L’ÉPREUVE DE RONNIE

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L’EPREUVE DE RONNIE

 

 

La valeur n’attend pas le nombre des années…

 

 

 

Les premières traces de Morrison remontent à l’orphelinat.

Au cours d’une nuit d’orage de 1958, le nouveau-né avait été déposé dans un couffin improvisé devant la porte de l’institution et quelqu’un avait sonné.

 

A l’époque, MRS Daisy Donahue ne dirigeait pas l’orphelinat; elle était simple employée et faisait de son mieux pour que les enfants aient une existence la moins grise possible. Toutes les employées ne voyaient pas les choses de la même façon et certaines en faisaient baver des ronds de chapeaux aux malheureux résidents.

 

C’est MRS Daisy Donahue qui a trouvé Morrison ce soir-là, tout emmitouflé dans un pull de laine bleue. Il n’y avait aucune carte, aucun papier; rien.

L’enfant ne pleurait pas; il semblait sérieux et quand la jeune Daisy s’est penchée sur le couffin afin de voir à quoi le bébé pouvait bien ressembler, son cœur a fondu quand ce dernier lui a décroché un large sourire et a émis un joyeux babil.

 

Daisy a enregistré le nouveau-né – nouveau résident –  Ronald Morrison. N’allez pas chercher de correspondance avec quelque célébrité que ce soit; elle a choisi ces nom et prénom au hasard et elle a trouvé que ça sonnait bien : Ron Morrison !

Un lien spécial s’est immédiatement tissé entre Ron et Daisy. Sans jamais se l’expliquer, la jeune femme a contre toute règle de l’établissement considéré l’enfant comme le sien; et de toute évidence, Ron a immédiatement adopté celle qui l’avait trouvé sur le pas de la porte.

 

Daisy avait immédiatement nourri Ron ce soir-là d’un biberon entier et, pendant qu’il tétait goulûment, le nourrisson gardait son regard plongé dans celui de sa bienfaitrice. Ses yeux sont restés fixés dans ceux de Daisy jusqu’à ce que de minuscules perles de sueur viennent consteller son front et sur le bout de son petit nez et qu’il s’endorme comme un bienheureux, un sourire apaisé sur ses lèvres.

 

C’est ainsi que Ronald Morrison est officiellement venu au monde.

 

Le quotidien d’un orphelinat est très rythmé. Les journées sont jalonnées par la toilette, les repas et les activités diverses et variées comme l’alphabétisation et les bases du calcul pour les plus jeunes et les études plus poussées pour les plus grands avec l’intervention quotidienne d’un professeur; le jardinage, la cuisine et différents cours de couture, de plomberie, du travail du bois, etc. Sans oublier les prières et l’office religieux dans la chapelle.

 

Ron ne souriait qu’à Daisy. Quand une autre personne le sortait de son lit, il gardait un air sérieux et souvent fronçait les sourcils, et il arrivait à chaque fois une tuile : le biberon en verre tombait par terre et éclatait en mille morceaux, ou le plateau se renversait, ou la tétine se désolidarisait du biberon… si bien qu’au bout d’un moment, il a été admis que Daisy s’en occuperait de façon exclusive. Curieusement, quand Daisy prenait Ron dans ses bras, tout se passait très  bien. Pas de verre brisé, pas de lait répandu au sol. Ron souriait à Daisy et Daisy lui rendait son sourire.

 

Au cours d’une séance de toilette, alors qu’elle sortait Ron du bain, Daisy a remarqué une curieuse marque sur le corps de Ron; comme un dessin sur sa peau, au bas de son rein gauche. Comme une incrustation de la peau; un dessin complexe et incompréhensible. Une jolie marque de naissance originale quoi…

Daisy a remarqué que quand Ron était près d’elle et qu’il lui souriait, son pendentif en or représentant la vierge Marie oscillait de gauche à droite et se tendait vers lui, contre toute logique. Ron semblait s’en amuser.

 

Ron a grandi gentiment sans la moindre maladie, ce qui n’a pas manqué d’étonner le personnel et le Dr Janssen, le médecin qui avait l’établissement à charge. Un vieux pédiatre qui adorait les enfants et qui faisait tout son possible pour leur apporter les soins sans les terroriser. Le Dr Janssen s’étonnait de la courbe de croissance de Ron qu’il qualifiait d’idéale et se félicitait de l’excellente santé qui l’écartait des maladies infantiles qui ne manquaient pas de s’abattre sur les autres pensionnaires. Ron était passé à travers tout, absolument tout : la grippe, les oreillons, la scarlatine, la rougeole, la varicelle; tout.

Le praticien avait lui aussi remarqué la tache de naissance dans le bas de son dos et l’avait prise en photo pour l’inclure dans son dossier médical.

 

A un an, Ron parlait déjà couramment et marchait d’un pas sûr. Il posait beaucoup de questions sur le monde en général et sur son fonctionnement en particulier. Ce qui étonnait et agaçait pas mal de monde. Pensez donc! Un bambin qui pose des questions auxquelles la plupart des adultes ne savent pas répondre…

 

Ron s’est développé de façon harmonieuse en renforçant les liens qui l’unissaient à Daisy. Il l’appelait Daisy et elle l’appelait Ronnie, mon chéri ou encore mon chou; ce qui ravissait Ron au plus haut point.

 

Le garçon était plutôt solitaire et ne se prêtait que rarement aux jeux des autres enfants. Il n’y trouvait aucun intérêt et il n’arrivait pas à tisser des liens d’amitié; il avait d’autres choses en tête.

 

Les couples candidats à l’adoption qui venaient à l’orphelinat en quête d’un enfant ne se sont étrangement jamais intéressés à Ron qui les fixait droit dans les yeux de son air le plus sérieux. Daisy qui craignait qu’un de ces couples reparte avec son Ronnie dans les bras ne comprenait pas pourquoi l’enfant ne suscitait aucun intérêt chez les visiteurs.

 

Très tôt, Ron a appris à lire et à compter avec une facilité qui déconcertait Daisy; car c’est elle qui lui a appris l’alphabet et les tables d’additions, de soustraction, de multiplications et de divisions. Sa mémoire semblait être sans limite et son esprit d’une rare vivacité. Et dès ses quatre ans, Ron a fréquenté la bibliothèque de l’orphelinat et il y passait des heures entières à compulser les encyclopédies et les ouvrages scientifiques qui l’intéressaient tout particulièrement.

Pour ses huit ans, Daisy lui avait offert un grand cahier très épais à petits carreaux et un stylo pour qu’il puisse dessiner à sa guise; mais quand quelques jours plus tard, elle avait ouvert le cahier, des pages entières étaient noircies d’une écriture étrange, de formules mathématiques incompréhensibles et de dessins emplis de points et de sphères qu’elle ne comprenait pas mais qui lui rappelaient quelque chose.

Le soir venu, elle avait rejoint Ron près de son lit, dans sa chambre : Ronnie ? Dis-moi mon chéri, qu’est-ce que tu écris dans ton cahier ? J’y ai jeté un œil, pensant y trouver des dessins, mais ce ne sont pas des dessins d’enfant. Je n’y comprends rien.

 

_ Ce sont les réponses.

 

_ Les réponses ? A quelles questions ?

 

_ A celles que je me pose.

 

_ D’accord. Et tu écris dans quelle langue ?

 

_ La mienne.

 

_ La tienne ? Ne parlons-nous pas la même langue tous les deux ?

 

_ Si. Bien sûr. Mais il y a d’autres langages et celui-là est le mien.

 

_ Tu l’as inventé tout seul ?

 

_ Pas vraiment. Il fait partie de moi. J’ai l’impression de le connaître depuis toujours.

 

_ Eh bien dis donc ! Et ces dessins avec ces cercles et ces points ?

 

_ Des sphères… Ce sont des sphères. Il s’agit d’une portion de l’univers.

 

_ Oh ! Oui ! Je savais bien que ça me rappelait quelque chose… Là, c’est la constellation d’Orion. Mais il me semble que tu l’as dessinée à l’envers, non ?

 

_ Pas de mon point de vue…

 

_ Oh ! Et quel est-il mon chou ?

 

Ron a pris une feuille de papier et en a fait une boule : Imagine que la constellation d’Orion se trouve au milieu de la boule; en plein milieu. La terre est là, de ce côté de la boule et mon point de vue se situe à l’opposé, de l’autre côté de la boule. Comprends-tu ?

 

_ Et pourquoi situer ton point de vue à l’opposé ?

 

_ C’est un secret. Comme tout ce que j’écris dans ce cahier, c’est secret. Tu es la seule personne à pouvoir lire ce que j’y écris. Si d’autres personnes le lisent, ça causera des problèmes. Tu comprends ?

 

_ Quels problèmes ?

 

_ Les gens détestent ne pas comprendre. Quand ils découvrent quelque chose qu’ils jugent étrange, ça leur fait peur et ils n’ont de cesse que de le détruire. Si mon cahier venait à tomber entre de mauvaises mains, j’aurais des ennuis; beaucoup d’ennuis.

Tu sais, Daisy, quand le professeur nous donne ses cours, il lui arrive souvent de se tromper; non pas qu’il soit mauvais, mais ce qu’il a appris est faux ou incomplet. Je suis souvent tenté d’intervenir  mais je ne le fais pas car il serait offensé et il chercherait à avoir des explications que je ne suis pas censé connaître…

 

 

Dans la douzième année de Ron, il s’est passé quelque chose. Un événement étrange et inexpliqué.

Un groupe de six garçons un peu plus âgés que lui sont entrés brutalement dans la bibliothèque où étudiait Ron, seul, comme à son habitude. Ils ont refermé la lourde porte derrière eux et on brandi une boîte de cirage et une brosse à chaussures : La bite au cirage ! Ron, tu ne vas pas y couper ! Et tous les autres ont repris en chœur : La bite au cirage pour Ron ! La bite au cirage pour Ron !

 

Ron a levé les yeux de son livre, a pris un instant de réflexion alors que le groupe s’avançait en demi-cercle, lentement vers lui. Il a froncé les sourcils et des livres sont sortis des rayonnages pour frapper les intrus à la tête, aux épaules; une pluie de livres ! Les portes de la bibliothèque se sont violemment ouvertes et les battants on claqué contre le mur.

Les assaillants se sont mis à hurler tout en protégeant leur tête de leurs bras et ont rapidement rebroussé chemin. Une fois tout le monde ressorti, les portes se sont lentement refermées et les livres ont retrouvé leur emplacement sur les rayons. Ron a secoué la tête en soupirant et s’est replongé quelques instants dans sa lecture.

 

Quand les adultes sont entrés dans la bibliothèque, apeurés par le vacarme et le récit étonnant des six garçons affolés qui avaient évidemment omis de parler de la brosse et du cirage, ils n’ont constaté aucun désordre et la salle était vide. Ron avait déjà quitté les lieux. Les enfants ont été grondés pour avoir inventé une pareille histoire à laquelle personne ne croyait et… comme ils ne mettaient jamais les pieds à la bibliothèque…

 

Ronald Morrison a ensuite poursuivi ses études, a décroché une bourse pour entrer à l’université. Il s’est spécialisé dans les techniques aérospatiales et a décroché un emploi à la NASA, à Cap Canaveral. Il a un brevet de pilote d’avion et un autre brevet pour piloter les hélicoptères…

Voilà, Monsieur, ce que je sais de Ronald Morrison; je le tiens en grande partie de MRS Daisy Donahue qui est devenue depuis la directrice de l’orphelinat. Elle a pris sa retraite il y a dix ans. Elle est restée très attachée à lui et elle croit comprendre ce qu’il a fait.

 

_ Bon sang Bill ! Comment ce type a-t-il pu faire une chose pareille ? Au nez et à la barbe de tous nos services de sécurité ! Oh bordel ! Le pentagone, la CIA et la NSA et d’autres agences qui ne rigolent pas sont sur les dents ! On n’arrête pas de m’appeler…Comment un simple technicien a pu faire ça ? Heureusement, l’événement est resté confiné dans nos murs, pour l’instant… Après ça, on ne voudra plus de moi, même pas à la soupe populaire…

 

_ Si vous me permettez, Monsieur, je crois que Morrison est bien plus qu’un technicien. Son job à Cap Canaveral n’était qu’une couverture. Elle lui a permis d’approcher la navette et de lui apporter les modifications qui lui ont permis de…

 

_ De disparaître ! Comment ce salopard s’est-il démerdé pour effectuer la procédure de lancement depuis le cockpit et gagner l’espace pour ensuite filer hors de portée des radars à une vitesse folle ? Hein ? Dites-moi. Comment il a pu faire ça ? C’est juste… Impossible !

 

_ Je crois, Monsieur, que Morrison n’est pas un homme comme les autres.

 

_ Qu’est-ce que c’est encore que ces conneries Bill ?

 

_ MRS Donahue m’a donné tous les cahiers et carnets de Morrison. Je crois que ce qu’ils contiennent occupera nos scientifiques pendant pas mal d’années. Et ce qu’il a écrit-là, explique ce qu’il a fait.

_ Montrez-moi ça… C’est quoi ce charabia ? C’est écrit en quelle langue ?

 

_ La sienne apparemment. Il va falloir la déchiffrer. Dans le dernier opus, il y a décrit avec des schémas ce que je crois être les modifications apportées à la navette; ça concerne la propulsion, les transmissions et l’informatique de bord. J’ai l’impression qu’il les a ajoutées discrètement pour qu’elles passent inaperçues sans perturber les instruments du bord; ce qui fait que personne ne s’est rendu compte de rien. Cela dit, c’est très schématique et je ne suis pas sûr que le mode de fonctionnement ni le principe de ses installations soit expliqué.

 

_ Et il est parti où cet énergumène ? C’est de la pure folie ! C’est un suicide, non ? Il va dériver dans l’espace bientôt à cours d’oxygène ou de vivres…

 

_ Pas sûr… Il y a une carte grossière qui m’incite à croire qu’il cherche à atteindre une destination… Au-delà de notre galaxie. Vers des horizons inconnus.

 

_ Et merde ! Vous pensez à un extraterrestre ?  E.T. veut rentrer maison ? C’est à ça que vous pensez Bill ? Au point où on en est… Oh Seigneur !

 

_ Je n’en sais rien, Monsieur, mais regardez cette photographie prise par le médecin de l’orphelinat, regardez ce curieux symbole qu’il porte dans le bas de son dos à gauche. Je ne crois pas que cela soit naturel. Toutes les possibilités sont à prendre en considération. Je ne crois pas à un acte irraisonné de sa part. Il savait ce qu’il faisait et… On n’a jamais vu une navette filer aussi vite dans l’espace au point de disparaître des radars en quelques minutes… Non ? On ne sait même pas à quelle vitesse il est parti; on n’a pas eu le temps de l’enregistrer.

 

_ Mouais… Nous voilà bien avancés ! Et comment expliquer la disparition de la navette à la presse ?

 

_ En envoyant quelque chose exploser en altitude et on leur enverra une vidéo modifiée d’une navette qui s’est déjà désintégrée au décollage.

 

 

_ Faites donc ça… Non, mais quel fils de pute ! Bordel ! Voler une navette ! Merde !

 

 

 

_ Allo, Daisy ? C’est Bill ! Oui Tatie Daisy, c’est moi. Je t’appelle d’une cabine. Ça s’est bien passé… Oui… Il a réussi… Non, je n’en ai pas parlé… Ces carnets-là je les ai déposés à l’abri dans un coffre à la banque. Tu as raison… Le monde n’est pas prêt; pas encore… Quand j’y pense, c’est une épreuve terrible pour ceux de son espèce qui sont nés pour régner : Se faire déposer sur un monde et devoir le quitter pour retrouver celui de ses origines. Porte-toi bien Tatie Daisy. Je t’embrasse. A bientôt.

 

 

1 COMMENTAIRE

  1. Encore une belle aventure Ludo 👍
    Je me suis demandé, si pour « tous ceux de notre espèce qui sont nés pour régner  » on les envoyait. …non pas sur une autre planète. …mais un autre monde (agricole, ouvrier, monoparentale, artisan. …) que le leur (Ena; banquiers, actionnaires. … !) …seraient -ils meilleurs en revenant d’un tel exercice initiatique ?

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