LE MELAENA – Professeur Bourremou

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Professeur Bourremou

Le melaena.

 

 

Un mois, déjà un mois de passé… Ah la la ! Le temps file à une telle vitesse ! Je suis bien content de vous retrouver mes chers disciples. Il y a eu quelques changements depuis ma dernière intervention… Et cette fois, je vais vous entretenir à propos du « Melaena »…

Mais avant cela, laissez-moi vous conter mes dernières pérégrinations outre-Atlantique.

Vous vous souvenez sûrement que quand j’ai quitté l’hacienda, j’ai emprunté une voiture, et ensuite pris un bus. Et, figurez-vous qu’à une station intermédiaire, toujours au Mexique, alors que j’étais descendu du véhicule pour me rafraîchir au bar, j’ai remarqué que des types anguleux montaient dans tous les autocars et en redescendaient au bout d’un petit moment.

Ils avaient tous des automatiques à la ceinture et tenaient une feuille à la main. Sur cette feuille, devinez un peu ce qu’il y avait… Mon portrait ! Je me suis reconnu de loin.

J’ai donc pris la tangente et j’ai acheté des lunettes de soleil et un chapeau de paille dans une petite échoppe pour me fondre plus aisément dans le décor. Seulement, je commençais à boiter sérieusement; l’anesthésie s’était dissipée et mon pied gauche me faisait souffrir un véritable martyr. Chaque pas tirait sur la suture et déchirait ma chair. Je sentais mes orteils baigner dans un liquide visqueux et tiède. Il me fallait trouver d’urgence un moyen de locomotion.

En prenant le temps de la réflexion, je me suis dit que si j’utilisais ma carte bancaire, j’allais vite me faire repérer ; et, si je louais une voiture, les sicarios d’Ovidio ne mettraient pas trois heures pour me rattraper. Je suis donc allé me promener le long de la voie ferrée, clopin-clopant, et j’ai eu de la chance: un train de marchandise est passé et a ralenti en traversant l’agglomération. Je n’ai pas eu trop de mal à monter à bord d’un des wagons et, quand j’ai refermé la porte, dans l’obscurité, je me suis enfin senti en sécurité ; m’éloignant à chaque tour de roue de mes poursuivants. Et je me suis endormi comme un nouveau-né qui aurait retrouvé le giron de sa mère après une douloureuse rséparation.

J’ignore jusqu’où le train devait se rendre, j’en suis descendu lors d’une halte à Los Angeles, où je me suis établi et d’où je vous écris.

Mais revenons à nos moutons… Ou plutôt au Melaena. Je suis prêt à parier un kleenex contre une paire de draps en soie qu’aucun d’entre vous ne sait de quoi il s’agit. Le contraire m’étonnerait beaucoup.

Ce que je vais vous confier devra rester confidentiel et strictement entre nous, car il s’agit d’un tabou que la faculté de médecine garde jalousement secret. Et quand je vous aurai instruit à ce sujet, vous comprendrez pourquoi.

Ayez à l’esprit qu’en m’ouvrant à vous sur un tel cas, je prends d’énormes risques. Certains praticiens qui ont voulu le vulgariser avant moi en ont payé le prix fort. En ce qui me concerne, après tout ce que je viens de vivre, ce risque me paraît tellement insignifiant.

Le Melaena donc… Il y a quelques siècles de cela, une étrange et horrible tragédie est survenue en un coin reculé de France, en Bretagne, dans le Finistère. Une dizaine de femmes ont mis au monde des siamois ! Au même moment ! Les malchanceux nouveau-nés n’avaient qu’un corps pour deux têtes autonomes. C’était un véritable drame et un chagrin incommensurable pour les parents. Les deux premiers nés ainsi ont été baptisés Mèl et Laena ; ce qui a servi à nommer ce cas si particulier. Les malheureux bambins n’ont pas survécu bien longtemps, les pauvres…

Certains ont dit que c’était arrivé un soir de pleine lune et que la terre avait un peu tremblé auparavant et qu’il s’agissait d’un mauvais tour joué par les Korrigans; d’autres ont prétendu que les malheureuses parturientes avaient forcément commercé avec le diable et que c’était-là le signe indéniable de la punition infligée par l’Eternel et de leur damnation éternelle. Il s’en est fallu de peu pour que les pauvres femmes affligées  ne finissent pas brûlées vives sur un bûcher ! Pensez donc, à cette époque, seul le curé connaissait l’écriture et il étendait son pouvoir sur toute la population. Les gens voyaient le malin partout et ne comprenaient pas grand-chose à ce qui sortait de leur ordinaire ; l’obscurantisme régnait en maître, entretenu par l’église.

Il se trouve qu’en ce bel endroit finistérien, à la fin de la terre et au début de la mer, officiait un vieux prêtre qui avait exercé quelques années auparavant son ministère en Afrique, en tant que missionnaire, et qu’il en avait vu d’autres, le bougre ! La naissance de tous ces siamois l’ont poussé à s’interroger et à demander par écrit l’avis de Rome.

On raconte que le pontife, en lisant la missive du ministre du culte en est tombé assis et qu’il est devenu pensif à la lecture du poncif du curé. Immédiatement, il a ordonné une enquête médicale épiscopale sous le sceau papal.

Evidemment, les experts de cette époque n’ont rien trouvé d’anormal. Toutes les maisons recelaient bien au moins un crucifix et les gens se rendaient à tous les offices sans malice et tout ce beau monde iconodule versait consciencieusement son obole chaque dimanche dans le sacro-saint tronc cultuel, placé sous la statue de la Vierge Marie. Personne, en ce temps  n’avait connaissance des radiations émises par le granite.

Les constructions étaient faites de granite et reposaient sur un sol sous lequel un socle granitique émettait et émet encore un gaz radioactif: le radon. Ce gaz remontait à la surface et séjournait, captif dans ces demeures aux petites fenêtres, très peu aérées en raison du climat un peu rude de la région et comme à l’époque, il n’y avait pas de système de chauffage autre que la cheminée, il valait mieux éviter le renouvellement de l’air pour limiter les corvées de bois, pensez donc…

Nous savons aujourd’hui que ce gaz est responsable des malformations congénitales que l’on ne rencontre plus que très rarement grâce aux nouveaux matériaux de construction ainsi qu’aux systèmes de ventilation motorisés. Dieu merci !

Et ? Me demanderez-vous, pourquoi une telle omerta à propos de cette pathologie catastrophique ? C’est bien simple, la Bretagne est une région importante pour l’hexagone, tant pour son agriculture et sa pêche que par ses implantations étatiques stratégiques. Si cela venait à se savoir que le sol recèle un gaz dangereux, il n’y aurait plus en Bretagne que des bretons ! Plus aucun parisien, toulonnais, berrichon, normand, alsacien ou landais ne voudrait pour rien au monde accepter une affectation dans cette région.

De là, il n’y a aucune peine à imaginer qu’une scission se produirait et que la région réclamerait son autonomie dans un premier temps, puis son indépendance… Imaginez un peu le coût pour l’Etat, les prix à Rungis, les pénuries sur les étals ! Et tous ces fonctionnaires qu’il faudrait rapatrier, qu’en faire ?

Sachez mes agneaux qu’à ce sujet, les services des renseignements généraux sont en permanence sur les dents et que cette question est particulièrement sensible. Alors, gardez bien cela pour vous et n’en soufflez mot à personne. Je compte sur vous. Vous qui désormais êtes ma seule famille en ce monde !

Je ne verse pas dans le mélodrame, mais je dois bien avouer que depuis quelques temps, un sentiment de solitude me pèse. Ne prenez pas cela comme un gémissement, une plainte, seulement un constat: j’ai fui mon pays adoré suite à une terrible injustice, une cabale orchestrée par les agents du fisc, j’ai réussi à rebondir en Amérique latine où les circonstances que vous connaissez m’ont poussé à prendre de la distance et je me retrouve aujourd’hui à L.A. Seul.

Je ne suis pas malheureux, remarquez; j’ai rapidement transféré une coquette somme de mon compte en Suisse dans une banque américaine et j’ai fait l’acquisition d’un somptueux appartement grand standing situé dans un petit immeuble à la périphérie de la ville et je me suis richement meublé. J’ai aussi acheté de nouveau papiers et quelques armes au cas où…

Pendant quelques jours, j’ai craint de sombrer dans l’ennui, à cause de l’oisiveté, mais figurez-vous qu’il y a trois jours, Ovidio est venu frapper à ma porte ! Le bougre n’avait pas mis longtemps pour me retrouver. Peut-être aurais-je dû monter un peu plus au Nord ? Toujours est-il que quand j’ai ouvert la porte, Guzman m’a pris dans ses bras. Voilà comment ça s’est passé: « Hermano ! Que tal? » Il était hilare et ne montrait aucune animosité. Il était accompagné par deux sicarios qui eux, ne souriaient pas.

– Pourquoi tu es parti ? Hein ? Tu n’étais pas bien avec nous, en famille ? On s’est fait un sang d’encre et on a pensé que tu avais été kidnappé… Madre de Dios ! Ta femme a pleuré toutes les larmes de son corps, la pauvre ! Partir le jour de ses noces… Tu n’as pas de cœur.

– Je voulais être libre.

– Mais tu es libre, cabron ! Tout ce qu’on te demandait, c’était de te marier et c’est fait. Personne ne t’en veut. Tu fais ce qui te plaît.

– Et les types qui fouillaient les bus à ma recherche ?

– C’est moi qui les ai envoyés ! Tu avais disparu dans la nuit et on s’inquiétait. Ils devaient juste te retrouver et te demander pourquoi tu partais, rien de plus… Et ton pied ? Il est guéri Burrito? Allez, Hermano, offre-moi un verre et raconte-moi ce que tu comptes faire. Il est chouette ton appartement… »

Ovidio s’est assis dans un des fauteuils, tout sourire; et ses sbires se sont postés derrière lui, impassibles.

J’ai posé quatre verres et une bouteille de bourbon sur la table basse et Ovidio m’a fait remarquer que ses sicarios ne buvaient pas pendant le service; question d’éthique probablement.

Nous avons discuté un bon moment et mon cousin par alliance a réussi à me convaincre que je ne risquais rien, étant devenu intouchable depuis mon entrée officielle dans la famille. Il m’a demandé de réfléchir à mon prochain retour au Mexique pour poursuivre nos affaires ensemble. Il paraît que mon mariage a fait le bonheur de son père et qu’il m’envoie ses félicitations et me souhaite la bienvenue dans sa famille…

Quelque chose me laisse à penser que ma liberté n’est plus que relative et que j’ai intérêt à surveiller mes arrières.

– Dis-moi Hermano, tu as transféré ton compte bancaire ? Pourquoi tu as fait ça ?

– J’ai transféré mon compte en Suisse afin de pouvoir le gérer de n’importe où; et comme je ne savais pas où j’irais, j’ai trouvé ça plus pratique. Tu comprends ?

– Si, je comprends. Mais tu es marié maintenant. Tu dois subvenir aux besoins de ton épouse.

– Pas de problème. Je lui enverrai de l’argent chaque mois par virement automatique.

– Tu ne lui fais pas confiance ?

– Tu fais confiance à ta femme, toi, pour l’argent ? Je ne crois pas.

– Hey Cabron ! Tu es un malin, toi ! Hein ? Vous entendez ça les gars ? Le doctor il sait y faire ! Bon. C’est OK. Mais il faut que je te parle d’un petit problème: on a un souci avec les gars de la DEA ! Un de mes informateurs de la police m’a prévenu que nos affaires les intéressent depuis peu. Ces hijos de p… ont décidé de nous faire des ennuis et si on ne fait rien, on va finir comme mon père.

– La DEA ? Et tu es venu jusqu’ici ? Chez moi ?

– Du calme Gringo ! On n’a pas été suivis. On a pris nos précautions.

– Tu parles ! Ils doivent être en bas, dans une voiture banalisée ! »

Je suis allé à la fenêtre et j’ai légèrement écarté les voilages. La rue était en pleine effervescence et la circulation était dense. Je n’ai pas vu de voiture stationnée en bas, ce qui m’a rassuré. En laissant promener mon regard de l’autre côté de la rue, quelque chose a attiré mon attention: dans un des arbres, en face, il y avait un type qui tenait une perche prolongée par un micro agrémenté d’une parabole… Le micro était tendu dans notre direction. J’ai aussitôt réagi.

– Ovidio ?

– Si Hermano ?

– Ils sont là… Ils nous écoutent.

– Impossible cabron ! Tu deviens paranoïaque…

– Viens voir par toi-même, dans l’arbre en face. Le type avec un micro… Je suis certain que dans le dos de son blouson on peut lire trois lettres: D.E.A. !

– Madre de Dios ! Vamos ! Vamo-nos ! Toi aussi Gringo, tu ne peux pas rester ici !

– Je ne pars pas avec vous. J’ai d’abord des affaires à régler. Je vous rejoindrai plus tard. Allez ! Filez ! »

Ils sont partis ventre à terre en direction du Sud.

Alors, mes agneaux, vous êtes en train de vous demander pourquoi je ne suis pas parti illico dans le sillage de mes trois compères: Ovidio et ses deux hydrocéphales qui se comportent comme des melaena, avançant comme un seul corps avec deux têtes… Et celles-là sont presque vides ! Donc, vous vous dites que: soit ce sont des fédéraux et j’attends de voir s’ils nous ont localisé pour réagir en feignant l’innocence, ou bien j’attends pour vérifier s’il ne s’agirait pas plutôt d’une ruse d’Ovidio pour me ramener au Mexique ? Vous pensez sûrement qu’il serait bien capable d’avoir posté un de ses sbires dans l’arbre pour me manipuler.

Eh bien, en fait, je suis resté un moment à observer John Right, toujours perché dans son arbre à enregistrer le chant des oiseaux pour le compte du département ornithologique de l’université.

Je l’avais aperçu la veille, en rentrant chez moi après avoir fait quelques emplettes. Il était dans le même arbre et je lui avais demandé ce qu’il pouvait bien faire, ainsi dans les branches avec tout son matériel High-tech. John participait à un recensement national et il en avait pour cinq jours d’enregistrement… Je dois bien vous avouer mes chers disciples que je n’étais pas peu fier de ma ruse ni de son succès ! Ovidio allait me laisser tranquille pour un moment !

Certain que Guzman était plus intéressé par mon compte en banque que par le bonheur de sa cousine, j’ai adressé un mail à  mon banquier helvète afin de lui demander de sécuriser au maximum mon compte. Voyez-vous, Ovidio est loin d’être sot et dans notre association, il se trouve quelques petits génies de l’informatique capables de réelles prouesses ! Et si mon nouveau cousin a décidé de me piquer mes sous, j’ai intérêt à me montrer particulièrement précautionneux… Parce que là, on parle de dix millions de dollars !

Je suis resté quelques heures, assis dans mon fauteuil, à réfléchir et j’en suis venu à la conclusion que je devais à nouveau partir. Je devais revendre l’appartement et m’éloigner au plus vite de ma belle-famille. J’en ai soupé des trafics, des fusillades, des course-poursuites et des blessures par arme à feu. Vous le savez bien, vous que je ne suis pas un aventurier, que je suis un scientifique que l’adversité et l’injustice ont poussé à vivre de tels événements.

Quand j’ai pris ma décision, il faisait déjà presque nuit et l’appartement baignait dans la pénombre.

J’ai fait quelques recherches sur Internet en vidant tout un pot de beurre de cacahuète (Dieu que c’est bon !) et j’ai trouvé où aller: je vais m’aventurer plus loin dans le Pacifique sur une île qui n’est pas encore très fréquentée dans l’archipel des Marquises. Je crois qu’on ne viendra pas me chercher à Nuku-Hiva.

Ensuite, je suis allé vomir et je me suis traîné jusqu’à mon lit où j’ai rapidement sombré dans un sommeil profond et réparateur.

Aujourd’hui, je vais mieux. J’ai les idées claires et le moral au beau fixe car l’agence immobilière a déjà un acquéreur pour mon appartement. J’ai discrètement jeté mes armes à la poubelle à trois pâtés d’immeubles de chez moi et j’ai acheté mon billet aller-simple pour la Polynésie française et mon avion décollera dans huit heures. Ma valise sera légère…

Voilà, mes chers disciples où en est votre globe-trotter de professeur. Ma vie n’est pas un long fleuve tranquille, loin s’en faut ! Et j’aspire à davantage de tranquillité et de sérénité.

J’espère que là-bas, aux Marquises, je pourrai me connecter au Net. Je le ferai sous un nom d’emprunt pour éviter de me faire repérer.

Prenez soin de vous, vous qui avez la chance de mener une existence normale entre vos études, votre travail, vos courses et la famille ; avec des tracas mineurs. Je vous contacterai dans un mois si tout va bien. J’espère pouvoir ainsi poursuivre ma contribution à votre édification scientifique et médicale.

 

 

 

Votre très dévoué professeur Bourremou.

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