètres de nous et le plus grand a fait quelques pas de plus.

Nous nous sommes regroupés et nous avons réalisé que les armes étaient encore à bord des capsules.

Le visiteur a émis un son bizarre en pointant son index vers le ciel puis il a posé deux doigts sous ses yeux et a fini par nous désigner.

Nous avons interprété cela comme le fait qu’il nous avait vus descendre sur le sol.

Nous avons tous hoché la tête en signe d’approbation. L’être s’est retourné vers ses compagnons puis nous a à nouveau fait face et recommencé rapidement ses gestes en poussant un cri aigu. Il semblait agité.

Nous nous demandions ce que cela pouvait bien signifier quand la radio a reçu l’appel du vaisseau.

_ Equipe au sol ! Equipe au sol ! Répondez !

_ Equipe au sol. Tu ne vas pas me croire…

_ Pas le temps pour ça ! On a un gros problème ! L’ordi  de bord est vérolé ! Plus aucune transmission vers la Terre n’est possible ! Un virus a été introduit dans le bord dès notre arrivée. Le vaisseau n’est plus autonome. Il y a quelque chose ou quelqu’un qui en a pris le contrôle !

_ Comment ça ? Il n’y avait rien à notre arrivée !

_ Merde ! Les radars viennent de détecter un truc immense juste à côté de nous ! J’active les caméras… Oh mon Dieu ! Qu’est-ce que c’est que ça ? C’est colossal !

_ C’est quoi ?

_ Attends… Tous les écrans viennent d’afficher un compte à rebours ! Ils affichent tous dix minutes ! Faut évacuer ! On ne peut plus contrôler le vaisseau et ils vont le détruire.

_ Mais qui ?

_ Un vaisseau gros comme une montagne ! Juste à côté du nôtre.

_ Emportez tout ce que vous pouvez en médocs et instruments et descendez sur… Au sol !

Notre visiteur a encore émis son drôle de son et a répété ses gestes. Là on a compris que là-haut, on nous observait.

 

Une demi-heure plus tard, tout l’équipage était regroupé près du camp.

Nos visiteurs semblaient inquiets et nous ne savions pas vraiment quoi faire face à cette menace inconnue.

Nous avons récupéré nos armes légères et tenté de nous connecter aux satellites. Nous n’avons eu aucune réponse.

Quinze minutes plus tard, notre vaisseau a explosé en une myriade de points lumineux.

Une voix est sortie de la radio : Terriens ! Qu’êtes-vous venus faire ici dans ce monde neuf ? Qu’avez-vous fait du vôtre ? Quand nous vous avons créés, vous disposiez d’un environnement idéal. Vous l’avez gâché et voulez en changer…

Croyez-vous que le salut de l’humanité réside dans la colonisation de nouvelles planètes ? Pour y faire quoi ? Reproduire vos erreurs ? Déposer toute une population avec son lot d’idiots et de criminels ? Tout salir, tout détruire à nouveau ? Et ce peuple, en ferez-vous vos esclaves pour cultiver vos champs ? Ou les chasserez-vous comme du gibier pour obtenir des trophées ?

L’avenir de l’humanité est sur Terre. C’est aux humains de changer. Pas à l’environnement.

Vous terminerez votre existence en ce monde et serez les premiers et les derniers humains à en fouler le sol.

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous n’avons jamais rencontré ceux qui nous ont cloués au sol sur Cythère et que les indigènes considèrent comme des Dieux. Nous avions le choix entre deux possibilités : Rester entre nous et vivre notre propre histoire, isolés ou bien nous joindre aux curieux habitants de Cythère et partager nos savoirs respectifs.

Nous avons choisi de nous joindre aux autochtones qui nous ont intégrés à leur peuple pacifique et nombreux.

 

Je suis le dernier survivant de l’Espéranto. Cela fait maintenant cinquante ans que nous avons atterri ici. Nous avons formé dix couples et fait ce qu’il fallait pour nous intégrer au mieux à ce peuple doux et intelligent. De nos unions, aucun enfant n’a pu être conçu.

J’écris ces quelques lignes gravées sur des tablettes d’argile avec l’espoir qu’un jour elles seront lues.

Chaque jour, je me demande ce qu’à bien pu devenir l’humanité. A-t-elle trouvé la voie de la sagesse ? A-t-elle sombré dans le chaos et l’extinction ?

Nous étions fiers. Fiers d’avoir été sélectionnés pour cette mission après tant d’années d’efforts. Sur les milliers de prétendants, vingt personnes seulement ont choisies; dix hommes et dix femmes…

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