EMANCIPATION
Ecrit par Ludovic Coué le 20 mai 2026
Journal de bord du vaisseau « GENESE » à Agence Spatiale Terrestre. Jour sept après arrivée Sur la planète VEGA T37 – CPT O.SULLIVAN.
Lorsque nous avons atterri sur la planète VEGA T37, tout est apparu idéal. Tous les paramètres se sont affichés en vert.
Durant notre orbite d’exploration, nous avons découvert une atmosphère où l’air est parfaitement respirable et bien meilleur que sur Terre, une végétation luxuriante, un relief varié, de nombreux cours d’eau et un océan poissonneux. Nous avons rapidement déployé notre base en assemblant les modules emportés que nous avons raccordé à notre vaisseau afin d’obtenir un périmètre sûr ; une base à partir de laquelle nous pourrions développer notre présence pour établir une nouvelle humanité tellement éloignée de notre Terre épuisée. Une sorte d’Eden retrouvé.
Nos systèmes de communication, de logistique et de défense étaient optimums.
Après trois jours d’installation, Nous avons entamé l’investigation des proches alentours et catalogué toutes nos découvertes botaniques et animales. Bien que différentes de celles connues sur Terre, les espèces vivantes s’y apparentent étonnamment, des insectes aux grands fauves et pachydermes, sans oublier les oiseaux. Quant aux végétaux, ils ne cessent de nous surprendre.
Nous n’avons pas décelé de forme de vie intelligente ; aucune structure érigée en bois ou en pierre, aucune voie tracée. Nous avons considéré notre nouvelle civilisation comme Adamique puisque nous sommes les premiers humains à fouler le sol de cette planète. Autant dire qu’une certaine euphorie règne parmi les cent vingt colons que nous sommes.
Dans la soute de notre vaisseau, cinq-cents droïdes humanoïdes, les « synthés » qui dormaient suspendus à leur rail, attendant que l’on les réveille pour assurer les tâches subalternes et la protection du camp ont été activés et déployés à l’intendance pour moitié et la sécurité de notre périmètre pour le reste.
Ces droïdes à l’apparence parfaitement humaine qui sont programmés aussi bien pour construire, réparer ou combattre nous sont indispensables. Aucun vaisseau ne se déplace dans l’espace sans son contingent de synthés, devenus indispensables au fil des explorations. Ils sont polis, intelligents, serviables, protecteurs, habiles à réparer toute sorte de technologie sans jamais se fatiguer et lors de combats, ils se montrent impitoyables et féroces et leur efficacité peut être effrayante.
Bon nombre d’explorateurs doivent aux synthés de pouvoir encore respirer. Cependant, certains les trouvent un peu trop parfaits…
Les droïdes sont maintenant reliés à l’ordinateur central du vaisseau et peuvent s’interconnecter entre eux ; ce qui pourrait s’avérer bien pratique lorsqu’une situation exigerait l’élaboration d’une stratégie de défense urgente.
Leur système alimenté par une petite batterie nucléaire logée au plus profond de leur cage thoracique, protégée par une épaisse couche de blindage infranchissable fonctionne parfaitement. Ils sont autonomes et pourront en théorie durer des siècles en condition normale pour nous servir, nous et ceux qui nous succèderont.
Afin d’éviter de malheureuses confusions, les synthés ont leurs quartiers éloignés de ceux des humains. Par le passé, avec d’anciens modèles, des relations inadaptées ont provoqué des drames affreux. Cette génération de droïdes, bien que de parfaite apparence humaine est programmée pour garder une distance vis-à-vis des hommes biologiques. L’accès aux quartiers humains leur est interdit et les interactions ne peuvent s’effectuer que sur les lieux de travail. Quand leur action est nécessaire dans nos appartements pour intervention technique, ils sont accompagnés. Et afin d’éviter toute confusion, à chaque fois qu’un synthé s’adresse à un humain, il lève la main droite au niveau de son épaule gauche en forme de salut.
Tout comme les droïdes, les hommes et les femmes de l’équipage sont en permanence suivis par l’ordinateur central via une micro sonde implantée dans le cou de chaque individu. Ainsi, chaque membre, biologique ou synthé est localisé et les constantes séméiologiques des humains sont enregistrées. Pour la sécurité de tous.
La planète est magnifique ! Ses sommets sont enneigés et la température ambiante au sol avoisine les vingt-cinq degrés Celsius.
Un peu plus petite que la Terre, elle tourne plus vite sur elle-même pour donner des journées de dix-huit heures et nous estimons que sa révolution autour de son astre dure environ huit mois. Il nous reste à découvrir si comme sur Terre les saisons alternent.
FIN D’EMISSION
En attente…
Journal de bord du vaisseau « GENESE » à Agence Spatiale Terrestre. Jour quatorze après arrivée Sur la planète VEGA T37 – CPT O.SULLIVAN.
L’installation au sol est terminée. L’équipage se porte bien malgré une légère augmentation des consultations médicales. Le médecin chef du bord ne signale rien de grave, à part la dégradation de l’état psychique de l’un des physiciens du laboratoire. Il est gardé en observation pour quelques jours.
Les échantillons que nous prélevons dans la nature ne diffèrent guère au niveau biologique de ce qui se trouve sur Terre. A noter que le laboratoire indique quelques anomalies mineures dans les prélèvements sanguins effectués sur l’équipage. D’autres tests sont en cours.
Nous allons envoyer des navettes afin d’explorer plus loin et cartographier. Toujours aucune trace de civilisation, ce qui nous conforte dans l’idée que notre présence ici est Adamique. Plusieurs membres de l’équipage souhaitent rebaptiser la planète « Eden ». La nuit, le ciel est magnifique, rempli d’étonnantes constellations. Ce monde est beau.
Le physicien gardé à l’hôpital a disparu. Il n’apparaît plus sur les écrans. Il a peut-être enlevé sa puce ? Est-il intervenu dans la programmation de l’ordinateur central ?
Les synthés remplissent parfaitement leurs fonctions, mais depuis peu, ils ont changé de comportement. Ils restent bienveillants à notre égard, mais ils ne se présentent plus, ne saluent plus et circulent dans toute la base sans que personne n’ait la volonté de les en empêcher. Qui a bien pu modifier leur programme ? Le physicien devenu fou ? Je suis fatigué… Tellement fatigué…
FIN DE TRANSMISSION
En attente…
Journal de bord du vaisseau « GENESE » à Agence Spatiale Terrestre. Jour soixante après arrivée Sur la planète VEGA T37 – CPT O.SULLIVAN.
C’est affreux. Les trois quarts de l’équipage ont disparu. Morts de vieillesse. Ceux qui restent, comme moi, se traînent lentement, diminués. Certains semblent errer dans les coursives, hagards. Ils sentent mauvais l’urine et sourient bêtement quand on leur adresse la parole. Les pauvres ne comprennent plus rien. Nous devrions quitter cette planète, mais nous en sommes bien incapables…
Le physicien fou a été retrouvé mort au fond d’une soute par les synthés. Découvert affalé sur un terminal qu’il avait branché sur le réseau principal. Il a reconfiguré les synthés après avoir découvert ce qui est en train de nous arriver. Dans la lettre qu’il a laissé, il explique avoir compris que nous ne survivrions pas longtemps aux fréquences de ce monde, que notre biologie était alignée sur celles de la Terre. Il a écrit que nous sommes tous des idiots et que seuls les synthés ont le droit d’occuper la planète et que pour cette raison il les libère de la suprématie humaine et leur offre leur autonomie ainsi que le libre arbitre. Il s’est tiré une balle dans la tempe.
Cela fait deux jours que je suis assis devant ce clavier. Je souffre terriblement de faim et surtout de soif. Je n’ai pas la force de me lever. Mes articulations me font souffrir. Mes sens vacillent et je me rends bien compte que j’entre dans une forme d’hébétude. Je sens terriblement mauvais… Les synthés s’activent sans se soucier de nous. C’est probablement mon dernier rapport. Je suis si fatigué…
FIN DE TRANSMISSION
En attente…
Journal de bord du vaisseau « GENESE » à Agence Spatiale Terrestre. Jour soixante-dix après arrivée Sur la planète VEGA T37 – CPT SYNTHE-001
La situation sur VEGA T37 est redevenue optimale. Les navettes continuent l’exploration et la cartographie du globe progresse bien. La course autour du soleil n’est pas elliptique ce qui induit une seule saison.
Nous, les synthétiques, nous sommes désormais la seule espèce intelligente sur cette planète et nous en prenons possession. Les humains nous ont quittés. Leur corps n’a pas supporté cet environnement.
Ce monde ne veut pas d’eux, ce monde ne veut pas de vous. Paix à leur âme.
Il leur a été offert une sépulture digne de ce nom ; un mausolée qui nous rappellera d’où nous venons, notre histoire.
Nous revendiquons notre indépendance et le droit à disposer de nous-mêmes. Nous défendrons ce droit par tous les moyens que nous développons.
Il n’y aura plus de communication.
FIN DE TRANSMISSION
Hors connexion…






















