ARCHERS, JE VOUS SALUE !

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ARCHERS, JE VOUS SALUE !

 

 

 

 

 

 

Quand la pluie commence à tomber, ce qui disparaît en premier, ce sont les couleurs. Les nuances de vert et d’ocre virent au gris; tout devient gris. Même le sang. Comme dans l’esprit de Dylan.

 

 

 

Dans l’univers, le microcosme des archers, le monde se divise en deux: Les archers qui tirent avec un viseur et ceux qui tirent en instinctif. Dans la première catégorie, on trouve les arcs classiques, équipés de viseurs et de stabilisation et les compound, les arcs à poulie avec leurs visettes, leurs scopes et leurs stabilisations aussi. Ces tireurs-là tirent en en général en salle à dix-huit mètres, pratiquent le tir olympique à soixante-dix mètres ou encore à cinquante mètres, ce qu’on appelait jusqu’à peu le tir fédéral et qui est devenu le tir extérieur, sur des cibles rondes.

Les autres archers tirent en arc droit, arc chasse ou encore classique sans aucun organe de visée, ces derniers sont appelés les barebow on trouve aussi des compound sans viseur. Eux, pratiquent principalement leur sport dans les bois sur des cibles animalières en mousse (3D) ou posters animaliers (nature) à des distances aussi variées qu’inconnues de cinq mètres à trente mètres pour le 3D, voire quarante mètres pour le nature.

Si les premiers, avec leurs viseurs obtiennent une précision intéressante en tirant toujours à la même distance, les seconds  ne sont pas en reste et pratiquent leur art sans connaître la distance de la cible…

Ces deux mondes cohabitent en bonne amitié dans les clubs français. Parfois, des tensions peuvent naître entre archers; pour des riens, des réflexions idiotes, des partis pris imbéciles, des jalousies infondées. En général, ça n’entraîne pas de conséquences. Pas jusqu’à ce jour de juin… Au château de Kerminaouët…

 

L’idée, c’était de s’affranchir des règles des fédérations d’archers existantes et de créer un club d’archers instinctifs breton, en dehors du système établi; régi avec ses propres règles et libre d’organiser des concours dans les bois, en Bretagne, de placer les cibles dans le milieu naturel et d’inviter tous les archers à démontrer leur adresse au tir. En liberté, libérés des règles et des distances réglementaires. Que les meilleurs démontrent leur talent, sans artifice ni système de visée : un arc, une flèche et l’œil qui estime la distance et analyse le terrain…

L’idée a plu. Beaucoup d’archers se sont inscrits, curieux et heureux de courir les bois pour un nouveau parcours de vingt-huit cibles inédit et prometteur dans une ambiance de franche camaraderie.

L’idée était bonne. Malheureusement, lors du  premier parcours de ce genre autour du château de Kerminaouët, il y a eu un grave accident. Un accident mortel.

Le parcours était parfait et aucune ligne de tir ne pouvait en croiser une autre. Les experts et les gendarmes sont restés discrets en prenant leurs mesures et les angles de tir. Un tel accident n’était pas dû à une faute d’organisation ni à une maladresse d’un des archers.

L’équipe organisatrice était traumatisée. Un jeune homme de dix-huit ans venait de succomber; atteint d’une flèche en plein cœur. Une flèche en carbone sans marque nominative, ce qui contrevient aux règles élémentaires de la discipline car toute flèche doit porter le nom de son propriétaire.

L’accident est survenu durant le parcours matinal; une heure après le début des tirs.

Le jeune archer qui discutait avec les membres de son peloton en attendant son tour pour tirer sur la cible s’est brutalement effondré, transpercé. La flèche l’a traversé et est allée se planter dans un arbre, un peu plus loin.

Les gendarmes ont remonté la course de la flèche en se basant sur l’angle de la blessure, celui de la flèche dans l’arbre et les témoignages des archers du peloton. A trente mètres du lieu où se trouvait la victime, le sol avait été foulé sur environ deux mètres carrés en un seul endroit parmi des ronces et des coucous piétinés, derrière un buisson de houx. La flèche meurtrière était partie de là et ça ne correspondait pas à un pas de tir prévu sur le parcours. Un accident ? Vraiment ? La question était en suspens… Mais s’il ne s’agissait pas d’un accident, quel mobile avait bien pu pousser quelqu’un à tuer un jeune homme de dix-huit ans  de cette manière ? A cette occasion précise ?

Toujours est-il que la flèche en carbone a été envoyée au laboratoire pour analyse et recherche d’empreintes. Tous les archers et les accompagnants présents sur le site ont été entendus. Leur identité a été relevée.

Evidemment, le concours s’est arrêté là et l’idée a été abandonnée.

 

 

Dylan n’a jamais brillé en salle avec son viseur. Sans doute en raison de son immaturité, de ses difficultés à se concentrer. Peut-être aussi à cause de ses parents qui se disputaient trop souvent et parlaient régulièrement de divorce; sans oublier ses nuits entières à jouer en ligne sur son ordinateur dans sa chambre à des jeux où on passe son temps à tuer des gens.

Pour certains, quinze ans, ce n’est pas un âge facile. Dylan avait ses démons qui le titillaient, lui parlaient et l’incitaient à faire des horreurs. Il les repoussait comme il le pouvait; mais ils restaient là, tapis dans un coin sombre de son esprit, attendant le moment propice et remontant à la surface à chaque engueulade entre ses parents pour lui susurrer des idées folles, abominables : « Prends le couteau de cuisine et poignarde-les ! ».

Las de tirer en salle sans résultat probant malgré les efforts de son entraîneur qu’il n’écoutait plus beaucoup, et sur les conseils de Patrick, un des autres entraîneurs, Dylan avait retiré son viseur et s’était mis à tirer en barebow, les deux yeux ouverts sur une balle de tennis à dix-huit mètres. Un peu désorienté au début, il avait été étonné d’atteindre rapidement la balle à plusieurs reprises sous les applaudissements de plusieurs adultes.

Intrigué et excité par l’idée qu’il avait peut-être là une opportunité de réussir quelque chose, de tirer comme ceux du groupe des tireurs instinctifs; ces gens qui disparaissent dans les bois et qui sont capables d’atteindre des cibles à des distances variées et inconnues allant jusqu’à trente mètres sans aucune aide à la visée. Vêtus différemment des autres archers, portant couteau à la ceinture; toujours prêts à rire de bonnes blagues comme de leurs erreurs de tir. Et ces archers-là, avant de tirer leur première flèche prononcent toujours : « Archers, je vous salue !  » Et les autres répondent « Salut !  »

Dylan avait rapidement appris à pianoter : à placer ses doigts sur la corde de l’arc en fonction des distances et il s’était surpris à deviner finalement les distances sans se tromper.

Au début, le tir à l’arc avait été pour lui comme une garderie; ses parents l’avaient inscrit-là parce qu’il était insupportable et qu’il n’aimait pas le football, pour avoir la paix pour quelques heures et du temps de libre le samedi matin. Lui, il concevait ça comme une corvée. Le tir à l’arc l’intéressait, bien sûr; mais pas comme ça. Pas une année entière à apprendre à se positionner, apprendre un geste et répéter inlassablement les exercices. Il avait pensé en choisissant cette activité que ce serait ludique et ne demanderait pas beaucoup d’efforts. Il avait rapidement déchanté…

Lors de sa première séance dans le bois d’entraînement, Dylan avait trouvé ce qu’il avait cherché dans ce sport; des cibles variées et un parcours distrayant au milieu de la nature. Cependant, cette fois-là, aucune de ses flèches n’avait atteint une cible. Soit il tirait trop court et la flèche atterrissait deux à trois mètres devant l’animal en mousse, soit sa flèche passait au-dessus et disparaissait dans  les broussailles et les ronces et il fallait alors la retrouver en grattant l’humus. Il avait été étonné quand tous les adultes l’avaient aidé à retrouver ses flèches.

L’ambiance était totalement différente à celle qu’il connaissait dans la salle; le groupe paraissait soudé, heureux et tout le monde aidait tout le monde. Que ce soit sur la technique de tir, la position du corps; chaque flèche manquée avait son explication et les plus anciens, les plus expérimentés partageaient leur savoir au bénéfice des nouveaux, au bénéfice de Dylan qui s’était senti exister au sein du groupe; parmi ces vieux briscards qui maniaient leur arc avec dextérité, savaient analyser le terrain et compenser les dévers et les pièges naturels. Personne ne râlait et l’ambiance était toujours au beau fixe.

Dylan s’était surpris à les écouter, à tenter de comprendre et à communiquer avec ceux qui l’avaient accepté pour parcourir le bois. Il était devenu l’un d’entre eux et ça, ça valait tout l’or du monde.

A chaque séance, il progressait. Au bout de quelques semaines, Patrick, le plus expérimenté du groupe d’archers instinctifs qui l’avait pris sous son aile, avait troqué son arc classique contre un longbow du club; un arc droit de qualité fabriqué par un facteur d’arc local et il avait aussi remplacé ses flèches en carbone par des flèches en bois.

Dylan avait été surpris par la légèreté de l’arc et avait alors eu l’impression de parcourir le bois sur un petit nuage…

L’arc droit n’était pas donné… Il fallait le dompter, le comprendre et s’adapter à lui. La prise de corde était différente ainsi que le geste. Patrick lui avait dit qu’il reprenait tout à zéro avec cet arc et qu’il lui faudrait une saison pour s’y habituer; mais ça en vaudrait la peine; il en était sûr. Il lui apprendrait. Dylan avait senti que ce type d’arc était fait pour lui ou inversement.

 

Huit mois plus tard, après de nombreuses séances d’entraînement dans les bois, Dylan maîtrisait son longbow. Patrick lui avait trouvé des flèches adaptées à sa puissance et à son allonge. Chaque semaine, il était à l’heure pour son rendez-vous hebdomadaire pour aller tirer les cibles dans le bois. Rendez-vous qu’il n’aurait manqué pour rien au monde. Il avait aussi changé de tenue vestimentaire pour l’occasion et avait remplacé son survêtement et ses baskets par un pantalon treillis avec des poches latérales, des chaussures de marche montantes et un bob. Ainsi, il ne dépareillait plus dans le groupe.

Les fois où il ratait sa cible devenaient de plus en plus rares et Patrick le conseillait en permanence, sans jamais s’énerver; analysant son tir et expliquant gentiment pourquoi la flèche était partie d’un côté ou de l’autre ou trop haute ou trop basse. Il y avait toujours une explication; dans le geste, la posture ou la position des pieds par rapport au terrain. Dylan écoutait, comprenait, apprenait et corrigeait ses erreurs.

Il progressait et bientôt, il ne ferait plus d’erreur; bientôt, il atteindrait toutes ses cibles. Il le voulait; il le fallait !

 

A la maison, Dylan se sentait mieux et il communiquait davantage. Ses parents remerciaient le bon Dieu pour cette amélioration; même si désormais tout tournait autour du tir à l’arc et d’un certain Patrick que leur fils vénérait plus que tout.

Quand Dylan a demandé un arc droit spécifique pour son Noël, ses parents ont compris que leur fils vivait une passion et que pour la première fois, ce ne serait pas qu’un feu de paille. En plus de l’arc, il avait fallu acheter des flèches, un gant à trois doigts, un brassard et un carquois de hanche en cuir. Dylan avait fait sa liste et apporté toutes les précisions nécessaires; tout avait été commandé sur le Net sur un site d’archerie en ligne. La liste avait été supervisée par Patrick et la facture était particulièrement salée… Mais bon, pour une fois que leur fils avait un centre d’intérêt dans la réalité… ça en valait la peine !

Noël est arrivé et ses parents ne parlaient plus de divorce. Les engueulades s’étaient raréfiées et le Père Noël avait comblé Dylan.

 

La saison suivante, Patrick avait réussi à convaincre Dylan à  participer à des compétitions de tir 3D. Les anciens assuraient le covoiturage et les parents ne devaient s’acquitter que du droit d’inscription et préparer le casse-croûte de leur fils. Il partait aux aurores et ne rentrait qu’en début de soirée. Fatigué mais fier et heureux.

Dylan s’est rapidement pris au jeu de la compétition et s’est retrouvé sur les podiums; les tireurs de son âge n’étant pas très nombreux.

A chaque concours, il rapportait une médaille à la maison et il avait l’impression que son image changeait dans l’esprit de ses parents. Il était bon dans quelque chose et il le prouvait à chaque compétition.

Son père a fini par s’intéresser à ce qu’il faisait. Il l’accompagnait même lors des concours et connaissait maintenant tous les archers du club. Il participait aussi au covoiturage en prenant son tour pour emmener du monde sur les lieux des compétitions.

Dylan voyait enfin dans les yeux de son père une reconnaissance, une fierté; et ça, il le devait au tir à l’arc et à Patrick qui s’était intéressé à lui. Le sport avait calmé ses démons; il les avait rangés dans un coin, bien profond. Suffisamment pour les oublier. Mais les démons, disparaissent-ils vraiment ?

 

A ses dix-huit, changement  de catégorie… Dylan s’est retrouvé noyé parmi les séniors, et les podiums se sont faits plus rares… Confronté à plus expérimenté que lui, sa position a dégringolé dans le classement national et, de jeune espoir, il était passé au statut d’archer moyen parmi tant d’autres.

Patrick l’avait prévenu que ce changement de catégorie aurait des conséquences et qu’il devait s’y préparer. Le coach lui avait montré le classement national des séniors imprimé sur plusieurs feuilles et lui avait indiqué où il se situerait.

Dylan avait compris et s’était fait une raison en se convainquant qu’il s’améliorerait encore et finirait bientôt par remonter dans le classement; évidemment ! Mais une petite voix insidieuse s’était alors fait entendre : « dans le nez c’est gagné, dans le cul c’est perdu ! Devine où tu vas l’avoir bientôt… Devine… »

 

 

Patrick avait repéré Dylan en salle. Un jeune écervelé qui n’écoutait rien et semblait perdre son temps. Il avait remarqué que sa position et sa posture étaient impeccables. Même son geste était très correct. Cependant, Les flèches de Dylan n’atteignaient jamais le centre de la cible.

En observant le jeune garçon, il s’était interrogé : problème de latéralité ? De vision ? De matériel ? Discrètement, il s’était écarté et à l’aide de ses jumelles, il avait focalisé sur son visage pour voir son œil au moment de la visée et avait trouvé la raison du problème : quand il visait, Dylan, en se concentrant sur le viseur, était victime d’un nystagmus qui l’empêchait de bloquer son tir au milieu de la cible. Son œil allait de gauche à droite et de droite à gauche de façon très rapide sans qu’il puisse le contrôler ou l’empêcher. Il ne s’en rendait même pas compte.

Il avait alors eu l’idée de lui enlever le viseur de l’arc et de le faire tirer les deux yeux ouverts en ne se servant plus que de la pointe de la flèche comme organe de visée. Là, les deux yeux restaient fixés sur l’objectif; plus de nystagmus et rapidement, les flèches étaient arrivées groupées au centre de la cible. Pour la première fois, il voyait le gamin sourire et apprécier le tir.

Après quelques volées, en remplaçant la cible ronde sur la paille du mur de tir par une balle de tennis, il avait défié l’ado. » Si tu touches la balle plus d’une fois dans une volée de six flèches, je t’emmène t’entraîner en extérieur avec la bande de sauvages qui sont en train de te regarder… C’est une sacrée faveur, tu sais. »

En découvrant que tout un groupe d’adultes avait cessé le tir pour l’observer, Dylan avait senti le rouge lui monter aux joues. Il avait baissé les yeux et à nouveau fixé la balle de tennis au mur et il s’était appliqué.

Sur ses six flèches, il avait réussi à en planter deux dans la balle. Le coach souriait en se grattant le menton : « Si tu es libre le dimanche matin; on t’emmène tirer dans le bois avec nous sur le practice 3D de dix à douze. T’en dis quoi ?

_ Sais pas… J’aimerais bien… Faut que j’en parle à mes parents ».

Patrick lui avait griffonné son numéro de portable sur un bout de cible déchiré. « Demande à tes parents de m’appeler. T’es doué petit. »

« T’es doué petit » Dylan s’était repassé cette phrase en boucle dans son esprit avant de s’endormir le soir même. L’évocation de ces quelques mots lui procurait un bien fou. C’était bien la première fois que quelqu’un lui disait ça !

Cette nuit-là, pas de jeux vidéo. Il était allongé sur le dos, les doigts croisés sous sa tête et il se voyait parcourir les bois, un arc à la main, comme un Mohican, souple et rapide…

 

 

Les démons se sont réveillés avec l’apparition de Franck.

Lors d’un concours 3D à Quimper, Dylan s’était retrouvé dans un peloton d’archers inconnus; et il y avait un certain Franck qui tirait en longbow lui aussi. Il était sympathique, parlait à tout le monde et faisait preuve d’une aisance qui avait scotché Dylan. Franck était arrivé dans la région depuis peu; il venait de la région parisienne et pratiquait sa discipline depuis plus longtemps que Dylan.

Les deux jeunes hommes avaient échangé avant le début de la compétition et Dylan l’avait trouvé vraiment sympa.

Mais au fur et à mesure que le peloton progressait sur le parcours, l’écart des points entre Franck et Dylan s’était inexorablement accru en faveur de l’inconnu.

Dylan avait beau se concentrer sur la cible, parfaire son geste, il n’arrivait pas à faire autant de points que Franck qui réalisait presqu’à chaque fois le tir parfait.

Dylan ne disait plus rien. Il n’entendait plus les membres du peloton. Il marchait tel un robot, impassible en suivant le mouvement, tirant machinalement. Il n’entendait plus que la petite voix aigüe de ses démons :  » Dans le nez c’est gagné et dans le cul c’est perdu ! Où crois-tu l’avoir avec ce salopard ? Il va te l’enfoncer bien profond ! Combien de points d’écart ? Tu l’as dans le cul, turlututu, chapeau pointu ! Et ce sera comme ça à chaque concours… T’es pas prêt de remonter sur le podium avec un enfoiré pareil… Regarde comme il sourit… Dans le cul et bien profond… Il va te mettre cent points dans la vue ou plus… et il le sait… Dans le cul ! »

A partir de ce moment, Dylan s’est assombri, obsédé par Franck et ses scores mirobolants. Les voix ne cessaient de lui parler, de l’aiguillonner et de l’inciter à trouver une solution à ce fâcheux problème. Une solution rapide et définitive…

En consultant le site de la fédération, Dylan avait découvert que la moyenne de Franck dépassait la sienne de plus de cent-vingt points. Avait-il un meilleur arc ? De meilleures flèches ? Un meilleur coach ? Il avait posé la question à Patrick qui avait froncé les sourcils et lui avait répondu : « On finit toujours par trouver meilleur que soi et ton principal adversaire n’est pas Franck; c’est toi. Tu dois oublier ce Franck et te concentrer sur ta technique. Le matériel n’a pas grand chose à voir là-dedans. Ce gars-là est bon parce qu’il a une excellente technique de tir. Tu dois travailler la tienne pour arriver au même niveau. Si tu travailles, tu y arriveras. »

Dylan avait baissé la tête. Les paroles de Patrick n’avaient pas réussi à couvrir les ricanements des voix :  » Tu peux toujours travailler, ha ha ha ! Tu sais que tu l’auras toujours dans le cul ! »

Durant des semaines, Dylan avait paru abattu, maussade. Il participait aux entraînements mais paraissait absent. Aux concours de tir, ses scores étaient en chute libre.

La nuit, il ne dormait presque pas; il ruminait. Il répondait aux voix et une sorte de curieux dialogue avait fini par s’instaurer. Mentalement.  » Comment vas-tu régler ce problème ? Ne vois-tu pas que tes parents attendent ton prochain trophée ? Une médaille, une coupe ! Ils ont cru en toi. Ton père était fier et ton matériel leur a coûté bonbon… Mais depuis que ce Franck est là, pas moyen d’accéder aux podiums ! Tout est pour lui et il n’en a jamais assez ! Il te vole tes victoires ! Tout ce travail, ces entraînements pour rien ! Vas-tu continuer ainsi longtemps sans réagir ? Vas-tu abandonner ? Changer de sport ?

_ Non ! Certainement pas ! Je vais trouver une solution…

_ Si tu ne peux pas arriver à son niveau…

_ C’est lui qui doit baisser le sien !

_ Ce serait plus simple s’il n’était plus là pour te voler tes victoires, non ?

_ Oui. Mais…

_ Mais ? Quand tu as un caillou dans ta godasse qui te fait mal, tu t’en débarrasses, non ?

_ Oui, mais là c’est pas pareil…

_ Pff ! Dégonflé ! Tu veux retourner sur les podiums, oui ou non ?

_ Oui ! Je le veux !

_  Très bien. Alors, tu sais ce qu’il te reste à faire.

_ Oui… Un accident… Il faut que ça ait l’air d’un accident.

_ Bien ! On progresse dans la bonne direction. Un accident. Mais le mieux serait un accident imputé à quelqu’un d’autre que toi.

_ ???

_ Une flèche perdue tirée avec un autre arc que le tien ne t’attirerait pas d’ennuis…

_ Un autre arc. C’est ça… J’en emprunte un au club, ni vu ni connu et je le cache avvant le parcours, la veille d’un concours. Je m’inscris pour le départ de l’après-midi et je me cache le matin pas trop loin d’une cible avant la compétition pour attendre ce fumier.

_ Bravo ! Quelle bonne idée ! Tu as trouvé la solution… »

 

 

Le matin de la compétition, Dylan s’est levé à quatre heures du matin; il a rapidement avalé son petit déjeuner, s’est débarbouillé la figure et il est parti de chez lui dans sa petite Clio que ses parents lui ont achetée dès qu’il a eu son permis de conduire.

La veille, il a discrètement emprunté un arc classique au club et des flèches neuves en carbone; des flèches anonymes. Il a pris soin de porter des gants en cuir pour ne pas déposer ses empreintes sur les flèches. Les voix étaient omniprésentes et le conseillaient, l’encourageaient.

La veille au soir, tout son équipement était rangé dans sa voiture; ainsi que le matériel emprunté.

Sur la route, il n’y avait pratiquement personne à cette heure là. Dylan n’avait pas allumé la radio et roulait en silence dans la nuit. Le silence n’était qu’apparent car intérieurement, les voix ne le lâchaient pas, le harcelaient avec jubilation  » Ne commets pas d’erreur. Trouve un endroit sûr et attends ton heure. Et cette fois, c’est lui qui l’aura dans le cul, turlututu, chapeau pointu ! »

En arrivant à Trégunc, Dylan a ouvert le GPS de son portable pour trouver le lieu du concours, à l’opposé de l’endroit où tout le monde était sensé se rejoindre.

Arrivé sur place, il a garé sa Clio derrière un buisson, sorti l’arc et les flèches empruntés et a rejoint le bois pour s’y enfoncer discrètement. Les premiers rayons du soleil commençaient à poindre et en avançant dans le sous-bois, il a failli s’étaler à plusieurs reprises en trébuchant sur des racines ou en se prenant les pieds dans des ronces. Il faisait frais et l’air était humide; comme la végétation. Le bas de ses pantalons était trempé. Les voix paraissaient incroyablement surexcitées : « Trouve le parcours… Cherche les rubans colorés, les piquets, les cibles… A droite ! Là ! Le gros sanglier noir ! Tu y es ! Va te cacher plus loin… Trouve un endroit discret d’où tu les verras arriver et attends le bon moment… ».

L’endroit était parfait. Il aurait le soleil dans le dos, le houx le tiendrait hors de vue et il avait un panoramique intéressant.

Il a attendu. Longtemps avant que le premier peloton n’arrive. Evidemment, Franck n’en faisait pas partie… « Et s’il n’était pas là ? S’il n’était finalement pas venu ? Il pouvait avoir eu un empêchement ?

_ Il sera là, tu penses bien qu’il ne va pas rater ça ! Patience ! Patience… ».

Dylan avait emporté une gourde et des barres de céréales chocolatées dans son sac à dos. Mastiquer les céréales lui avait permis de  patienter en calmant un début de fringale. Par contre, sortir les barres de leur emballage s’était avéré difficile à cause de l’épaisseur des gants en cuir…

Vers les dix heures trente, Franck est arrivé accompagné par trois autres archers. Il souriait et discutait. L’ambiance semblait être très amicale. Il faisait bien jour et le soleil n’était pas filtré par des nuages. Franck portait un chapeau australien en arrière du crâne; ce qui lui conférait un air encore plus décontracté que d’habitude et ça a fortement agacé Dylan.

Dylan a scruté les autres membres du peloton et au moment où il a reconnu Patrick, il a bien cru que son cœur allait s’arrêter. « Merde ! Patrick est là !

_ Et alors ? Ce n’est pas lui que tu vas viser… Où est le problème ? Tu ne vas pas te dégonfler, dis ? Pas maintenant, hein !

_ Mais si je rate mon tir et que je le blesse…

_ Ça n’arrivera pas et tu le sais très bien ! Allez ! On n’a pas toute la journée ! C’est maintenant ou jamais ! »

Dylan avait emprunté trois flèches au cas où, mais une seule a suffi. Il a rassemblé toute sa haine, s’est concentré sur la poitrine de Franck, s’est appliqué et a prononcé tout bas : « Archer, je te salue ! »

Quand il a vu Franck s’écrouler au sol avec cet air de surprise, il s’est accroupi et s’est éloigné le plus discrètement possible, courbé en deux.

Il a rapidement regagné sa voiture, rangé et caché l’arc et les flèches qui venaient de lui servir à éliminer son rival, dans son coffre, sous une couverture. Les voix chantaient à tue-tête dans son esprit malade. Il ne ressentait ni joie ni tristesse; plutôt un curieux malaise, une gêne comme une boule au ventre.

Il a repris la route pour rejoindre le greffe de l’autre côté du bois; le lieu de rendez-vous pour valider son inscription pour le tir de l’après-midi. Il s’est garé au milieu des autres voitures.

Il s’est présenté comme s’il ignorait ce qu’il avait fait. Il pensait qu’il enterrerait cet événement avec les voix aux fins fonds de son esprit, de sa mémoire. Pour toujours.

Alors qu’il se présentait au greffe, la jeune femme lui a annoncé que le tir de l’après-midi était annulé en raison d’un grave accident. Dylan a feint la surprise. Ensuite les gendarmes et les pompiers sont arrivés.

Comme tous les autres, il a été entendu et son sac à dos a été fouillé par les gendarmes. Il lui a semblé qu’un des gendarmes s’intéressait un peu trop à lui en lui demandant depuis quand il était arrivé et pourquoi il ne s’était pas inscrit au départ du matin. Il avait posé ces questions en faisant l’inventaire de son sac et en ouvrant sa gourde. Mais il pensait que le gendarme ne faisait rien de plus que son boulot et qu’il devait poser ces questions à tout le monde. Il avait donc décidé d’afficher un comportement détaché, décontracté car il savait que le gendarme l’observait. Un petit bonhomme dégarni, rondouillard avec une petite moustache grisonnante. « Êtes-vous au courant de ce qui s’est passé ?

_ On m’a dit qu’il y avait eu un accident.

_ Un archer est mort, transpercé par une flèche.

_ Quelle horreur ! Et vous savez qui a fait ça ?

_ Bizarre comme question…

_ Pourquoi ?

_ Tous les autres ont d’abord demandé qui était mort et vous, vous demandez si on sait qui a tiré. C’est étrange.

_ C’est vrai, pardon. Qui est mort ?

_ Un dénommé Franck. Vous le connaissez ?

_ Ou… Oui. C’est horrible… »

Personne n’était autorisé à quitter les lieux jusqu’à nouvel ordre alors Dylan a fait semblant de s’intéresser à la situation en discutant avec les autres archers. Il est allé se procurer un gobelet de café et il le portait à ses lèvres quand une main s’est posée sur son épaule. Il n’a pas pu s’empêcher de sursauter et il a alors renversé la moitié de son gobelet sur ses vêtements. Il s’est penché en avant pour empêcher le reste de café de se vider sur lui tout en poussant un juron : « Bordel ! »

En se retournant, irrité, son regard a rencontré celui de Patrick. Un regard dur sur un visage pâle et crispé.

_ Sais-tu ce qui s’est passé tout à l’heure?

_ Bonjour Patrick. Tu m’as fait peur. Le gendarme m’a dit qu’il y avait eu un terrible accident. Franck est mort.

_ Oui. C’est terrible.

_ Le pauvre… Lui qui était si sympa. C’est horrible.

_ Hum… Tu ne le portais pas vraiment dans ton cœur il me semble.

_ Pas du tout ! J’enviais ses scores mais rien de plus. Que vas-tu imaginer ? Je viens d’arriver. Je n’étais pas là quand ça s’est passé…

_ Je préfère ça… Désolé. Ce drame me fait dire n’importe quoi.

Les gendarmes s’étaient divisés en deux groupes. Le premier s’était rendu sur le lieu de l’accident pour analyser la scène, pour y recueillir d’éventuels indices et le deuxième était resté au niveau du greffe pour interroger tous les gens présents.

Au bout de deux heures, les gendarmes se sont regroupés à l’écart. Deux autres gendarmes sont arrivés plus tard; ils revenaient du bois. L’un d’entre eux portait un appareil photo numérique et des sachets en plastique transparent.

Dylan commençait à s’impatienter et un curieux sentiment d’inquiétude venait de faire son apparition. Il le combattait mais il sentait bien son cœur battre plus vite et plus fort. Les voix avaient subitement et totalement disparu.

Un peu plus tard, le gendarme qui l’avait questionné est revenu à sa rencontre:  » J’aurais besoin de vous poser d’autres questions, veuillez me suivre.

_ Quoi ? Mais pourquoi ? Je ne sais rien de tout ça, je n’étais même pas présent au moment des faits.

_ Ce ne sera pas long. Allez, suivez-moi. Donnez-moi votre sac à dos et vos clefs de voiture. »

En grimpant à bord de la camionnette des gendarmes, Dylan transpirait, son cœur battait la chamade et il sentait qu’il perdait le contrôle de la situation. Tout le monde le regardait. La panique l’envahissait.

« Asseyez-vous » a ordonné un autre gendarme qui portait trois barrettes droites sur son uniforme.  » Dylan ? C’est bien ça ?

_ Ou… Oui.

_ N’ayez pas peur. On interroge tout le monde. Relax…

Vous tirez en arc droit; c’est bien ça ? Uniquement en arc droit…

_ Oui avec des flèches en bois.

Le téléphone du capitaine de gendarmerie était posé près de lui et une petite sonnerie s’est fait entendre à plusieurs reprises. A chaque sonnerie, le capitaine consultait le petit écran qui venait de s’illuminer. A la dernière, il a poussé un soupir et fixé Dylan droit dans les yeux. « Pourquoi avez-vous tué Franck ?

_ Quoi ? Mais je ne l’ai pas tué ! Je n’étais pas là quand c’est arrivé !

_ D’après mes renseignements, votre sac contient le même emballage de barres de céréales qui correspond exactement au fragment trouvé à trente mètres du corps de la victime.

Quand vous êtes arrivé ici, vos bas de pantalons étaient déjà trempés alors que l’herbe a été tondue sur tout le périmètre. Votre gourde était à moitié vide… Quand on vous a interrogé, vous sembliez déjà connaître l’identité de la victime et vous avez demandé si on connaissait le tireur. Je dois vous avouer qu’on vient de trouver un deuxième arc et deux flèches identiques à celle qui a tué Franck dans votre voiture, cachés sous une couverture. Mes collègues ont remonté la piste à partir du massif de houx en suivant les traces au sol, les herbes foulées, les branches cassées jusqu’à ce qu’ils arrivent près de la route à l’orée du bois. A cet endroit, des traces fraîches de pneus prouvent qu’un véhicule était garé là ce matin. Ces traces laissées par les pneus sont identiques aux structures des pneus de votre voiture. A cet endroit, il y a des chardons. Les mêmes que ceux qui sont restés accrochés à votre pare-choc avant. Vous avez dû les arracher en reculant.

_ Mais…

_ Inutile de nier. Nous savons parfaitement que vous avez tué Franck; aucun doute là-dessus. Vous étiez là-bas ce matin à l’attendre; vous l’avez tué et ensuite, vous vous êtes rendu jusqu’ici persuadé que vous ne risquiez rien. Ce que l’on ignore, c’est votre mobile. Le pourquoi. Vous voulez bien éclairer notre lanterne ? »

Dylan a alors réalisé que son plan n’avait pas fonctionné; il était fichu. Il a éclaté en sanglots. « Je… Je… Vous ne pouvez pas comprendre !

_ Expliquez-nous; je suis sûr qu’on comprendra.

_ Ce salopard est arrivé et il m’a volé toutes mes victoires !

_ Comment ça ?

_ Avant, je gagnais, je montais sur le podium et mon père était fier de moi… J’ai tellement travaillé pour ça ! Et Franck s’est pointé un beau jour et il a tout raflé; tout ! Et il se pavanait comme s’il était le roi des archers avec toutes ses médailles et ses coupes. Mais elles auraient dû être à moi ! A moi ! C’était les miennes ! Il me les a volées… Il a eu ce qu’il mérite. Elles me l’ont dit; c’est ce qu’il fallait faire pour revenir sur les podiums.

_ Qui vous a dit ça ?

_ Les voix… Dans ma tête. Elles ont tout arrangé. Elles ont trouvé la solution à mon problème…

 

 

 

Aujourd’hui, Dylan séjourne en unité psychiatrique. Depuis des mois, il semble calme et ne pose aucun problème. Pourtant, ce matin, il prend un air étonné et marmonne.

_ Tu vois ce morceau de carrelage ébréché sur le mur ? Il semble ne tenir que par habitude. Tu pourrais le décoller. Il est pointu.

_ Vous étiez où ? J’ai eu des ennuis. Ça ne s’est pas passé comme prévu…

_ On sait… On sait… Reste concentré sur le morceau de carrelage…

_ Et j’en ferai quoi ?

_ Tu t’en serviras pour obliger le gardien à t’ouvrir les portes et tu pourras sortir de là… Tu décolles le morceau et tu l’appuies sur la gorge du gardien; tu verras, il t’obéira. Il l’aura dans le cul, turlututu, chapeau pointu…

 

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