GODS

0
114

Ecrit par Ludovic Coué le 14 novembre 2018

Episode premier

Lorsque ça m’est arrivé, je me promenais dans les bois, en fin d’après-midi, en compagnie de mon chien Bilou.

Le soleil de novembre commençait à décliner et la température se rafraîchissait.

Alors que nous quittions les sous-bois pour entrer dans la clairière traversée par un ruisseau, mon chien s’est mis à pleurer et a paru s’affoler. Je me suis dit à ce moment-là qu’il avait dû flairer la présence d’un animal sauvage. Un chevreuil ou un sanglier, peut-être ?

Et puis, il est parti comme une flèche, la queue entre les pattes, en hurlant, comme s’il fuyait quelque chose. Une chose qui l’effrayait.

Je l’ai appelé, sifflé, mais il a disparu.

Au moment où je m’apprêtais à le poursuivre, la lumière à changé pour virer dans les tons bleutés.  J’ai trouvé ça magnifique, extraordinaire; mais bientôt mes jambes me lâchaient et ma conscience s’échappait, s’évanouissait.

En tombant mollement au sol, je l’ai aperçu, flottant sans bruit au-dessus de moi, superbe et majestueux, silencieux.

La lumière bleue semblait sortir d’un sas. Je la sentais m’envelopper et m’enliser dans une douce torpeur très agréable.

Mes yeux se fermaient par intermittence et je luttais pour les rouvrir. J’avais la sensation de m’élever dans les airs, doucement, régulièrement, sans à-coup. Je m’enfonçais toujours vers l’inconscience et luttais pour garder les yeux ouverts.

En rouvrant péniblement les yeux, je les ai vus, autour de moi. Et je les ai entendus aussi. Ils émettaient des sons étranges. Leurs visages ne trahissaient aucune expression.

J’ai sombré. Ce sont les derniers souvenirs que j’ai de ma vie passée.

Quand je me suis réveillé, j’avais chaud. Et je me croyais chez moi, dans mon lit. Je me disais que j’avais fait un drôle de rêve. Et je me demandais où j’étais allé chercher de pareilles idées.

Et le vacarme m’a assailli ! J’ai ouvert les yeux, me suis levé d’un bond et suis resté stupéfait par ce que je voyais.

J’étais au milieu d’une foule d’une centaine de personnes enfermées dans un enclos cerné par du grillage et des poteaux métalliques. Au milieu d’un désert, apparemment.

Des hommes, des femmes et des enfants de tous âges. Certains dormaient encore, mais la plupart étaient debout. Ils criaient et quelques uns tentaient de franchir la clôture. Quelques malheureux pleuraient; des hommes et des femmes.

La clôture était inaccessible. Quelque chose semblait en interdire l’approche.

Outre les cris et les plaintes, je discernais d’autres sons très différents. Ils semblaient provenir de ma gauche. Je me suis rendu de ce côté, près du grillage et j’ai aperçu un autre enclos, un peu plus loin. Il contenait lui-aussi des êtres qui hurlaient; mais ces êtres là n’étaient pas humains. Ils étaient très grands et musculeux. De véritables armoires à glace. Ils poussaient des cris gutturaux. Malgré la distance, j’ai pu remarquer que leurs visages étaient anguleux et leurs fronts larges au-dessus d’arcades et de pommettes saillantes. Leurs bras et leurs cuisses semblaient sur développés comme ceux des bodybuilders. Tous avaient une longue chevelure abondante noire. Ils étaient tous vêtus de cuir noir et portaient de curieux colliers qui pendaient à leurs cous.

Certains d’entre eux se jetaient à toute vitesse contre la clôture et rebondissaient comme rejetés par cette dernière.

Ils retombaient lourdement au sol et se relevaient en rage. Hurlaient leur colère avant de recommencer.

J’ai levé les yeux au ciel et vu un appareil arriver et se positionner en géostationnaire juste au-dessus de nous, illuminé par des spots clignotant à sa périphérie. Mon rêve m’est alors revenu en mémoire.

J’ai reporté, à nouveau, fasciné, mon attention sur l’enclos voisin et mon regard a alors rencontré celui d’un des occupants. Un véritable géant. Il a relevé d’un coup la tête, m’a montré du doigt, et singé le fait de s’égorger !

Un instant sidéré, j’ai pointé du doigt le vaisseau qui se tenait au-dessus de nous, puis je nous ai désignés du doigt, lui et moi et j’ai répété ce simulacre d’égorgement.

Il a paru un temps décontenancé, puis a levé les yeux au ciel, en direction du vaisseau qui flottait dans les airs.

Il a m’ensuite regardé à nouveau, fronçant les sourcils qu’il avait fort épais, a secoué la tête et est retourné parmi les siens.

J’ai parcouru notre surface en sens inverse pour découvrir si de l’autre côté, d’autres enclos se trouvaient à proximité.

Il y en avait un autre, plus éloigné. Paisible celui-là. Aucun son ne semblait en sortir. Aucun mouvement apparent. Je ne voyais personne, et quand j’ai fixé le sol, j’ai discerné toute une population de gens assis en tailleur. C’est du moins ce que j’ai cru voir. Il m’a semblé qu’ils avaient tous le crâne rasé et restaient immobiles. Comme des bonzes en prière. Vêtus simplement d’une toge, apparemment.

Les gens qui m’entouraient criaient, appelaient au secours, priaient le bon Dieu.

Dans la foule, j’ai remarqué une femme en tee-shirt et pantalon de ciré jaune et bottes en caoutchouc qui semblait calme et observait tout autour d’elle. Elle était assez petite, les cheveux courts et ma foi assez ronde.

Je me suis frayé un chemin parmi mes congénères en colère ou en pleurs et me suis placé devant elle : Bonjour, comprenez-vous ce qui se passe ici ?

_ Non. Pas encore. Et vous ?

_ Pas encore non plus. Je sais que nous sommes plusieurs espèces à avoir été amenées ici par ceux qui pilotent ces appareils. Je ne sais ni où nous sommes, ni ce à quoi ils nous destinent.

_ C’est ça. Les brutes qui vocifèrent d’un côté, les endormis de l’autre et nos ravisseurs au-dessus. Il va falloir attendre pour en savoir plus. D’ailleurs, je me demande ce qu’ils attendent… Punaise, il fait une de ces chaleurs… Où peut-on bien être ?   

_ Ils attendent peut-être l’arrivée d’autres espèces ?

_ Possible… Probable même. Il y a peut-être d’autres enclos que nous ne pouvons pas voir d’ici.

_ Pourquoi êtes-vous aussi calme ?

_ Pourquoi ? Et vous ? Vous n’avez pas l’air de paniquer non plus…

_ C’est vrai. Je crois que nous sommes les deux seules personnes de notre groupe à ne pas brailler comme des veaux.

_ C’est une question de capacité d’analyse et de maîtrise de soi. Je suis quelqu’un de pragmatique et l’hystérie ne fait pas partie de mon caractère.

_ C’est une chance. Je m’appelle Hervé.

_ Enchantée. Moi, c’est Annie. Heureuse de rencontrer enfin quelqu’un qui a une chance de survivre.

_ Bigre ! Vous ne manquez pas de cynisme par contre. Dites, sans vouloir paraitre indiscret, quelle est cette marque que vous portez au front ?

_ Une marque ? Annie porte ses doits et découvre comme une légère boursouflure en forme de virgule au milieu du front. Je ne sais pas… Je n’avais pas ça avant… Regardez-moi un peu… Tournez la tête pour voir… Je crois que vous avez la même marque sur la tempe gauche. La vôtre est barrée d’un trait.

_ Ah bon ? J’ai effleuré ma tempe et découvert cette marque à mon tour.

Les autres personnes autour de nous ne semblaient pas en porter.

_ Bon….Hervé. Ce n’est pas que je m’ennuie, mais je vais aller m’assoir là-bas où il y a moins de monde. Je ne sais pas ce qui nous attend, alors je pense qu’il vaut mieux j’économise mes forces. Vous pouvez venir, si vous voulez.

On pourra discuter pendant que les autres continuent à brailler.

Nous nous sommes écartés de la foule et nous sommes assis par terre sur le sable.

Annie en enfoui ses mains sous le sable. Je l’ai imitée et mes doigts ont rencontré une surface dure et unie.

_ Pas moyen de creuser un tunnel, ai-je soupiré.

_ Non. Pas moyen. Je pense que nous ne sommes pas encore arrivés au bout de notre voyage. Nous sommes ici en transit.

_ En transit ?

_ Oui. Nous probablement sommes parqués ici en attendant que quelqu’un d’autre nous prenne en charge et nous emmène ailleurs.

_ Vous avez raison. Et je crois que nous allons voyager tous ensemble dans notre enclos.

_ Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

_ Si je devais me charger du transport d’animaux, c’est ce que je ferais. Plus simple et plus économique que de rendormir tout le monde et déplacer chaque individu dans un appareil. Autrement, ils nous auraient largués à notre destination finale et nous nous y serions réveillés.

_ C’est vrai ça. Pourquoi nous déposer ici ?

_ Probablement pour qu’on prenne conscience de certains faits. Comme par exemple que nous ne sommes pas les seuls, nous les humains, à vivre ça. Et aussi que nous apprenions l’existence de nos hôtes et ayons un aperçu de leur technologie, leur puissance. En gros, le message est : Vous n’êtes pas les seuls êtres dans l’univers et nous vous sommes très supérieurs.

_ Merde !

_ Comme vous dites ! On est en plein dedans…

_ Vous pensez quoi des excités de l’autre enclos ?

_ Sais pas. Ils ont l’air belliqueux et paraissent très forts physiquement. J’ignore s’ils sont intelligents. J’espère que nous n’aurons jamais affaire à eux…

_ Vous croyez que c’est ça leur but ? Nous balancer tous dans une arène pour qu’on s’affronte et qu’on s’entretue jusqu’au dernier ? Un jeu ?

_ Espérons que non. Et puis une autre question me tarabuste. Pourquoi nous ont-ils choisis, nous ? Est-ce le hasard ? Moi, ils m’ont attrapé alors que j’étais seul dans les bois.

_ Et vous ?

_ Je naviguais en pleine mer.

_ Je suis médecin.

_ Chercheur au CNRS, en biologie végétale.

_ Humm… Faudrait savoir ce que faisaient les autres avant le rapt.

_ Revenons sur ce que vous avez dit : Ils veulent qu’on sache certaines choses; qu’on prenne conscience de l’existence des autres créatures… Dans quel but ?

_ On le saura bien assez tôt.

On en était là de nos réflexions quand l’appareil qui se tenait au-dessus de nous s’est éloigné et qu’un énorme vaisseau est apparu, a pris sa place et que notre enclos s’est mis à vibrer avant de se soulever du sol.

Nous avons commencé à nous déplacer, lentement d’abord, puis nous avons pris de la vitesse. Notre geôle n’était affectée par aucun mouvement de balan.

Annie et moi, nous nous sommes rapprochés des bords de notre cage en espérant en savoir un peu plus sur l’environnement, mais nous ne nous déplacions pas à plus de cinq mètres du sol.

Le courant d’air généré par le déplacement nous a tous un peu rafraîchis.

Au bout d’un moment, nous avons quitté l’aire sablonneuse pour passer au-dessus d’une forêt dense. Alors que nous scrutions les alentours, les espaces entre les barreaux sont devenus opaques.

Le voyage a duré assez longtemps. Je me suis endormi, assis par terre, à côté d’Annie.

A mon réveil, nous survolions ce que je pense avoir été une grande plaine.

Deux heures plus tard, notre prison se posait au sol, les parois redevenaient translucides. Les poteaux et les grillages se sont soulevés et ont disparu dans les airs, à la suite de l’engin.

Nous n’avons pas vu d’autre appareil dans le ciel. D’ailleurs, celui qui nous avait transporté jusque là a été le dernier que nous ayons vu.

Nous avions été déposés au creux d’une magnifique vallée. L’immensité du paysage nous faisait sentir petits. Il y régnait une douce chaleur et la nature semblait regorger d’animaux de toutes sortes, à plumes, à poils, des reptiles et des insectes. L’eau d’un torrent sinuait au centre de la vallée.

La végétation n’était pas vraiment verte; elle tirait sur le bleu; les feuilles des arbres comme l’herbe.

Un grand soleil, plus grand que le nôtre baignait la nature dans une clarté intense.

Au bout de deux minutes, plusieurs claquements secs en provenance du socle de notre ancienne prison se sont fait entendre. Nous avons alors constaté que le socle faisait près de quarante centimètres de hauteur.

 Des compartiments sont apparus à sa périphérie.

Nous les avons examinés et avons découvert qu’ils contenaient tous du matériel et des vivres.

Ces containers étaient remplis de tentes de différentes dimensions, de matelas, de couvertures, de vivres de cordes, des gamelles en quantité et… des armes :

Différentes lames de toutes tailles en métal, d’une dureté étonnante étaient mises à notre disposition. Quelques arcs et des flèches, des scies et des masses.

Enfin, dans le plus petit compartiment, se trouvaient deux appareils étranges dotés d’une poignée à chaque extrémité.

Ces curieux appareils sont passés de main en main sans que personne ne sache quoi en penser.

Nous avons fait connaissance les uns avec les autres. Beaucoup d’entre-nous semblaient abattus, enclins à une tristesse sans nom, en raison de la perte des proches et de leur vie passée. Les ados faisaient carrément la gueule, tripotant frénétiquement leur portable sans le moindre résultat.

Nous venions tous d’horizons différents, des divers  continents de la Terre et, bien que chacun parlât sa langue maternelle, nous nous comprenions facilement.

Nous avons vidé les compartiments ainsi que nos poches et dressé un inventaire de nos possessions personnelles que nous devions mettre en commun. Nous avions des portables, des briquets, des stylos, des carnets, une petite boussole qui ne fonctionnait pas, quelques peignes, des couteaux de poche des petits miroirs, un tas de clefs, des pièces de monnaie, quelques bijoux des montres dont certaines à gousset, un sifflet de survie et une cordelette et un nécessaire à couture de voyage.

Le socle qu’on avait bien voulu nous laisser était en métal. Nous avons décidé que nous le découperions en fonction des besoins du groupe.

Avec quelques volontaires, nous avons entrepris d’explorer les alentours et avons dressé une carte sommaire de l’endroit sur les feuilles d’un carnet avec un des stylos.

Un des versants était recouvert d’une épaisse forêt composée d’arbres inconnus parmi lesquels bon nombre de résineux disputaient une place dans les cimes au soleil. La progression était assez difficile en raison de tous les troncs tombés au sol et des fourrés épineux qui recouvraient une bonne partie du terrain.

Nous avions pu monter en haut du versant pour découvrir une autre vallée semblable à la nôtre. De ce promontoire, nous pouvions voir très loin; si loin que ça nous a paru étrange…

Quand nous somme redescendus, certains s’affairaient à ce qui était devenu notre camp, à faire du feu. Du bois sec, des branches et des brindilles avaient été ramassés. Et bientôt, une bonne flambée montait vers le ciel.

A la fin de la journée, nous avons monté les tentes en les disposant en cercle autour du feu. Des pierres ont servi à circonscrire le foyer.

Nous avons pris une ration alimentaire et nous nous sommes regroupés pour discuter de notre situation, de notre avenir.

Alors que tout le monde bavardait, un gars un peu étrange s’est levé. Ecoutez-moi s’il vous plait… Silence ! Je vous prie… FERMEZ VOS GUEULES BORDEL !

Merci. Je m’appelle Edward. Je prends la parole pour que nos discussions servent à quelque chose. Qui parmi nous a une idée de ce qui nous arrive ? Et où nous sommes ?

Au bout d’un assez long silence, Annie s’est levée : Annie…Biologiste. Je crois bien qu’on nous a enlevés pour nous déposer ici, sur une autre planète. Peut-être bien dans un autre système solaire. J’ignore pourquoi; mais on peut penser à deux possibilités. Soit, les extra-terrestres nous ont choisis pour coloniser cette planète et commencer ici une nouvelle humanité. Cà, c’est la version beau temps, où nous sommes la seule race à en fouler le sol…

Soit, et là, c’est carrément la version mauvais temps, nous ne sommes pas seuls et nous partageons cette planète avec d’autres espèces, apportées elles aussi contre leur gré.

J’imagine que vous avez constaté que quand nous étions dans le désert, deux autres enclos se trouvaient à proximité du nôtre. Et qu’ils contenaient des êtres différents de nous. Mon idée est la suivante : si nous sommes plusieurs espèces à fouler ce sol en ce moment, c’est que nous participons à une expérience. Quel en est le but ? Désigner l’espèce la plus apte à survivre ? A dominer les autres ? Devrons-nous les affronter ? Je l’ignore.

Personne ne disait plus rien. Certains, au début de la prise de parole d’Annie avaient demandé à d’autres s’ils avaient vu les autres espèces…

Je me suis levé à mon tour. Je m’appelle Hervé. Médecin. Annie a raison. Nous ne sommes peut-être pas seuls sur cette planète. Si tant est que nous sommes sur une planète.

Nous allons devoir nous organiser et nous comporter comme si nous allions vivre et fonder une nouvelle humanité à partir d’ici. Je propose que nous le fassions comme si nous étions seuls tout en prenant certaines précautions, au cas où ce ne serait pas vrai.

Je m’explique : Nous allons devoir construire un village car nous ne pourrons pas vivre éternellement sous la tente. Nous ignorons si cette planète connaît différentes saisons et si des hivers y sont terribles ou pas.

_ Quelle est ton idée ? A demandé Edward, toujours debout.

_ Un village comme ceux construits à l’époque médiévale, en France ou en Europe. Avec des pierres, du bois et une enceinte assez haute et épaisse pour nous protéger d’hypothétiques ennemis ou de bêtes sauvages car pour l’instant, nous ne connaissons rien de cette planète ni de sa faune. J’espère que parmi nous, nous comptons des architectes, des ingénieurs, des maçons, des charpentiers, des artisans du fer et bien d’autres corps de métiers précieux.

Nous devrions tous inscrire sur ce carnet nos noms et nos métiers afin de dresser un plan d’attaque et de connaître nos possibilités.

Il y a un torrent qui traverse la vallée. Il peut aussi nous servir de protection naturelle en maîtrisant sa trajectoire.

Edward a réfléchi puis renchéri : Avec le temps, notre village ne pourra pas contenir tout le monde ? Comment remédier à cela ?

_ On déplacera la muraille en l’agrandissant.

_ Soit ! Tu parles de l’époque féodale ? N’est-ce pas ? Serons-nous les sujets d’un seigneur ? Ou d’un Roi ! Qui sera désigné ? De quelle façon ?

_ Quelle drôle d’idée ! Non ! Tous égaux ! Tous solidaires !

_ Oui. Evidemment…

Je me suis rassis, un peu déstabilisé par la remarque et les sous-entendus d’Edward.

Comme je l’avais pressenti, nous avions tous les corps de métiers indispensable à notre établissement. Nous avons élu un groupe dirigeant composé de ceux qui avaient les connaissances techniques précieuses pour notre développement. Je n’ai pas trouvé l’inscription d’Edward dans le carnet …

Le lendemain, alors que je m’étais isolé pour travailler à notre défense, Edward est venu à ma rencontre. Il s’est placé devant moi: Désolé pour hier soir. J’étais… désappointé et je n’ai pas bien réagi. A cause de notre situation.

_ Explique.

_ Quand tu as demandé à tout le monde de s’inscrire et de mentionner sa profession.

_ Oui. Et alors ?

_ Disons que si je fais étalage de la mienne, je vais vite devenir très impopulaire dans le groupe…

_ Oh ! Vraiment ? Que pouvais-tu bien faire pour que ça te gêne à ce point ?

_ Devine…

_ Sais pas moi… Acteur porno ?

_ Non.

_ Politicien ? Agent du fisc ? Tueur ?

_ A gages. Tueur à gages. Je quittais les lieux d’une exécution à la périphérie de Londres quand ils m’ont enlevé. Ils m’ont pris mes automatiques.

_ Diable ! Tueur à gages… Et tu pensais qu’ils allaient te laisser tes flingues ?

_ Ils m’ont bien laissé mes couteaux. Edward écarte les pans de sa veste et découvre de chaque côté de son torse un manche noir travaillé.

_ Ok ! Je te comprends… Sais-tu bricoler un peu ?

_ Un peu en électricité…

_ Eh bien voilà ! Tu vas être notre électricien ! Comme on n’a pas l’électricité, tu devrais pouvoir faire illusion sans difficulté.

_ Je peux me rendre utile d’une autre façon. Je connais bien les techniques de combat rapproché. Je pourrais les enseigner au groupe ?

_ C’est pour ça que tu fais partie des nôtres ! Pour nous apprendre à nous défendre. Ta profession sera notre petit secret. Te voilà désormais et officiellement électricien au chômage, professeur de self défense.

_ Merci. Sympa. Je ne savais pas trop comment régler ça…

_ Edward. Nous sommes tous dans la même galère. Tout le monde a besoin de tout le monde. On ne peut se payer le luxe d’écarter qui que ce soit. Et garde bien à l’esprit que ceux qui nous ont amenés ici n’ont rien laissé au hasard.

Sois vigilant. On doit s’attendre à tout et n’importe quand.

Nous avons déterminé l’endroit idéal pour implanter notre village. Nous en avons tracé le contour et sommes allés chercher des pierres un peu plus loin dans la vallée, en amont.

Nous avions cru que la boussole ne fonctionnait pas. Mais l’un d’entre nous a pris le soin de noter ses indications heure par heure. Au bout de huit jours, il nous a fait part de sa découverte. La boussole indiquait les mêmes valeurs tous les jours aux mêmes heures. Une progression dans le sens des aiguilles d’une montre. Il y avait donc une masse magnétique qui se déplaçait autour de nous en vingt-quatre heures…

Les nuits étaient chaudes et noires. Aucune lune dans ce ciel de jais.

Au bout de deux mois, nous avons inauguré la base de notre muraille : un muret d’un mètre de haut, circulaire et symboliquement fermé par un portail en rondins. Toutes les tentes se trouvaient à l’intérieur. Curieusement, on s’y sentait presque en sécurité.

Plus le temps passait, plus je ressentais l’urgence de terminer cette muraille. Annie partageait ce ressenti.

Dans les semaines qui ont suivi, nous n’avons reçu aucune visite de qui que ce soit. Nous avons exploré la forêt et y avons découvert d’étranges animaux qui ne semblaient pas craindre notre présence. Ils manifestaient leur mécontentement lorsque nous nous approchions trop près d’eux. Les plantes étaient mystérieuses elles-aussi; certaines très urticantes, d’autres semblant douées de la capacité de mouvement ! Annie s’est révélée particulièrement utile en trouvant les plantes comestibles et en désignant celles qu’il ne fallait pas consommer.

Le torrent s’est révélé poissonneux et empli de délicieux petits crustacés.

Nous n’avions pas besoin de chasser pour nous nourrir.

Enfin, nous avons découvert des grottes bien plus haut dans la vallée. Nous aurions bien aimé les visiter pour savoir si elles pouvaient nous servir d’abri en cas de nécessité; mais quand nous nous sommes approchés de l’entrée de l’une d’elles, un grand grondement a retenti, ainsi qu’un feulement qui nous a glacé les sangs. Nous avons quitté les lieux en courant !

Et nous avons repris la construction de notre enceinte.

Edward m’a fait remarquer les dépôts blanchâtres sur la paroi de la grotte. Il m’a dit qu’il s’agissait de salpêtre, de nitre. Constatant ma perplexité, il m’a enseigné qu’en la mélangeant gentiment avec du charbon de bois et du soufre, on obtiendrait un excellent explosif !

EPISODE DEUXIEME

La muraille commençait à prendre de la hauteur. Tout le monde y mettait du sien et nous étions contents de nous.

Même les ados s’y sont mis.

Cependant, un petit groupe d’une dizaine de pleurnicheurs s’était constitué au sein de notre communauté. Nostalgiques de leur vie passée, sur Terre; rechignant à participer pleinement à nos efforts de construction; critiquant nos décisions sans apporter la moindre proposition en retour. Ils semblaient suivre un certain Morris; un américain austère et taiseux.

Edward prenait son rôle de formateur au combat très au sérieux. Il avait constitué différents groupes en fonction du sexe et de l’âge. Ses élèves semblaient intéressés par ses techniques, surtout les ados.

Il répartissait ses cours entre le close combat le matin et l’usage des armes l’après-midi. Les arcs ont connu un énorme succès. Je dois avouer qu’Edward est un formidable pédagogue et que c’est un pro dans son domaine si particulier.

Nous avions décidé de ne plus nous aventurer dans les bois depuis que nous y avions vu des ombres massives s’y déplacer rapidement en groupe, faisant bruire les feuillages sur leur passage. Impossible de distinguer de quoi il s’agissait.

Quelques temps plus tard, un groupe était monté dans la vallée, à la suite d’Annie pour inventorier le potentiel végétal en vue d’élaborer des médications.

Perchés sur le mur en construction, nous avons entendu des cris et aperçu une des femmes qui l’avait accompagnée. Elle  courait dans notre direction.

Nous nous sommes précipités à sa rencontre. Elle était hors d’haleine. Dans la grotte, là haut !… Une bête… Elle hurle de douleur… Elle agonise… C’est atroce. Annie a dit que vous deviez venir, alors j’ai couru vous chercher.

On a laissé tomber le mur, on a emporté quelques armes et Edward s’est muni d’un grand sac. Et nous sommes partis à fond de train en direction du haut de la vallée.

Lorsque nous avons rejoint Annie et son groupe, nous étions essoufflés, au bord de l’apoplexie. Ça grimpe pas mal…

Annie pleurait silencieusement. En désignant l’entrée de la grotte, elle a sangloté : Elle est coincée par un rocher. Elle est à bout de force. Si on ne fait rien, elle va mourir. Essayez de la dégager. Elle est magnifique. J’ai pu m’en approcher et elle est trop faible pour représenter un danger. Si on ne peut rien faire, on devra abréger ses souffrances.

Edward a demandé : Il y a quoi là-dedans ? C’est quoi ?

_ Une sorte de tigre. Comme un gros tigre bleu et vert. Il y a eu un éboulement et la pauvre bête est coincée depuis des jours.

Nous sommes entrés avec précaution dans la grotte. La bête gémissait. Seule son énorme tête dépassait d’un chaos. Ses pattes et le reste de son corps étaient enfermés par les blocs de pierre.

Le fauve laissait échapper de longues plaintes et c’est comme si elle appelait à l’aide.

Nous nous sommes approchés et nous avons constaté qu’il n’y avait pas de pierre sous la bête, mais de la terre, et qu’en creusant dessous et en la retournant un peu, nous pourrions peut-être la dégager et la sortir de là.

Edward a déposé son sac sur la tête du fauve afin que ce dernier ne soit pas effrayé par nos actions, si proches de lui.

Et nous avons creusé comme nous avons pu, tout en maintenant la tête, puis le cou de ce qui ressemblait à un gigantesque tigre.

Alors que la bête émettait une longue plainte triste, j’ai entendu l’un d’entre-nous lui susurrer : T’inquiète, ça va aller Pupuce…

J’ai failli éclater de rire en entendant cela. Tu n’as rien trouvé de plus approprié ? Pupuce ? Pour un fauve plus grand qu’un cheval ? Pupuce !

_ Ben non. C’est venu comme ça. C’était le nom de mon chat… Fais pas chier.

Notre détermination et notre technique nous ont permis au bout de pas mal d’efforts et de temps de dégager l’infortuné de son piège rocailleux. Nous l’avons tiré de là à plusieurs car il était bougrement lourd. On appréhendait de découvrir de graves blessures, aux pattes ou sur le reste du corps, mais non. Le tigre était intact; simplement affaibli par des jours de jeûne et la déshydratation.

Alors qu’après avoir fabriqué un brancard de fortune et donné un peu à boire au fauve mal en point, nous nous apprêtions à quitter la grotte, nous avons perçu des petits cris rauques provenant un peu plus loin dans le fond de la grotte.

Le tigre qui reposait maintenant sur le brancard a relevé la tête et répondu à ces cris par le sien. Et trente secondes plus tard, nous avons vu deux boules de poils bleues et tigrées émerger de l’obscurité.

D’abord hésitantes, puis, comme nous restions immobiles et silencieux, elles ont caracolé jusqu’à leur mère pour se frotter affectueusement à elle.

Lorsque nous sommes sortis de la grotte, en pleine lumière, portant notre lourd brancard et suivis par les deux petits, nous avons été  applaudis par ceux qui étaient restés à l’extérieur.

Annie s’est approchée du fauve allongé, a caressé l’énorme tête féline et j’ai annoncé à la cantonade : On vous présente Pupuce et sa famille !

Les gens se sont esclaffés : Pupuce ? Quel drôle de nom pour un pareil bestiau !

_ L’idée ne vient pas de moi. Mais je trouve que ça lui va bien.

Edward m’a demandé ce que je comptais faire d’un tel fauve; un animal de compagnie ?

_ Non. Un allié !

On a installé Pupuce et sa progéniture près du feu, dans le camp. Annie s’en est occupée; lui a donné régulièrement un peu d’eau à boire et des portions de poisson de plus en plus importantes. Les gens étaient sidérés par la taille et la couleur de la tigresse. Ils n’osaient pas s’en approcher.

Pour les petits, comme leur mère était trop faible pour les nourrir, Annie leur a préparé une bouillie de poisson qu’ils ont d’abord longuement reniflé, une patte repliée, avant d’y goûter. Puis ils se sont jetés sur la nourriture en grondant de contentement.

Pupuce ne les quittait pas des yeux et observait nos moindres gestes à leur égard.

Trois jours plus tard, le grand fauve s’est levé et s’est dirigé vers le torrent, suivi par ses petits. Tout le groupe s’est arrêté dans son occupation et nous avons tous suivi le déplacement de Pupuce.

Annie m’a demandé si la tigresse allait retourner dans sa grotte. Je lui ai répondu que c’était probable. On ne l’avait pas sauvée pour en faire notre domestique. A elle de choisir ce qui est le mieux pour elle et ses petits.

Pupuce est entrée dans l’eau vive et s’est allongée face au courant, lapant de temps en temps la surface. Les petits jouaient à se courir après sur la berge.

Quand elle est finalement sortie de l’eau, elle est revenue au camp et s’est réinstallée près du feu pour s’y sécher.

Notre groupe comptait alors trois membres de plus.

Le soir même, nous devisions autour du feu quand Morris, un type d’une soixantaine d’années s’est levé.

Il avait un regard étrange et ne semblait pas très sûr de lui. En proie à une agitation mal contenue.

Il a parcouru l’assemblée des yeux et a semblé demander l’approbation de ceux qui étaient à ses côtés. Il a emprunté un ton solennel : Humm… Nous sommes arrivés ici, sur cette Terre inconnue sans aucune explication… Nous avons décidé de nous établir et de développer une nouvelle humanité. Nous construisons tous un village fortifié pour nous abriter.

J’ai vu les plans d’Hervé : Des maisons, une forge, un four des greniers. Je n’y ai pas vu de chapelle ! Pourtant, nous sommes les enfants de Dieu ! Nous devons le prier pour le remercier d’être encore en vie, pour les dons de cette nouvelle nature. Nous ne pouvons continuer à vivre ainsi sans louer le Seigneur ! Il nous faut une chapelle !

Les quelques personnes se trouvant autour de lui approuvaient en un mouvement de tête.

Il y a eu un long silence et nous avons tous éclaté de rire.

Morris s’est aussitôt rembruni et a laissé éclater sa colère : Mécréants ! Ne provoquez pas la colère divine ou vous le regretterez ! Je vous le dis ! Vous construisez la nouvelle Sodome !

Edward s’est levé et s’est adressé à Morris : Tu viens d’où ? De chez les Amish ? Es-tu complètement stupide ou devenu fou ? Comme nous, tu as vu comment nous sommes arrivés ici. Ce sont des extra-terrestres qui nous ont embarqués.

Ce sont eux que l’humanité a désignés comme Dieu dans toutes les civilisations depuis des millénaires. Tu les as vus à l’œuvre et tu persistes à croire en ton Dieu ? Pourquoi pas un autel dédié à Santa-Claus ? Tu veux qu’on t’ordonne prêtre-lutin ?

J’ignore ce que vous en pensez les autres, mais moi, je suis contre la construction d’une chapelle dans notre enceinte !

Les voix se sont élevées pour adhérer aux propos d’Edward.

Morris a soudain perdu toute contenance et s’est rassis au milieu de ses ouailles.

J’ai pris la parole à mon tour : Morris… Nous devons nous hâter de terminer la muraille. Ensuite nous construirons nos maisons et ce qui est prévu. Nous ne pouvons nous permettre le luxe de perdre du temps et de l’énergie dans le superflu. Je pressens que le temps nous est compté avant que les conditions de vie ici ne changent et ne deviennent difficiles.

Depuis le début, ta bande et toi-même n’apportez pas grand-chose au groupe. Vous rechignez à la tâche et critiquez tout sans proposer d’alternative, et maintenant, vous exigez une chapelle ? Soit ! Si vous en voulez une, allez la construire vous-même plus loin, en dehors du camp. Suffisamment loin pour qu’on ne la voie pas. Et allez chercher vous-même les matériaux car vous ne pourrez pas prendre les nôtres.

L’assemblée a applaudi. Morris s’est alors levé en un bond, le visage cramoisi et a disparu sans un mot, suivi par sa petite troupe.

Annie a levé les yeux au ciel et tourné son index sur sa tempe.

Edward m’a confié qu’il fallait se méfier de Morris. Un type qui devient fou peut s’avérer très dangereux, tenter le pire.

Le lendemain matin, quand nous sommes sortis de nos tentes, Morris se tenait debout, bien droit, devant son petit groupe. Tous avaient un barda posé à leurs pieds.

_ Nous ne pouvons rester ici, parmi tous ces impies ! Nous allons fonder notre propre communauté dans une autre vallée pour vivre à nouveau dans la gloire du Seigneur. Donnez-nous quelques outils et quelques armes ! Nous souhaitons partir sur le champ !

Annie, rouge de colère lui a répondu : Tu rêves Morris ! Si tu pars avec ta bande de bigots, c’est ta décision. Tu dois l’assumer. On te donnera une pelle. Rien de plus. Pour que tu puisses enterrer tes morts car pour atteindre les autres vallées, tu devras traverser la forêt. Et je crains fort que tu y feras de mauvaises rencontres. Tu vas mettre ton groupe en danger.

_ Ecoutez-moi cette Jézabel ! Nous avons prié toute la nuit ! Dieu est avec nous !  La divine providence pourvoira à nos besoins et à notre sécurité, pauvres mécréants que vous êtes.

Là-dessus, une pelle a fait irruption dans les airs et a atterri à ses pieds. Il l’a ramassée en maugréant et a conduit ses brebis hors de l’enceinte.

Tout le monde les a suivis du regard. On les a vus s’éloigner du camp en chantant des cantiques religieux. On les a perdus de vue quand ils sont entrés dans la forêt; on les entendait toujours. Et puis plus rien. Ils étaient partis.

Une demi-heure plus tard, alors que nous avions repris nos activités de construction, nous avons entendu des cris horrifiés en provenance de la forêt. Cinq personnes couraient, affolées et se dirigeaient vers le camp, poursuivies par d’énormes bêtes que l’on pourrait assimiler à la race des sangliers.

Edward s’est rapidement emparé d’un arc et a visé la bête de tête. La flèche s’est plantée profondément dans ses côtes et le monstre a encore effectué quelques bonds avant de s’effondrer mort sur l’herbe; à peine à quelques mètres de sa proie.

Tout de suite après, on a tous vu Pupuce parcourir très rapidement comme une fusée verte et bleue la distance qui nous séparait des bêtes en colère; elle a saisi le deuxième pseudo sanglier à la gorge, la retourné et d’un coup de patte lui a brisé la colonne vertébrale.

Les autres bêtes se sont immédiatement arrêtées et se sont enfuies dans les bois.

La tigresse a poussé un long cri de victoire. Bravo Pupuce !

Les rescapés sont rentrés à l’intérieur du camp. Blancs comme des cadavres, tremblants et épouvantés.

Pupuce est arrivée un peu plus tard, en traînant le corps lourd de la bête qu’elle venait de tuer. Elle a déposé la carcasse aux pieds d’Annie et s’en est allée rejoindre ses petits.

Il n’y avait pas d’autres survivants.

Ceux qui s’en sont sortis nous ont raconté que Morris marchait en tête, quelques mètres devant eux. Il les menait vers la cime du versant tout en chantant un chant chrétien à tue tête quand les bêtes sont arrivées en grognant. Elles se sont jetées sur lui et l’ont rapidement éventré, son crâne a littéralement explosé entre les mâchoires, ses tripes sont tombées au sol dans un affreux bruit de flaque. Elles l’ont rapidement démembré et pour finir, l’ont dévoré en entier dans un vacarme infernal de craquements sinistres, de succions frénétiques et de grognements effrayants. Une véritable curée atroce. Morris n’a pas eu le temps de pousser un cri.

L’ensemble du groupe était resté médusé et coi, face à ce qui venait de se dérouler sous leurs yeux; une telle horreur si soudaine ! Les bêtes semblaient s’être calmées au bout d’un moment, immobiles,  quand une des femmes n’a plus pu se contenir et s’est soudainement mise à hurler, suivie par d’autres en écho. Immédiatement, les monstres se sont rués sur elles et quelques minutes plus tard, il ne restait plus grand-chose de ces pauvres femmes.

Les rescapés ont alors, en silence et précautionneusement reculé  de deux mètres à pas feutrés. Les monstres n’ont pas semblé réagir. Toujours silencieux, ils sont redescendus et alors qu’ils avaient atteint l’orée, l’un d’entre eux a trébuché et a poussé un cri en tombant au sol. La meute s’est alors abattue sur lui quelques secondes plus tard. Les cinq derniers survivants se sont alors mis à  courir comme des dératés à découvert, et n’ont crié que quand ils se sont aperçus que les bêtes les poursuivaient, pistant le bruit de leurs pas précipités. Ils n’ont dû leur salut qu’à l’adresse d’Edward et à la charge de la tigresse.

_ Dieu n’est donc pas venu à votre secours ? A ironisé Edward.

_ Ne nous accablez pas, s’il vous plaît. Nous venons de vivre l’horreur.

_ Vous étiez prévenus ! A renchérit Annie.

_ Je sais, je sais… Vous aviez raison. Mais, nous, on se raccrochait à ce qu’on pouvait et quand Morris nous a parlé de Dieu, on y a trouvé du réconfort. Nous pensions que c’était une bonne chose à faire. Ça ne semblait pas porter à conséquences.

_ Eh bien, six morts ! Ai-je rajouté. Voilà des conséquences bien funestes pour avoir suivi un illuminé. Mais je ne vous blâme pas. Les temps sont difficiles et nous sommes tous perturbés par les événements. Maintenant, il s’agit de vous reprendre et de vous intégrer parfaitement au groupe. Nous devons tous nous serrer les coudes; en toutes circonstances. C’est la clé de notre survie à tous.

En observant le cadavre du sanglier, nous avons constaté que ses yeux étaient minuscules, comme atrophiés. Ils doivent être presque aveugles. Par contre, leur denture est très impressionnante avec de longs crocs solidement plantés dans une mâchoire épaisse et surdimensionnée. Quant à leurs boutoirs, ils mesurent une vingtaine de centimètres ! Et pour compenser leur quasi cécité, leur ouïe doit être surdéveloppée.

En attendant, nous avions le menu du soir : Barbecue pour tout le monde ! Cela nous changerait du poisson grillé ou cuit à l’eau.

Bien sûr, comme les bêtes avaient dévoré des humains nous ne consommerions que les pattes.

Quelques semaines plus tard, Ramon, celui qui observait la boussole est venu me trouver : Hervé ? Je peux te parler une minute ? C’est au sujet de la boussole…

_ Je t’écoute.

_ Eh bien, il y a comme qui dirait du nouveau. Le mouvement s’accélère. L’aiguille tourne plus vite. De plus en plus vite. Tu comprends ? Au début, la vitesse était stable. Mais plus maintenant. Tu en penses quoi ?

_ J’en pense qu’on doit se dépêcher de terminer le mur et construire nos abris en dur car je crains un prochain changement de saison.

J’ai réuni tout le monde et j’ai demandé à Ramon d’expliquer à tout le monde ce qu’il avait découvert.

Je leur ai ensuite fait part de mes craintes, en précisant que je n’avais aucune preuve, que ce n’était qu’une théorie. Mais je ressentais ça. Je le sentais arriver.

Nous avons à l’unanimité décidé de conserver un petit groupe affecté à la construction du mur qui était presque terminé et qui déjà nous protégeait efficacement des animaux sauvages et de bâtir une porte épaisse à deux battants. Sous la porte, le sol serait recouvert de pierres afin qu’on ne puisse creuser pour passer dessous.

Le reste du groupe s’est mis à la tâche pour construire les maisons qui, toutes devaient être circulaires, surélevées par une chape de pierres recouvertes de boue, avoir un mur épais fait de pierres, de branches en croisillons et de boue, un toit large et étanche et un foyer en son milieu.

Nous devions construire vingt-cinq maisons qui devaient pouvoir contenir quatre personnes chacune et le temps pressait. Nous avions au préalable fabriqué toutes les portes sur un même modèle avec du bois et les avions renforcées avec le métal prélevé sur le socle de façon à les rendre hermétiques.

Le terrain étant légèrement en pente, nous avons creusé une rigole centrale pierrée dans son fond au centre de l’enceinte.

Tout le monde s’affairait pour couper des arbres, des branches, chercher des pierres, disposer les pierres au sol, monter les charpentes, les murs.

Une fois la maison terminée, nous allumions un feu dans son foyer central afin de faire sécher le mur et le sol au plus vite en laissant la porte ouverte.

On a aussi construit une maison beaucoup plus grande pour nous réunir et un abri pour Pupuce et ses petites que nous avons appelé Alpha pour la femelle et Bravo pour le mâle. Original, non?

Alors que nous terminions d’ériger les dernières maisons, un vent froid s’est mis à souffler dans la vallée. Des nuages épais et gris foncé sont apparus. Ce que je pressentais arrivait déjà. Nous avions une course contre la montre à gagner.

Tout le monde s’est mis à frissonner. Il était temps de quitter les tentes et d’investir les maisons. Un moment crucial car qui allait cohabiter avec qui ? Quatre-vingt-quatre adultes et dix jeunes  à loger dans vingt-cinq maisons… Comment définir cette répartition ? Tirage au sort ? Par affinités ?

Tout le monde s’est réuni. On a évoqué le sujet et il a été décidé qu’on devait respecter en premier lieu les affinités, puis les tranches d’âge, sachant qu’on ne pourrait laisser les ados et les enfants entre eux. Ces deux dernières catégories devaient être réparties dans des maisons occupées par des adultes qu’ils devraient choisir.

On a donc finalement opté pour affecter à chaque maison trois adultes en priorisant les affinités.

On a dressé un tableau avec des numéros et quatre cases en face de chaque numéro. J’ai demandé à Edward d’inscrire son nom sur la première case. Ce dont il s’est acquitté. Et aussitôt, les jeunes se sont bousculés pour inscrire leur nom à côté du sien !

On a dû effectuer un tirage au sort parmi les jeunes pour désigner celui qui cohabiterait avec Edward…

Ceci fait, on a pris le temps de discuter entre nous, de sonder les autres, etc.

Ça nous a pris un temps fou ! On allait commencer à répartir ceux qui savaient déjà avec qui ils voulaient habiter et qui avaient leur groupe de trois de constitué. Je commençais à écrire les noms quand j’ai senti une main se poser sur mon épaule. Annie avait l’air un peu gêné et tortillait nerveusement ses doigts. Elle s’est empourprée et m’a demandé si je voulais bien l’accepter dans mon logis.

Surpris, j’ai balbutié en fier vieux garçon que je suis devenu après mon divorce qui datait d’une éternité maintenant, j’ai donc bredouillé quelque chose d’inintelligible, évidemment… Elle a souri en me répondant qu’elle savait compter sur moi. Parait que je suis resté la regarder la bouche ouverte  un bon moment…

Je me suis donc retrouvé avec Annie, Ramon et un jeune se prénommant Paul. Nouvelle planète, nouvelle famille !

Quand tous les logements ont été remplis, il nous fallait à présent faire des réserves de bois pour chaque maison.

La question des vivres s’est posée. Si un hiver très rude s’installait, de quelle nourriture pourrions-nous disposer ?

Y aurait-il toujours du poisson dans le torrent ? Ne gèlerait-il pas en surface ? La chasse ? Avec les arcs ça pourrait se faire. Des pièges ? Aussi. L’idée de pêcher, sécher et fumer les gros poissons pour se constituer une réserve avant le pire de l’hiver a été proposée par un dénommé Ivar, originaire du Danemark et connaissant la façon de faire pour obtenir un poisson qui se conserve très longtemps.

J’ai rangé mes projets griffonnés, sachant qu’il était trop tard pour entreprendre quoi que ce soit de cette nature avant le retour d’une saison douce.

Le reste du socle en métal a été récupéré et transformé en chaudrons, en marmites, en vaisselle.

Nous sommes allés chasser à plusieurs dans la forêt et nous avons récupéré les peaux de ces affreux sangliers pour nous couvrir. Leur toison épaisse s’avère être une bonne protection contre le froid et la pluie.

EPISODE TROISIEME

L’automne n’a pas duré longtemps. La boussole a accéléré son mouvement et l’hiver s’est installé.

La muraille s’est montrée efficace contre le vent glacial et contre les bêtes qui sont venues rôder autour de notre village.

Nous avons connu des pluies torrentielles qui nous ont contraints à rester enfermés. Le soir, nous nous retrouvions assez nombreux dans la maison commune.

Au début, Paul s’est montré insolent, agressif et paresseux. L’archétype de l’ado rebelle. Annie lui a sévèrement remonté les bretelles et il s’est radouci avec le temps; surtout depuis que j’ai pris comme résolution de l’emmener partout avec moi et de lui expliquer toutes mes idées, mes décisions et mes actions.

Comme nous avons du temps devant nous, j’ai ouvert une « école de santé » et j’enseigne à qui veut bien l’anatomie, les règles d’hygiène, d’asepsie et différentes techniques de soins, en fonction des pathologies et les conduites à tenir face aux traumatismes.

Cependant, à part les herbes qu’Annie nous fournit, nous ne disposons pas de matériel chirurgical ni de pharmacie proprement dit. Le nécessaire à couture se révèle être un bien précieux; j’ai recousu quelques plaies depuis notre arrivée.

Il faisait de plus en plus froid. Nous partions à la chasse dans la forêt dès que le temps le permettait. Lors d’une de ces expéditions, nous avons découvert une sorte d’ours gigantesque, énorme, pourvu de longues griffes, avec une tête allongée et une mâchoire extraordinairement développée. Nous l’avons aperçu de loin alors qu’il pourchassait un groupe de ces sangliers énormes; il en a attrapé un par la tête dans ses mâchoires puissantes. Nous avons vu la tête exploser et vaporiser ses fluides en un jet.

L’ours a jeté sa proie en l’air et s’est immédiatement rué dessus pour la dévorer quand elle a atterri devant lui.

L’ours s’est soudainement figé et s’est redressé sur ses pattes arrières, a tourné sa face vers nous, a humé l’air en penchant son énorme tête d’un côté puis de l’autre et s’est mis à courir dans notre direction, nous avons aussitôt pris la fuite et rejoint le village.

Nous l’avons entendu arriver quelques minutes plus tard. Il a fait le tour de la muraille et s’est positionné devant la porte en essayant de la pousser avec ses pattes avant.

Nous avons immédiatement renforcé la porte avec les trois gros madriers prévus à cet effet. Pupuce tournait nerveusement en rond devant la porte en feulant, les oreilles aplaties vers l’arrière, le poil hérissé.

Edward est alors monté sur la muraille et a décoché deux flèches qui on fait mouche, sans pour autant perturber l’animal. Quand la troisième flèche s’est plantée dans l’épaule, l’ours a brusquement tourné la tête vers Edward, comme surpris et a poussé un long cri épouvantable à son intention.

Edward m’a confié plus tard que l’ours l’avait regardé droit dans les yeux et qu’il en avait eu la chair de poule.

L’ours est ensuite reparti en direction de la forêt en grognant; il semblait maugréer. Nous pensions que l’incident était clos et qu’à l’avenir, nous devrions redoubler de prudence en pénétrant sous les frondaisons.

Mais nous ignorions à quel genre de bête nous avions affaire. Nous ne savions pas alors que ces ours sont doués d’intelligence, terriblement obstinés et affreusement rancuniers…

Quand nous avons rouvert la porte pour évaluer les éventuels dégâts infligés par l’ours, Nous avons constaté que les griffes de l’animal avaient profondément entamé le bois par endroits sans toutefois atteindre la plaque de métal.

Alors que nous devisions, à quelques mètres de la muraille,  sur les mesures possibles pour renforcer la porte, un cri a retenti plus haut sur le mur : Il revient ! Rentrez vite !

L’ours revenait à la charge et courait à une vitesse incroyable ! Nous avons tout juste eu le temps de rentrer et de remettre en place les madriers avant qu’un choc sourd ne s’abatte sur la porte.

C’est Paul qui se tenait en haut du mur. Il regardait l’ours s’affairer sur notre protection. L’ours ne s’est pas intéressé à lui. Mais quand Edward est monté se joindre à Paul, l’ours a immédiatement abandonné la porte pour se tourner vers le haut de la muraille, dressé sur ses pattes. Il a longuement fixé Edward de son regard intense, insistant et a émis un grognement, puis a poussé un cri de rage.

Edward lui a décoché une autre flèche et l’ours a à nouveau poussé un hurlement empreint de rage et de frustration. Il a fait le tour de l’enceinte en grognant et il est reparti dans la forêt.

Nous avons rajouté des gonds et un quatrième madrier à la porte.

Nous nous sommes tous réunis pour décider de la stratégie à adopter face à ce fléau. On a évoqué l’idée de creuser une grande fosse au fond hérissé de longs épieux pointus. L’idée de lancer Pupuce contre l’animal a été formulée, mais rejetée car notre tigresse n’était à l’évidence pas de taille à lutter contre un tel géant.

L’idée de la fosse a été retenue, même si elle présentait quelques dangers pour ceux qui allaient la creuser. Un tour de garde en haut de la muraille, près de la porte a été organisé.

Edward semblait pensif, perturbé; il n’a pas dit un mot durant la séance.

Je lui ai demandé ce qui n’allait pas.

_ Je crois que j’ai fait une connerie en lui décochant des flèches.

_ Pourquoi ?

_ J’ai l’impression qu’il est d’abord venu ici par curiosité. Il nous a détectés à l’odorat et, ne connaissant pas notre odeur, il nous a suivis pour en savoir plus. Quand il est arrivé ici, il a d’abord fait le tour de l’enceinte; après, il a tenté d’ouvrir la porte. A ce moment-là, il était plutôt paisible. C’est quand je lui ai tiré dessus qu’il s’est mis en rogne. Et j’ai la certitude que c’est surtout après moi qu’il en a. Il m’en veut et cherche à se venger. Je crois qu’il campe à l’orée de la forêt en attendant son heure.

_ Allez ! Ce n’est qu’un ours !

_ Je ne crois pas. Je sais très bien ce que je dis. On va devoir se méfier. Il est peut-être plus malin que tu ne penses.

Il était prévu d’entamer les travaux de la fosse dès le lendemain matin; le soir tombant. Un garde se tiendrait donc sur la muraille durant la nuit.

Au petit matin, quand je suis sorti, Edward se tenait en haut de la muraille, curieusement vêtu et accompagné par quelqu’un que je n’arrivais pas à identifier d’où j’étais.

Au sol, devant la porte, le groupe qui devait creuser la fosse commençait à se constituer.

Edward s’est adressé à l’un des gars au sol qui s’est approché de la porte, a soulevé un madrier sans l’enlever et l’a laissé retomber sur son support métallique. Ensuite, Edward a empoigné celui qui se trouvait à côté de lui et, avec une grande facilité, l’a fait passer par-dessus la muraille. Edward a alors commencé à parler très fort en reculant un peu et on a alors entendu un grand bruit derrière la porte. Des grognements rageurs et des frottements près de la porte.

Edward est descendu, a mis son doigt sur sa bouche et m’a entraîné à l’écart.

J’étais perplexe : Tu as balancé qui par-dessus le mur ?

_ Un mannequin de paille recouvert par mes vêtements. Quand je te disais qu’il est malin… Je savais qu’il n’en resterait pas là. La preuve ! Il a attendu la nuit pour contourner le village par le bas; assez loin pour passer inaperçu dans le noir. Puis, hors de vue, il s’est rapproché et a longé le mur. Quand il s’est senti assez près de la porte, il s’est tapi pour un guet-apens. Il a bondi en m’entendant et en sentant mon odeur près de lui.

_ Toi ou un autre, ça aurait été pareil, non ?

_ Non. On a balancé plus tôt un autre mannequin revêtu des fringues de Ramon; il a parlé fort près de la porte et le monstre n’a pas bougé. C’est bien à moi qu’il en veut.

_ Tu crois que ton subterfuge a marché ? Qu’il est persuadé de t’avoir réglé ton compte ?

_ Je l’espère, sinon, on n’en a pas fini avec lui.

On est montés à plusieurs sur le mur pour voir l’ours repartir tranquillement vers la forêt. Edward était resté en bas, silencieux.

On a récupéré ce qui restait des vêtements d’Edward; des lambeaux, rien de plus. L’autre mannequin était intact.

Nous sommes restés une semaine sans oser pénétrer à nouveau dans la forêt. Durant ce laps de temps, Edward est resté cantonné à l’intérieur du village, n’osant élever la voix…

Quelques semaines plus tard, Pupuce est devenue nerveuse; les petits aussi. On se demandait bien pourquoi. Le fauve indigo allait et venait sans cesse entre la porte du village et son abri. Elle émettait des rugissements courts et rapprochés.

On a compris quand le soir des rugissements impressionnants se sont mis à retentir de l’autre côté de la porte.

Nous sommes rapidement montés sur le mur. Un autre tigre bleuté, bien plus gros que Pupuce et doté d’une imposante crinière faisait les cent pas devant la porte en poussant des rugissements d’impatience.

Ramon a éclaté de rire : Tiens, voilà Roméo !

J’avais l’impression de revivre une séquence du film TROIE, quand Achille, au pied de la ville fortifiée se met à beugler HECTOR ! HECTOR ! Pour obliger ce dernier à sortir et lui faire sa fête afin de lui faire regretter d’avoir tué son si charmant cousin…

Roméo, lui aussi, voulait que Pupuce sorte pour lui faire sa fête, mais certainement pas pour la punir.

Annie s’est présentée devant la porte. Pupuce s’est assise à côté d’elle et a relevé son museau sous les gratouilles qu’elle lui  prodiguait.

Elle a entrouvert la porte et Pupuce a disparu dans la noirceur de la nuit avec son compagnon.

Cela faisait une semaine que notre tigre était parti. Peut-être retournée dans sa grotte ?

Nous, nous avions repris nos habitudes et nous étions à nouveau tapis dans la forêt, à guetter l’approche d’un gibier.

Ramon, Paul et moi avions des arcs et Edward tenait une longue lance. Edward avait recouvert son visage d’un foulard car l’air était frais. Nous venions de quitter notre poste de guet, las d’attendre un gibier qui ne venait pas pour aller voir plus loin, quand nous avons entendu les broussailles remuer et des branches craquer un peu plus haut à une cinquantaine de mètres.

Edward a lâché « Merde ! Le revoilà ! » Nous avons couru, quelque peu pris de panique jusqu’à un promontoire rocheux où on serait moins faciles à atteindre. Paul se tenait derrière moi, cramponné à ma taille; il était terrifié.

L’ours s’est approché calmement, s’est dressé sur ses pattes arrières et nous a humés. Il paraissait placide, curieux; debout, à deux mètres de nous, en contrebas. Nous n’avons commis aucun geste. Nous sommes restés immobiles et silencieux à  attendre.

La bête portait en son flanc un reste de flèche; nous n’avions aucun doute là-dessus, c’était bien notre ours.

Au bout d’un moment, après nous avoir encore flairés, il s’est reposé sur ses quatre pattes et est reparti tranquillement.

Nous avons tous poussé un Ouf ! De soulagement et au moment où Edward baissait son foulard pour mieux respirer, l’ours tournait la tête dans notre direction. Son regard a croisé celui d’Edward et là… Il est entré dans une véritable rage folle !

Il s’est littéralement jeté sur le rocher, griffant, mordant de façon compulsive en hurlant. Ses crocs enlevaient la mousse de la pierre. Sa gueule écumait.

Alors que nous étions tétanisés par la peur, la bête tentait de planter ses pattes arrière sur quelque anfractuosité du rocher pour s’élever et nous atteindre.

Edward a soudain poussé un cri qui nous a tous sortis de notre torpeur. Il a planté sa lance effilée et terminée par une grande pointe métallique dans le cou de l’ours. Le monstre a accusé le coup et est parti en arrière. Malheureusement, Edward tenait toujours fermement la lance; il a alors suivi le mouvement en décollant du rocher pour atterrir plus bas à une dizaine de mètres de l’ours.

L’ursidé était fou de rage et de douleur. Il tentait d’enlever la lance qui s’était profondément enfoncée en lui en secouant sa tête pour tenter de mordre ce corps étranger qui lui déchirait les chairs. A chaque respiration, du sang coulait de ses narines et de sa gueule. Il s’est reposé sur ses quatre pattes, la hampe de la lance devant lui. Sa respiration devenait rauque; il toussait du sang.

Au moment où il se retournait et entamait une charge sur Edward, deux tigres bleus, sortis de nulle part lui sautaient dessus, enfonçant profondément leurs crocs dans son cou. Déséquilibré par l’assaut simultané des deux félins, l’ours et tombé en arrière, ses pattes battant dans le vide. Les tigres, avec une rapidité stupéfiante l’assaillaient de tous côtés, lui infligeant de graves blessures et le plus gros des deux a réussi à refermer sa mâchoire sur la gorge du monstre. Il n’a relâché son étau qu’après que son adversaire eut cessé de respirer.

Edward se tenait contre un arbre, blanc comme un linge, les jambes apparemment en coton : Vous le croyez ça ? Hein ? Vous le croyez ? Il était resté pour me bouffer ! Il savait que j’avais tenté de le berner. Il a joué le jeu et fait semblant de partir pour m’attendre plus tard où il savait que j’irais. C’est dingue…

Les tigres se reposaient près du corps sans vie de l’ours. Ramon est allé caresser Pupuce qui a semblé apprécier son geste et quand il a voulu faire la même chose au mâle, celui-ci a aussitôt feulé en découvrant ses longs crocs acérés, les oreilles pointant vers l’arrière. Ramon a vivement retiré sa main, échappant de justesse au coup de patte.

Pupuce s’est alors ruée sur le mâle en le gratifiant de grands coups de patte répétés sur son museau. Elle poussait des cris puissants.

 Décontenancé, le tigre est resté immobile sur le dos.

Ramon nous a rejoints et a déclaré qu’il y avait de l’eau dans le gaz…

Nous sommes rentrés au village pour y conter notre terrible aventure, suivis par les deux félins, apparemment réconciliés. Puis nous sommes repartis plus nombreux pour récupérer l’ours qui nous prodiguerait une grande quantité de viande et de quoi vêtir plusieurs personnes.

Peu à peu, Roméo, le tigre s’est habitué à notre présence, mais personne ne l’a touché et on s’écartait sur son passage. Il nous a étonnés par son comportement avec ses petits; un vrai papa gâteau.

Les deux tigres représentaient désormais une grande force pour nous; et bientôt, ils seraient quatre à s’allier à notre groupe pour défendre le village.

Le soir, j’ai retrouvé Annie en pleurs, assise sur son matelas, les genoux repliés contre son front.

Je me suis approché d’elle et lui ai demandé  qui n’allait pas.

Elle m’a répondu que ce qu’on vivait n’avait pas de sens et que, finalement, on était peut-être morts; qu’après la mort, on arrivait dans des endroits comme celui-là pour y purger une peine…

Je lui ai répondu qu’on avait été enlevés sans que je sache pourquoi et qu’on était bien vivants.

Je l’ai prise dans mes bras et lui ai embrassé le front. Elle a blotti sa tête sur mon épaule et a longuement pleuré.

Quand ses pleurs ont cessé, elle s’est ressaisie, a essuyé ses yeux, et m’a demandé ce que nous allions devenir.

_ On va survivre et se protéger les uns, les autres. On ne se débrouille pas si mal pour l’instant, non ?

Nous avons vécu le reste de l’automne en paix. Nous n’avons pas vu d’autre monstre musarder dans les parages.

Les sangliers, eux continuaient à affluer dans la forêt, nous procurant un apport en protéines constant.

Et puis l’hiver est arrivé…

EPISODE QUATRIEME

L’hiver est arrivé brutalement. Durant la nuit. Le matin, nous nous sommes réveillés sous quarante centimètres de neige.

La vallée n’était plus la même et offrait une vision de carte postale. Le ciel était d’une blancheur opaque. La température devait se trouver largement en-dessous de zéro car des stalactites de glace pendaient des toits.

Les jeunes et les petits tigres s’en sont donnés à cœur joie ! Cela faisait plaisir de les voir tous courir et jouer dans la neige.

En voyant cela, Robin, notre charpentier-menuisier a décrété qu’il était grand temps de fabriquer des raquettes pour tout le monde et il s’est mis à l’ouvrage.

Les gens semblaient heureux et tristes à la fois; ayant en tête les fêtes de fin d’années passées en famille avant que tout cela ne nous arrive.

J’ai remarqué qu’Annie baissait les yeux et qu’une larme perlait sur sa joue.

Je m’étais rapproché d’Annie ces dernières semaines; je lui parlais plus souvent, plaisantais avec elle; elle semblait apprécier ce rapprochement mais je sentais une réticence chez elle. Quelque chose l’empêchait de se lier davantage. J’en restais donc à ce niveau relationnel. Si un jour elle venait à changer d’avis, on verrait bien à ce moment là.

Quant à Paul, depuis notre expérience avec l’ours, il ne me quittait plus et apprenait rapidement, toujours à me poser des questions sensées pour en savoir plus. C’était encourageant.

Depuis notre arrivée, Ramon notait chaque jour toutes sortes de choses sur des carnets, comme la vitesse de la boussole, les changements climatiques, les événements marquants de notre communauté.

Le premier jour d’hiver, il a consigné que la boussole continuait à accélérer sa course, en précisant sa vitesse. Il a aussi enregistré la hauteur de neige au pied du mur, à l’endroit où il avait pris le soin de fixer une règle en bois.

Nous avons enlevé la couche de neige qui s’était accumulée sur les toits et nous devrions probablement nous taper cette corvée quotidiennement.

Edward avait retrouvé sa sérénité depuis la mort de l’ours. Et il continuait à former les gens au tir à l’arc, au lancé de couteaux, au close combat et à d’autres choses comme la confection des pièges.

Depuis, il était allé gratter la paroi de la grotte et avait récupéré un plein sac de nitre qu’il conservait à l’écart du village, par prudence. En outre, il avait trouvé du soufre dans les sédiments des méandres du torrent. Il avait tronçonné de grosses branches en portions de quinze centimètres et des ronds d’un centimètre d’épaisseur et avait évidé ces quasi-cylindres. Il avait aussi récupéré pas mal de résine dans la forêt et avait constitué des mèches en trempant des petites bandes de tissu dans cette résine devenue liquide dans une casserole sur le feu.

Ensuite, à l’écart, il avait pilé du charbon de bois et y avait mélangé le nitre obtenant ainsi de la poudre noire assez homogène qu’il avait versée dans un des cylindres de bois.

Il en avait aussi saupoudré une mèche collante; passé la mèche à  travers un des ronds percé en son centre. La mèche rentrait dans la poudre. Edward a terminé en comprimant le contenu avec un chiffon plié autour de la mèche et en insérant le rond de force dans le cylindre; le tout maintenu en force par une tresse végétale.

Quand sa première grenade a été prête, Edward a demandé s’il pouvait faire un essai. Personne n’était contre, mais au contraire, tout le monde était enthousiasmé par cette nouvelle réalisation.

Alors Edward est parti assez loin du village, il a posé son explosif sur une planche, s’est accroupi pour allumer la mèche et a couru pour nous rejoindre.

Un moment, comme rien ne se passait, on a bien cru que ça ne marchait pas. Des gens commençaient à pouffer de rire et à le railler. Edward m’a alors donné un léger coup de coude et a chuchoté : attends un peu… Mèche lente…

Quand soudain, le silence cotonneux de la vallée a été brisé par la puissante explosion, nous avons tous été  surpris et fait un bond ! Certains ont poussé un cri de frayeur.

Les applaudissements nourris ont salué la réussite de notre artificier. Puis, on a entendu comme un grondement qui ne s’arrêtait pas et qui enflait. Tout le monde a dirigé son regard vers le haut de la vallée et nous avons été saisis de frayeur ! Une avalanche dévalait la pente et fonçait droit sur nous à une vitesse hallucinante !

Edward a crié : Tous à l’abri, vite !

Ça a été une véritable débandade. Tout le monde a couru comme il pouvait dans la neige; certains ont carrément sauté du mur.

Quand le calme est revenu, nous n’avons pas pu ouvrir la porte de la maison car elle s’ouvrait sur l’extérieur; ce qui offre une sécurité contre l’intrusion mais pas en cas d’avalanche. Il a donc fallu sortir par le toit en écartant ses composants. Il devait y avoir deux mètres de neige dans tout le village. Du toit, j’ai pu constater que le mur d’enceinte avait tenu bon; ainsi que la porte. J’ai crié qu’il fallait sortir par le toit. Quand tout le monde est sorti, on s’est rendu compte qu’il nous manquait une personne. Robin, notre charpentier-menuisier ! Nous allions commencer à fouiller la neige quand on a entendu une voix en provenance de la maison commune : Hé ! Je suis là ! Peux pas sortir par le toit, c’est trop haut ! Venez dégager la porte !

Quand il est réapparu à l’air libre, il était frigorifié mais affichait un sourire. Il nous a expliqué qu’il était tombé en courant et qu’après, dans sa précipitation, il avait raté sa maison. Sentant le danger à ses basques, il avait poursuivi sa course jusqu’à la maison commune pour s’y réfugier.

Et en s’adressant à Edward : Putain d’explosion, hein mon gaillard ! Pas de la roupie de sansonnet !

Annie a accouru affolée : Les tigres ! Les tigres !

Tout le monde a creusé à l’endroit où se trouvait leur abri.

Quand on a eu terminé de dégager l’entrée de leur cabane, ils sont apparus, blottis les uns contre les autres. Les petits dormaient entre les parents.

La conséquence la plus grave de l’avalanche a été de mettre la neige au niveau de la muraille, à l’extérieur; ce qui rendait notre rempart inutile.

Notre priorité a donc été de creuser autour du village pour qu’aucun animal ne puisse franchir ce mur. Ça nous a pris des jours… Des jours pour creuser et évacuer cette neige plus loin.

Cet événement a paradoxalement resserré les liens entre tous les membres de la communauté. Tout le monde, hommes, femmes, enfants, tout le monde participait de son mieux et faisait preuve de zèle devant l’adversité. Je me souviens avoir dit à Robin qu’on formait bien plus qu’un groupe; on formait une famille. Et il m’a répondu en riant que pour que ça arrive, il avait fallu un petit pétard artisanal…

C’est vrai qu’on commençait à bien se connaître tous. Judith la rousse, Mary la petite boulotte qui rit tout le temps, Hubert, un type très calme, cuisinier je crois et tous les autres avec leurs qualités et leurs défauts; tous des survivants qui mettent tout en œuvre pour que le groupe continue à vivre.

En fouillant parmi notre stock de matériaux et d’objets divers, à la recherche des deux montres gousset que je voulais transformer en loupe, j’ai remarqué près des portables ces deux étranges objets qu’on avait trouvés dans un des tiroirs du socle.

J’en ai pris un et j’ai remarqué qu’il portait une marque. Comme un signe gravé dans sa matière. Ce signe me disait quelque chose; sur le moment, j’avais l’impression de l’avoir déjà vu quelque part…

Les deux objets semblaient identiques et étaient faits dans une matière bleutée et brillante. Je l’ai tourné dans tous les sens et il ressemblait à un petit plateau avec une poignée à chaque extrémité.  Qu’est-ce que ça pouvait bien être ? Et à quoi cela pouvait-il bien servir ? Mystère ! Je les ai déposés sur une table pour les comparer et, en voulant les aligner parfaitement, j’ai saisi chaque poignée du premier pour le rendre parallèle à l’autre. Au moment où mes mains se sont refermées sur les poignées, il a commencé à s’illuminer, mais s’est éteint au bout de deux secondes.

J’ai saisi le deuxième, le plateau s’est illuminé, laissant défiler en surbrillance une foule de signes inconnus. Il y avait comme un menu sur la droite de l’écran.

J’ai reposé le plateau et il s’est immédiatement éteint.

En comparant les deux appareils, j’ai observé que les signes n’étaient pas identiques et je me suis rappelé ceux que nous avions de gravé, Annie sur le front et moi sur la tempe. Les mêmes !

Les autres n’ont pas su les faire fonctionner car ils ne le pouvaient pas. Bon sang ! Il fallait partager cette découverte avec tout le monde !

Nous nous sommes tous réunis dans la maison commune.

J’ai expliqué ma trouvaille, les signes et tendu à Annie l’appareil qui lui revenait. Quand elle l’a saisi à deux mains, il s’est allumé, provoquant un Oooh ! Dans l’assemblée. J’ai ensuite pris le mien en mains et il s’est allumé à son tour.

Nos deux écrans n’étaient pas identiques. En cherchant dans le menu, j’ai trouvé une icône qui ressemblait au globe terrestre. J’ai appuyé dessus et tous les signes inconnus se sont mués en lettres de notre alphabet; dans notre langue. J’ai fait part de cette découverte à Annie qui n’a pas mis longtemps à trouver la fameuse icône.

Ma tablette comportait des informations sur notre nouveau monde et détaillait par le menu une liste de créatures existant ici; sur terre, dans les airs et en mer. Un indice de dangerosité accompagnait chaque animal représenté. Les sangliers étaient gratifiés de trois étoiles, les tigres de cinq et l’ours de sept. Une multitude d’animaux que nous n’avions encore pas vus faisaient partie d’une longue liste; le plus dangereux étant coté à douze étoiles ! Un animal terrestre ressemblant à un grand singe aux proportions et à la tête étranges.

Annie disposait d’informations géographiques. En appuyant sur une icône, un globe est apparu, mobile, dévoilant des territoires et des océans. Un point clignotait à un endroit du globe. En zoomant comme sur un portable tactile, nous avons découvert notre vallée avec la silhouette d’un humain plantée comme un drapeau. Sur la droite de l’écran, un menu affichait six cases. En cliquant sur chaque case, le globe tournait et indiquait un endroit comprenant une silhouette différente.

_ Il y avait sept enclos… Laisse échapper Annie. Nous sommes sept ethnies réparties sur le globe.

A ce que j’ai vu, nous sommes tous installés sous la même latitude en hémisphère Nord.

_ Edward en a conclu que tout le monde était sous la neige.

_ Pas forcément ! S’est exclamée Judith. Tout le monde ne construit pas des villages. Il y a peut-être de ethnies nomades, habituées à vivre sous la tente, été comme hiver ? Les affreux qui étaient nos voisins dans le désert, je les vois bien nomades moi !

Certains se sont fendus d’un : N’importe quoi !

Annie a aussitôt réagi : Non ! Elle a raison ! Et bougrement raison ! Sept civilisations de monde différents, pensez un peu ! Si ça se trouve, certains n’ont peut-être jamais construit quoi que ce soit en dur !

Et vous savez ce que ça veut dire nomade ? Qu’ils se déplacent en permanence. Et qu’ils ont peut-être choisi notre direction, qui peut savoir ? S’ils ont les mêmes appareils que ceux-là, ils savent où nous sommes, nous les terriens.

Le charpentier a tenté un : Pas forcé qu’ils viennent nous taper dessus ? On ne sait même pas pourquoi on est là. Les appareils ne donnent pas de précision à ce sujet ?

_ Je cherche ! Ai-je répondu en farfouillant dans les menus.

Quand Annie a poussé un cri : Oh mon Dieu ! Oh Noon !

Elle était dans tous ses états. Regardez l’animation…

C’était en effet, assez explicite. Les sept ethnies représentées par des silhouettes s’affrontaient comme sur un champ de bataille et la dernière silhouette debout se voyait multiplier et coloniser la planète.

Edward ne disait rien, ne laissait paraître aucune émotion.

Je comprenais maintenant le geste de celui qui se trouvait dans l’enclos voisin. Avait-il deviné ou bien était-ce dans sa nature ?

Le moral du groupe est passé d’un coup de beau-fixe à tristesse infinie, doublée d’angoisse. J’aurais peut-être dû attendre d’en savoir plus avant de partager ces informations… Mais c’était fait et autant que tout le monde soit au courant; pour se préparer.

Cela faisait trois mois, d’après nos calculs et les notes de Ramon, que nous étions sur cette planète. Quelle distance peut-on parcourir à pied en trois mois dans ces reliefs et avec cette neige maintenant ? Difficile à dire d’après Ramon et Edward. En fonction des particularités de chaque ethnie, ils peuvent aussi bien, en fonction du terrain, parcourir cent kilomètres par jour, comme seulement quarante ou vingt si la végétation est dense. Et puis, il y a ces animaux terribles qu’ils n’auront pas manqué de rencontrer sur leur chemin…

On na peut pas savoir, en fait. On ne peut qu’en déduire qu’un jour ou l’autre, une autre ethnie va pénétrer dans notre vallée pour tenter de nous anéantir.

Je n’arrivais pas à quitter la carte des yeux. Mouais… Finalement, la construction du village et son rempart était la meilleure idée que nous ayons eue… Si on prend en considération notre population hétéroclite… Pas beaucoup de guerriers chez nous, alors que les autres avaient tous l’air de vouloir en découdre. J’avais un projet à vous soumettre concernant notre défense en utilisant… Qu’est-ce que c’est que ça?

Je pointais un endroit sur la carte où clignotait un point d’interrogation à côté d’une sorte de porte. Regardez, là !

Edward a observé la carte, l’a fait défiler lentement et a conclu que c’était le seul point d’interrogation sur la carte. Ce n’est pas à côté… Des jours de marche. Il a tapoté sur ll a porte et un itinéraire est apparu en surbrillance; une flèche indiquait notre position ainsi que la direction face à l’appareil; exactement comme un  GPS.

Annie qui suivait notre conversation s’en est mêlée : c’est notre point d’interrogation. J’imagine que chaque ethnie a le sien sur son territoire. Nos appareils indiquent celui-là parce que c’est le nôtre.

_ Ramon se gratte la tête et demande : Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir de si important là-bas ? Des vivres ? Des armes ? De quoi remporter la partie ? Hein ? Vous en pensez quoi, vous ?

_ Un atout. A répondu Edward. Un important atout qui pourrait sceller notre destin.

Ramon se rongeait les ongles : Comment savoir ?

_ En y allant, tiens ! Et le plus vite possible encore. On part demain matin aux aurores. Edward ? Ça t’embêterait de confectionner quelques grenades à mèches courtes ?

Annie a froncé les sourcils : Vous partirez à combien ? Qui partira?

_ Edward, Ramon, Paul et moi. Pas besoin d’être plus nombreux.

_ Oh ! Tu veux emmener Paul ? Mais il est trop jeune !

_ Annie… On n’est plus sur Terre à préparer une partie de chasse au cerf. Cette équipe est la meilleure qui soit pour réussir. Et on a intérêt à réussir car la survie de notre groupe en dépend sûrement.

C’est justement la jeunesse de Paul qui est intéressante. Tu comprends ? Il court vite et longtemps, il est léger et résistant. Il tire très bien à l’arc. Et il nous a démontré qu’il avait du cran.

_ Annie a affiché une moue de dépit et a fini par opiner de la tête. C’est bon. Tu as raison.

Edward s’était aussitôt éclipsé pour préparer ses explosifs. Ses grenades étant déjà prêtes, il n’avait plus qu’à les remplir de poudre, y insérer une mèche et de refermer le tout en comprimant son contenu.

Je l’ai retrouvé alors qu’il refermait la dernière grenade. J’avais besoin de résine pour assembler hermétiquement les deux verres des montres à gousset. J’ai copieusement enduit de résine les bords des deux verres convexes en laissant juste une petite portion intacte; puis j’ai plongé l’objet ainsi obtenu dans l’eau jusqu’à ce que l’air s’en échappe en totalité pour laisser la place à l’eau. Une fois ceci fait, j’ai bouché le trou restant avec de la résine et j’ai montré le résultat à Edward : Tu vois, On a une loupe maintenant. Un peu de soleil et on peut faire du feu ou allumer une mèche.

Edward a émis un long sifflement. Et tu as appris à  faire ça où ?

_ Dans un livre de Jules Verne. L’île mystérieuse. Tu connais ?

_ Euh… Plus ou moins…

Avant notre départ, j’avais soumis mon projet à Robin sous forme d’un croquis. Cela consistait à détourner une partie du torrent pour remplir un fossé qui se ramifie pour entourer le village de deux rivières. Deux ponts devaient enjamber les deux cours d’eau devant la porte. Si on réussissait à  faire ça, le village serait imprenable du sol. Le charpentier l’a étudié et acquiescé : ça va nous occuper un bon moment, ça… On va transformer le village en Atlantide ?… On peut toujours essayer.

EPISODE CINQUIEME

Nous sommes donc partis tous les quatre au petit matin, avec armes et bagages et les raquettes aux pieds. Au village, tout le monde savait pourquoi nous partions, ce à quoi il fallait s’attendre dans les prochains mois et la nécessité de notre succès pour l’avenir du groupe.

Nous marchions en direction de la fameuse porte en suivant l’itinéraire indiqué. Nous avions tous un poignard à la ceinture, un arc, une lance et un sac à dos contenant des vivres et une tente pour quatre.

Notre progression était lente en raison de l’épaisseur de la neige, malgré nos raquettes. Mais au moins, vêtus de peaux de la tête aux pieds, en marchant ainsi, nous n’avions pas froid. En nous voyant, j’avais l’impression que nous étions des hommes des cavernes.

Les premiers jours, notre expédition n’a pas connu de difficultés; nous suivions le bon cap. Nous peinions dans les côtes et dévalions les descentes avec bonheur. Nous remplissions nos bidons d’eau à chaque fois que nous approchions d’un cours d’eau. Le soir, nous trouvions un endroit dégagé pour installer notre campement. Nous gardions toujours nos armes à portée de main.

Au cours d’une matinée, alors que nous contournions un épais massif végétal, nous sommes entrés dans une clairière. Un étrange animal s’y trouvait, moitié cerf pour le corps, moitié taureau pour la tête. Enorme !

Nous nous sommes arrêtés net en l’apercevant. L’animal broutait paisiblement, creusant la neige du sabot pour y dénicher l’herbe.

La bête a relevé la tête tout en mâchant, nous a fait face, immobile.

Nous n’avions pas le choix, nous devions traverser la clairière  pour retrouver rapidement notre itinéraire.

Ramon s’est alors accroupi, il a creusé la neige, a arraché de l’herbe et a avancé lentement vers le ruminant en tendant la main d’où dépassait la touffe d’herbe.

Quand il est arrivé près de la bête, cette dernière a eu un mouvement de recul. Ramon s’est alors penché en avant, approchant l’herbe du museau humide. L’animal a reniflé ce que lui tendait Ramon et a commencé à broute du bout des lèvres l’offrande proposée.

Nous avons lentement contourné l’étrange créature qui nous a suivis du regard jusqu’à ce que nous disparaissions de sa vue.

D’étranges oiseaux virevoltaient de branches en branches, de différentes couleurs, de différentes tailles et d’aspects nombreux. Leurs chants n’étaient pas éloignés de ceux que nous entendons sur terre.

Nous avons fini par sortir de l’épaisse forêt et nous nous rapprochions de notre destination que l’appareil indiquait plus haut, au pied d’un abrupt. La pente s’annonçait raide et pénible.

Nous avions gravi le premier tiers de notre ascension quand une ombre énorme est passée sur nous. Nous avons levé les yeux au ciel et avons été saisis d’effroi ! Une immense harpie tournoyait au-dessus de nous,  même à cette hauteur, elle était gigantesque.

Le rapace a soudain fondu sur nous en poussant un cri aigu. Nous nous sommes immédiatement écartés les uns des autres, empoignant notre lance. Edward a crié : allongez-vous et maintenez fermement la lance au sol contre vous, la pointe en l’air !

La harpie a tenté une approche et nous a esquivés au dernier moment, évitant de justesse la pointe des lances.

Comment un oiseau pareil pouvait-il exister ? Si sur Terre, les harpies féroces peuvent emporter des singes ou des moutons, celle-là pouvait bien repartir avec une vache ou un cheval !

Le rapace a effectué deux autres tentatives qui se sont soldées par un échec. Il a alors changé de stratégie et s’est posé non loin de nous; hochant la tête dans tous les sens et poussant des cris d’impatience. Nous nous sommes alors relevés et lui avons fait face avec nos lances. La harpie, sur ses pattes, était bien plus haute que nous. Et son regard fixe et pénétrant nous glaçait.

Edward a chuchoté : A trois, on lui fonce dessus et on l’embroche avant qu’il n’attaque. Un, deux et trois !

On a couru comme un seul homme, tels des dératés sur le volatile qui ne s’attendait certainement pas à ça. Nos lances sont entrées profondément dans sa chair. Nous nous sommes acharnés sur lui. Il a bien essayé de se dégager et de décoller, mais un coup de lance l’a finalement mortellement atteint. Il s’est écroulé et a cessé de respirer.

On s’est assis près du cadavre. Paul a regretté de ne plus avoir de portable ou d’appareil photo pour nous prendre en selfie près d’un tel monstre et immortaliser l’exploit. Les jeunes…

Nous avons repris notre souffle et continué notre progression vers la falaise, plus haut, toujours plus haut.

Le sol était maintenant rocailleux, recouvert par la neige à certains endroits seulement; une neige peu épaisse. Le vent soufflait très fort et c’est peut-être pour cette raison que la couche de neige était si fine; elle était tellement balayée par le vent qu’elle ne pouvait pas s’accumuler sur le sol pentu.

Nous n’avons pas eu trop de mal à trouver la porte. Elle était encastrée dans la roche, métallique et pourvue d’un volant.

Le vent forcissait et la neige tombait dru, balayée à l’horizontale. Il devenait difficile de tenir debout et d’y voir à plus d’un mètre devant soi. La température chutait dangereusement.

Nous nous sommes empressés d’ouvrir la porte et de nous engouffrer à l’abri de la tempête qui rageait à l’extérieur.

Il faisait noir et nous n’avions qu’un briquet pour nous éclairer. Le moindre bruit que nous faisions résonnait comme dans une cathédrale et semblait se propager très loin en écho. Où étions-nous entrés ? Je me demandais si finalement, venir ici était une si bonne idée…

En inspectant le pourtour de la porte, Paul a remarqué un rectangle métallique inséré dans la roche et dépassant un peu. Il a appuyé dessus et la clarté a jailli du plafond. Pas de néons, pas de panneaux, pas d’ampoules non plus. La roche était devenue luminescente.

Nous nous trouvions dans un long couloir nu et à l’autre extrémité, une autre porte, ouverte, donnait sur un lieu non éclairé.

Nous avons avancé en silence, lentement, notre lance devant nous. Arrivés au seuil, nous avons tâtonné autour de la porte pour chercher un nouvel interrupteur. C’est Ramon qui l’a trouvé. L’éclairage a révélé une salle immense et très haute, emplie d’étagères sur toute sa surface. Les étagères étaient encombrées de caisses de différentes tailles. A l’autre extrémité de la grande salle, une autre porte, fermée celle-là, se trouvait au milieu du mur. Les deux premières portes étaient grises. Celle-là était noire.

Nous nous sommes intéressés aux contenus des caisses. La plupart contenaient des objets dont nous ignorions l’usage; des pièces métalliques sans grand intérêt pour nous.

Nous avons donc ouvert la porte noire. Le mur ne comportait pas d’interrupteur, mais l’éclairage de la pièce précédente permettait d’y voir un peu.

La salle n’était pas très grande et ne comportait qu’un meuble au milieu. Sur ce dernier, une sphère bleue s’est allumée à notre approche. Il y a eu quelques interférences et un visage étrange est apparu; de forme oblongue avec de grands yeux noirs en forme d’amande, une quasi absence de nez et une bouche minuscule. Pas d’oreilles non plus.

L’être a semblé attraper quelque chose qu’il a approché de sa bouche.

_ Vous en avez mis du temps…

On s’est tous regardés, stupéfaits. Ramon a demandé : Qui êtes-vous ?

_ Je fais partie d’un petit groupe opposé à ce qui se passe ici en ce moment. Le jeu auquel vous participez est cruel et nous n’adhérons pas tous à cela.

C’est pour cette raison que nous vous avons doté de ces deux appareils de communication. Ils sont protégés et ce qu’ils reçoivent ou transmettent est fortement crypté. Nous ne souhaitons pas être découverts car nous risquons le bannissement.

Les six autres ethnies ne disposent pas de ces appareils.

_ Pourquoi notre ethnie et pas une autre ?

_ Les autres ne sont pas évoluées et sont très cruelles; incapables de bâtir quoi que ce soit. Elles ne se complaisent que dans la guerre et la destruction. Tous des nomades à peine plus évolués que certains animaux.

_ Pourtant, ai-je ajouté, il y avait une ethnie paisible qui attendait dans le calme…

_ Ne vous y fiez pas à leur apparence, ce sont les pires. Très redoutables.

Edward qui réfléchissait a fini par intervenir : Quel est le plan ? Vous nous avez donné un moyen de communication. Merci ! Et après ? Vous viendrez nous aider ? Vous allez descendre nous filer un coup de main ?

_ Hélas, c’est impossible. Plus aucun des miens ne se trouve sur cette planète. Tout ce que nous avons pu faire, c’est de vous donner discrètement les deux appareils et de vous indiquer cet endroit. C’est un atout majeur pour vous. Vous pouvez suivre en temps réel la position des autres ethnies.

Ah ! Autre chose, un des caisses qui se trouvent dans la salle voisine contient des armes modernes. Vous les trouverez dans la caisse 394D. Attention! Vous ne devez utiliser ces armes qu’à couvert car elles sont détectables par nos vaisseaux qui suivent l’évolution de la situation au sol et retransmettent à tout l’empire. Donc, ne tirez qu’en cas de nécessité absolue et que si vous êtes sous une roche ou du métal.

Paul qui n’avait encore rien dit s’est lancé : C’est quoi exactement ce jeu ? Pourquoi faites-vous ça ?

_ Euh… Eh bien, notre élite a décidé d’organiser ce jeu pour une raison bassement économique. Nous sommes une civilisation présente à plusieurs niveaux sur beaucoup de planètes et, sous un prétexte d’ensemencement, au lieu d’implanter une seule ethnie choisie, sept ont été déposées et des paris ont été lancés par le gouvernement dans tout notre empire pour renflouer ses caisses et détourner l’attention des problèmes actuels.

_ Une sorte de loterie intergalactique ?

_ On peut voir les choses comme ça.

Ramon, un tantinet en colère : Et vous, vous truquez le jeu !  Vous nous faites croire que vous nous aidez, mais qu’est-ce qui nous dit que vous ne nous aidez pas uniquement pour empocher le pactole ?  Moi je parie qu’on est les outsiders ! Très peu ont parié sur nous et tout le monde pense qu’on va se faire ratatiner par les autres, plus forts et plus vindicatifs.

_ Oh ! Non ! Comment pouvez-vous ?… Je… Je vous assure ! On vous aide parce que… Parce que vous êtes l’ethnie la plus évoluée !

_ Ouais… Pas convaincu. Mais alors, pas du tout ! 394D ? Merci et à la prochaine…

Sur l’écran bleu, le front de l’alien s’est plissé et une moue de colère a endurci son visage.

En constatant que notre itinéraire pour rentrer venait subitement de changer pour nous faire faire un détour bien plus bas, j’ai réagi à mon tour : Merde Ramon ! Tu as raison ! Récupérons les armes et rentrons au village.

La sphère s’est éteinte et nous sommes partis à la recherche de la caisse 394D.

Edward fulminait : Les fumiers ! Tout ça pour du pognon ! Ils sont beaux les Dieux, tiens !

Nous nous sommes chargés avec les armes. Elles étaient un peu encombrantes, mais plutôt légères. Quatre chacun.

Dehors, la tempête de neige s’était calmée et le vent était retombé. Le ciel était redevenu bleu; mais il régnait un froid terrible. Nous nous sommes donc hâtés de redescendre dans la vallée pour y trouver une température plus supportable.

Mon appareil indiquait toujours un itinéraire différent de celui que nous avions emprunté pour venir jusqu’ici.

En montrant ce trajet différent, j’ai demandé l’avis des autres : Vous en pensez quoi ? Un piège ?

_ On a intérêt à se méfier des G.O. A répondu Edward.

_ G.O. ?

_ Nos Gentils Organisateurs…

_ On reprend le chemin de l’aller A rajouté Ramon. Mais avant… Il a écrit quelques mots sur un bout de papier qu’il a glissé entre deux pierres, bien en évidence. Ensuite, il s’est saisi de deux armes et a tiré en l’air. Suivi par Paul, Edward et Moi-même. On était à découvert et, aucun doute que de telles salves n’auraient pas échappé à nos… G.O. !

Nous nous sommes rapidement mis à l’abri derrière des roches et profondément sous les frondaisons de la forêt.

J’ai demandé à Ramon : T’as écrit quoi ?

_ Le jeu est truqué. Les terriens vont gagner car on les a aidés et on les a armés. Montez, vous trouverez une porte. Votre gouvernement vous roule dans la farine ! Enflures !

_ Merde ! A réagi Edward. Tu vas mettre un souk intergalactique !

Paul a éclaté de rire : ça va chier pour leurs dirigeants !

_ Pas sûr…N’ai-je pu m’empêcher de dire. Si tous les aliens présents sont pro-gouvernementaux, ça ne s’ébruitera pas.

Quelques minutes plus tard, un petit appareil se posait rapidement au sol des aliens ont posé le pied par terre. Ils étaient armés et semblaient nerveux; sur leur garde.

L’un d’entre eux a tourné lentement sur lui-même en brandissant un appareil.

Ils allaient remonter à bord de leur engin quand l’un d’eux a remarqué le mot de Ramon. Il est resté un bon moment à le lire, puisa appelé les autres et leur a montré le papier.

Ils sont restés un moment immobiles, puis, l’un d’entre eux a saisi son arme et tiré sur celui qui tenait le papier. Aussitôt, les autres ont fait feu sur lui. Ils ont récupéré le mot, un des aliens l’a apparemment pris en photo et l’a plié avant de l’enfouir dans sa poche. Ils ont embarqué les deux corps et les armes tombées au sol et sont rapidement repartis dans les airs.

Nous étions dubitatifs. C’est le gouvernement qui avait eu le dessus ou pas ? La suite nous renseignerait probablement.

Nous avons repris notre itinéraire initial en sens inverse, marchant dans la neige jusqu’à ce que le soir s’annonce.

Nous avons planté nos tentes et allumé un feu pour nous réchauffer. Notre repas, pour le moins frugal a vite été expédié et nous devisions sur les conséquences possibles de nos actes d’aujourd’hui quand soudain, le ciel d’encre constellé a semblé se zébrer partout de nombreux éclairs bleutés alors qu’il n’y avait aucun nuage pour cacher la voûte céleste. Sans aucun grondement. En silence. De grandes clartés ont ensuite, en plusieurs endroits, illuminé la nuit tombée et une pluie de fragments incandescents a chuté à  travers l’atmosphère et se sont consumés avant de pouvoir toucher le sol.

Ramon a pris la parole, pensif : On dirait que mon petit mot a fait son effet là-haut… Quel beau feu d’artifice ! Hervé, regarde ton appareil, pour voir ?

Je l’ai saisi par les poignées, mais l’écran est resté vide : Plus rien ! Je crois qu’on n’est plus connectés au serveur.

_ Il n’y a plus de serveur. A répondu Edward. Plus de G.O. non plus pour nous espionner. On a déclenché un chaos cosmique.

Paul a conclu par : ça leur apprendra à tous ces cons !

Nous avons progressé à travers les vallées et la forêt et nous n’étions plus qu’à deux jours de marche de notre village quand nous avons ressenti que nous étions épiés.

Nous nous sommes arrêtés pour écouter et scruter les environs tout autour de nous. Un léger mouvement sur notre gauche a attiré l’attention d’Edward. Il a chuchoté : Là bas, plus loin sur ma gauche, contre un tronc d’arbre.

Je lui ai demandé ce qu’il avait vu. Sais pas  a-t-il répondu. Juste aperçu un truc remuer.

On a alors repris notre route, lentement, sur nos gardes et quand le tronc d’arbre a atterri à quelques mètres de nous, nous avons touts fait un bond ! S’en est suivi un énorme cri déchirant et les arbres se sont écartés sur son passage, alors qu’il fonçait sur nous ! Un grand singe immense bizarrement fait. On remarquait tout de suite son manque de symétrie.

Nous avons épaulé nos armes, en vain car elles ne fonctionnaient plus. Nous nous sommes rabattus sur nos lances et avons attendu le simiesque en furie.

Nous nous attendions à un choc, à une confrontation directe et brutale, mais au dernier moment, la bête a fait un écart et elle est repartie hors de portée de lance. Le primate hurlait, frappait les troncs et le sol sans nous quitter des yeux.

Edward a chuchoté : Il est trop fort. On ne l’aura pas avec nos lances… et il a doucement posé son sac à dos au sol pour en sortir une grenade. Alors qu’il allait allumer la mèche, le grand singe s’est rué sur lui, l’attrapant au passage pour disparaitre plus loin. Nous étions terrorisés; nous n’entendions aucun cri de notre ami. Et puis juste : Couchez-vous !

Une explosion épouvantable a projeté des morceaux de branches et des lambeaux de chair dans toutes les directions. Instinctivement, nous nous sommes jetés à terre, puis nous avons couru en direction de l’explosion. Il ne restait plus grand-chose du grand singe; seulement ses membres postérieurs. Le reste avait disparu. Aucune trace d’Edward…

Nous avons entendu notre ami nous appeler : Par ici… Je suis là, derrière le gros arbre… Un peu sonné.

Edward avait réussi à capter l’attention du monstre quand ce dernier s’était arrêté de courir et s’apprêtait probablement à le dévorer. Il avait brandi la grenade et le briquet devant lui et, quand le singe l’avait lâché pour se concentrer sur ce nouvel objet, Edward avait allumé la mèche et avait couru se réfugier derrière le gros arbre.

Nous l’avons trouvé assis par terre, saignant du nez et des oreilles à cause de la déflagration.

Edward n’ pu réentendre normalement qu’au bout de dix jours. Il a conservé de ce traumatisme sonore des acouphènes qu’il gardera probablement toute sa vie.

Nous sommes rentrés au village deux jours plus tard.

Les travaux des canaux avaient été bien entamés et on avait déjà une idée de ce que donnerait le résultat.

Nous nous attendions à trouver du monde en train de creuser et un minimum d’accueil, mais personne nulle part. On s’est tous regardés, craignant le pire. Une autre ethnie avait-elle surgi de la forêt et massacré tout le monde ? Les aliens avaient-ils puni les habitants du village pour se venger de ce que nous avions fait ?

En entrant dans le village habituellement bruyant et ce jour-là totalement silencieux, nous n’avons remarqué aucune trace de lutte, aucun reste d’incendie, aucun corps ne gisait au sol.

Intrigués, nous avons poursuivi jusqu’à la maison commune qui était fermée. On se demandait en approchant si nous n’allions pas découvrir les corps de tout le monde, entassés pêle-mêle dans l’édifice.

Au moment où Ramon posait sa main sur la poignée de la porte, nous avons entendu le petit cri étouffé d’un des bébés tigres.

Quand Ramon a ouvert la grande porte, tout le monde était là, debout à l’intérieur et nous avons été immédiatement submergés par les accolades et les rires. L’idée venait de Robin.

Bien, il commence à se faire tard les enfants, non ? Et puis la suite, vous la connaissez déjà.

_ Non, Non, Raconte-nous encore un peu Hervé, allez, alleeeeez ! Encore un peu s’il te plait…

Bon… OK, mais en vitesse alors car il est l’heure d’aller vous coucher et si je vous garde trop longtemps, vos parents vont nous gronder…

Des rires fusent discrètement parmi les rangs des parents qui se tiennent derrière les enfants.

Ok. J’en étais où déjà ?

Un petit garçon lève la main et crie : vous êtes entrés dans la maison commune où tout le monde vous attendait !

_ C’est ça… On a fait une fête énorme !

Nous avons terminé la protection fluviale du village et Annie a trouvé des plantes que nous pouvions semer pour les récolter plus tard. Nous avons aussi découvert une race de chèvres qui se sont laissé domestiquer et que vous connaissez bien.

Nous avons vécu quelques mois paisiblement et puis un jour les autres ethnies sont arrivées; affamées, fatiguées et décimées pour la plupart. Nous les avons accueillis et aidés à remonter la pente. Ces gens-là n’étaient pas plus hostiles que nous.  Ils ont été surpris par notre village et ses protections et quand ils ont vus que des tigres nous protégeaient, ils n’en croyaient pas leurs yeux. Eux qui avaient probablement affronté de tels fauves au cours de leurs déplacements.

Nous leur avons expliqué ce que les aliens avaient fait et pourquoi ils l’avaient fait. Aliens que nous n’avons jamais revus depuis.

Au fil des années, les ethnies se sont étoffées et aujourd’hui, la planète est occupée pacifiquement par nos sept espèces. Nous en sommes toujours à découvrir de nouveaux endroits que nous avions répertoriés grâce aux appareils qu’on nous avait donnés en recopiant le planisphère avec ses continents, ses océans et ses montagnes sur plusieurs peaux. On découvre aussi de nouvelles espèces.

Nous nous rencontrons  tous les quatre ans pour prendre des nouvelles de tout le monde et partager nos découvertes et nos savoir-faire. C’est l’occasion de rivaliser d’adresse et d’endurance au cours des jeux olympiques comme dans l’ancien temps sur Terre.

Les sept ethnies ont cosigné la Charte des sept, notre code de Lois qui protège tout le monde.

Maintenant, Annie, Edward, Ramon, les autres primo arrivants et moi-même, nous sommes devenus vieux et, bientôt, c’est vous chers enfants, qui mènerez notre ethnie et entretiendrez la concorde si précieuse sur ce globe.

Gardez bien à l’esprit que le plus grave des dangers pourrait venir du ciel. Respectez la nature, la flore et la faune. Ne prélevez que le strict nécessaire. Ne cherchez pas l’affrontement avec les monstres qui s’y trouvent. Respectez-les, évitez-les. Ils y ont leur place; ils vivaient là avant nous.

Continuez à entretenir l’amitié entre les tigres et l’homme car ces félins sont d’excellents protecteurs.

Allez, cette histoire que je vous raconte toutes les semaines est terminée. Je l’ai écrite pour que plus tard, les générations futures connaissent leur histoire et leur origine… Une petite planète bleue qui se trouve très loin, dans un autre système solaire, la Terre.

Nous sommes donc partis tous les quatre au petit matin, avec armes et bagages et les raquettes aux pieds. Au village, tout le monde savait pourquoi nous partions, ce à quoi il fallait s’attendre dans les prochains mois et la nécessité de notre succès pour l’avenir du groupe.

Nous marchions en direction de la fameuse porte en suivant l’itinéraire indiqué. Nous avions tous un poignard à la ceinture, un arc, une lance et un sac à dos contenant des vivres et une tente pour quatre.

Notre progression était lente en raison de l’épaisseur de la neige, malgré nos raquettes. Mais au moins, vêtus de peaux de la tête aux pieds, en marchant ainsi, nous n’avions pas froid. En nous voyant, j’avais l’impression que nous étions des hommes des cavernes.

Les premiers jours, notre expédition n’a pas connu de difficultés; nous suivions le bon cap. Nous peinions dans les côtes et dévalions les descentes avec bonheur. Nous remplissions nos bidons d’eau à chaque fois que nous approchions d’un cours d’eau. Le soir, nous trouvions un endroit dégagé pour installer notre campement. Nous gardions toujours nos armes à portée de main.

Au cours d’une matinée, alors que nous contournions un épais massif végétal, nous sommes entrés dans une clairière. Un étrange animal s’y trouvait, moitié cerf pour le corps, moitié taureau pour la tête. Enorme !

Nous nous sommes arrêtés net en l’apercevant. L’animal broutait paisiblement, creusant la neige du sabot pour y dénicher l’herbe.

La bête a relevé la tête tout en mâchant, nous a fait face, immobile.

Nous n’avions pas le choix, nous devions traverser la clairière  pour retrouver rapidement notre itinéraire.

Ramon s’est alors accroupi, il a creusé la neige, a arraché de l’herbe et a avancé lentement vers le ruminant en tendant la main d’où dépassait la touffe d’herbe.

Quand il est arrivé près de la bête, cette dernière a eu un mouvement de recul. Ramon s’est alors penché en avant, approchant l’herbe du museau humide. L’animal a reniflé ce que lui tendait Ramon et a commencé à broute du bout des lèvres l’offrande proposée.

Nous avons lentement contourné l’étrange créature qui nous a suivis du regard jusqu’à ce que nous disparaissions de sa vue.

D’étranges oiseaux virevoltaient de branches en branches, de différentes couleurs, de différentes tailles et d’aspects nombreux. Leurs chants n’étaient pas éloignés de ceux que nous entendons sur terre.

Nous avons fini par sortir de l’épaisse forêt et nous nous rapprochions de notre destination que l’appareil indiquait plus haut, au pied d’un abrupt. La pente s’annonçait raide et pénible.

Nous avions gravi le premier tiers de notre ascension quand une ombre énorme est passée sur nous. Nous avons levé les yeux au ciel et avons été saisis d’effroi ! Une immense harpie tournoyait au-dessus de nous,  même à cette hauteur, elle était gigantesque.

Le rapace a soudain fondu sur nous en poussant un cri aigu. Nous nous sommes immédiatement écartés les uns des autres, empoignant notre lance. Edward a crié : allongez-vous et maintenez fermement la lance au sol contre vous, la pointe en l’air !

La harpie a tenté une approche et nous a esquivés au dernier moment, évitant de justesse la pointe des lances.

Comment un oiseau pareil pouvait-il exister ? Si sur Terre, les harpies féroces peuvent emporter des singes ou des moutons, celle-là pouvait bien repartir avec une vache ou un cheval !

Le rapace a effectué deux autres tentatives qui se sont soldées par un échec. Il a alors changé de stratégie et s’est posé non loin de nous; hochant la tête dans tous les sens et poussant des cris d’impatience. Nous nous sommes alors relevés et lui avons fait face avec nos lances. La harpie, sur ses pattes, était bien plus haute que nous. Et son regard fixe et pénétrant nous glaçait.

Edward a chuchoté : A trois, on lui fonce dessus et on l’embroche avant qu’il n’attaque. Un, deux et trois !

On a couru comme un seul homme, tels des dératés sur le volatile qui ne s’attendait certainement pas à ça. Nos lances sont entrées profondément dans sa chair. Nous nous sommes acharnés sur lui. Il a bien essayé de se dégager et de décoller, mais un coup de lance l’a finalement mortellement atteint. Il s’est écroulé et a cessé de respirer.

On s’est assis près du cadavre. Paul a regretté de ne plus avoir de portable ou d’appareil photo pour nous prendre en selfie près d’un tel monstre et immortaliser l’exploit. Les jeunes…

Nous avons repris notre souffle et continué notre progression vers la falaise, plus haut, toujours plus haut.

Le sol était maintenant rocailleux, recouvert par la neige à certains endroits seulement; une neige peu épaisse. Le vent soufflait très fort et c’est peut-être pour cette raison que la couche de neige était si fine; elle était tellement balayée par le vent qu’elle ne pouvait pas s’accumuler sur le sol pentu.

Nous n’avons pas eu trop de mal à trouver la porte. Elle était encastrée dans la roche, métallique et pourvue d’un volant.

Le vent forcissait et la neige tombait dru, balayée à l’horizontale. Il devenait difficile de tenir debout et d’y voir à plus d’un mètre devant soi. La température chutait dangereusement.

Nous nous sommes empressés d’ouvrir la porte et de nous engouffrer à l’abri de la tempête qui rageait à l’extérieur.

Il faisait noir et nous n’avions qu’un briquet pour nous éclairer. Le moindre bruit que nous faisions résonnait comme dans une cathédrale et semblait se propager très loin en écho. Où étions-nous entrés ? Je me demandais si finalement, venir ici était une si bonne idée…

En inspectant le pourtour de la porte, Paul a remarqué un rectangle métallique inséré dans la roche et dépassant un peu. Il a appuyé dessus et la clarté a jailli du plafond. Pas de néons, pas de panneaux, pas d’ampoules non plus. La roche était devenue luminescente.

Nous nous trouvions dans un long couloir nu et à l’autre extrémité, une autre porte, ouverte, donnait sur un lieu non éclairé.

Nous avons avancé en silence, lentement, notre lance devant nous. Arrivés au seuil, nous avons tâtonné autour de la porte pour chercher un nouvel interrupteur. C’est Ramon qui l’a trouvé. L’éclairage a révélé une salle immense et très haute, emplie d’étagères sur toute sa surface. Les étagères étaient encombrées de caisses de différentes tailles. A l’autre extrémité de la grande salle, une autre porte, fermée celle-là, se trouvait au milieu du mur. Les deux premières portes étaient grises. Celle-là était noire.

Nous nous sommes intéressés aux contenus des caisses. La plupart contenaient des objets dont nous ignorions l’usage; des pièces métalliques sans grand intérêt pour nous.

Nous avons donc ouvert la porte noire. Le mur ne comportait pas d’interrupteur, mais l’éclairage de la pièce précédente permettait d’y voir un peu.

La salle n’était pas très grande et ne comportait qu’un meuble au milieu. Sur ce dernier, une sphère bleue s’est allumée à notre approche. Il y a eu quelques interférences et un visage étrange est apparu; de forme oblongue avec de grands yeux noirs en forme d’amande, une quasi absence de nez et une bouche minuscule. Pas d’oreilles non plus.

L’être a semblé attraper quelque chose qu’il a approché de sa bouche.

_ Vous en avez mis du temps…

On s’est tous regardés, stupéfaits. Ramon a demandé : Qui êtes-vous ?

_ Je fais partie d’un petit groupe opposé à ce qui se passe ici en ce moment. Le jeu auquel vous participez est cruel et nous n’adhérons pas tous à cela.

C’est pour cette raison que nous vous avons doté de ces deux appareils de communication. Ils sont protégés et ce qu’ils reçoivent ou transmettent est fortement crypté. Nous ne souhaitons pas être découverts car nous risquons le bannissement.

Les six autres ethnies ne disposent pas de ces appareils.

_ Pourquoi notre ethnie et pas une autre ?

_ Les autres ne sont pas évoluées et sont très cruelles; incapables de bâtir quoi que ce soit. Elles ne se complaisent que dans la guerre et la destruction. Tous des nomades à peine plus évolués que certains animaux.

_ Pourtant, ai-je ajouté, il y avait une ethnie paisible qui attendait dans le calme…

_ Ne vous y fiez pas à leur apparence, ce sont les pires. Très redoutables.

Edward qui réfléchissait a fini par intervenir : Quel est le plan ? Vous nous avez donné un moyen de communication. Merci ! Et après ? Vous viendrez nous aider ? Vous allez descendre nous filer un coup de main ?

_ Hélas, c’est impossible. Plus aucun des miens ne se trouve sur cette planète. Tout ce que nous avons pu faire, c’est de vous donner discrètement les deux appareils et de vous indiquer cet endroit. C’est un atout majeur pour vous. Vous pouvez suivre en temps réel la position des autres ethnies.

Ah ! Autre chose, un des caisses qui se trouvent dans la salle voisine contient des armes modernes. Vous les trouverez dans la caisse 394D. Attention! Vous ne devez utiliser ces armes qu’à couvert car elles sont détectables par nos vaisseaux qui suivent l’évolution de la situation au sol et retransmettent à tout l’empire. Donc, ne tirez qu’en cas de nécessité absolue et que si vous êtes sous une roche ou du métal.

Paul qui n’avait encore rien dit s’est lancé : C’est quoi exactement ce jeu ? Pourquoi faites-vous ça ?

_ Euh… Eh bien, notre élite a décidé d’organiser ce jeu pour une raison bassement économique. Nous sommes une civilisation présente à plusieurs niveaux sur beaucoup de planètes et, sous un prétexte d’ensemencement, au lieu d’implanter une seule ethnie choisie, sept ont été déposées et des paris ont été lancés par le gouvernement dans tout notre empire pour renflouer ses caisses et détourner l’attention des problèmes actuels.

_ Une sorte de loterie intergalactique ?

_ On peut voir les choses comme ça.

Ramon, un tantinet en colère : Et vous, vous truquez le jeu !  Vous nous faites croire que vous nous aidez, mais qu’est-ce qui nous dit que vous ne nous aidez pas uniquement pour empocher le pactole ?  Moi je parie qu’on est les outsiders ! Très peu ont parié sur nous et tout le monde pense qu’on va se faire ratatiner par les autres, plus forts et plus vindicatifs.

_ Oh ! Non ! Comment pouvez-vous ?… Je… Je vous assure ! On vous aide parce que… Parce que vous êtes l’ethnie la plus évoluée !

_ Ouais… Pas convaincu. Mais alors, pas du tout ! 394D ? Merci et à la prochaine…

Sur l’écran bleu, le front de l’alien s’est plissé et une moue de colère a endurci son visage.

En constatant que notre itinéraire pour rentrer venait subitement de changer pour nous faire faire un détour bien plus bas, j’ai réagi à mon tour : Merde Ramon ! Tu as raison ! Récupérons les armes et rentrons au village.

La sphère s’est éteinte et nous sommes partis à la recherche de la caisse 394D.

Edward fulminait : Les fumiers ! Tout ça pour du pognon ! Ils sont beaux les Dieux, tiens !

Nous nous sommes chargés avec les armes. Elles étaient un peu encombrantes, mais plutôt légères. Quatre chacun.

Dehors, la tempête de neige s’était calmée et le vent était retombé. Le ciel était redevenu bleu; mais il régnait un froid terrible. Nous nous sommes donc hâtés de redescendre dans la vallée pour y trouver une température plus supportable.

Mon appareil indiquait toujours un itinéraire différent de celui que nous avions emprunté pour venir jusqu’ici.

En montrant ce trajet différent, j’ai demandé l’avis des autres : Vous en pensez quoi ? Un piège ?

_ On a intérêt à se méfier des G.O. A répondu Edward.

_ G.O. ?

_ Nos Gentils Organisateurs…

_ On reprend le chemin de l’aller A rajouté Ramon. Mais avant… Il a écrit quelques mots sur un bout de papier qu’il a glissé entre deux pierres, bien en évidence. Ensuite, il s’est saisi de deux armes et a tiré en l’air. Suivi par Paul, Edward et Moi-même. On était à découvert et, aucun doute que de telles salves n’auraient pas échappé à nos… G.O. !

Nous nous sommes rapidement mis à l’abri derrière des roches et profondément sous les frondaisons de la forêt.

J’ai demandé à Ramon : T’as écrit quoi ?

_ Le jeu est truqué. Les terriens vont gagner car on les a aidés et on les a armés. Montez, vous trouverez une porte. Votre gouvernement vous roule dans la farine ! Enflures !

_ Merde ! A réagi Edward. Tu vas mettre un souk intergalactique !

Paul a éclaté de rire : ça va chier pour leurs dirigeants !

_ Pas sûr…N’ai-je pu m’empêcher de dire. Si tous les aliens présents sont pro-gouvernementaux, ça ne s’ébruitera pas.

Quelques minutes plus tard, un petit appareil se posait rapidement au sol des aliens ont posé le pied par terre. Ils étaient armés et semblaient nerveux; sur leur garde.

L’un d’entre eux a tourné lentement sur lui-même en brandissant un appareil.

Ils allaient remonter à bord de leur engin quand l’un d’eux a remarqué le mot de Ramon. Il est resté un bon moment à le lire, puisa appelé les autres et leur a montré le papier.

Ils sont restés un moment immobiles, puis, l’un d’entre eux a saisi son arme et tiré sur celui qui tenait le papier. Aussitôt, les autres ont fait feu sur lui. Ils ont récupéré le mot, un des aliens l’a apparemment pris en photo et l’a plié avant de l’enfouir dans sa poche. Ils ont embarqué les deux corps et les armes tombées au sol et sont rapidement repartis dans les airs.

Nous étions dubitatifs. C’est le gouvernement qui avait eu le dessus ou pas ? La suite nous renseignerait probablement.

Nous avons repris notre itinéraire initial en sens inverse, marchant dans la neige jusqu’à ce que le soir s’annonce.

Nous avons planté nos tentes et allumé un feu pour nous réchauffer. Notre repas, pour le moins frugal a vite été expédié et nous devisions sur les conséquences possibles de nos actes d’aujourd’hui quand soudain, le ciel d’encre constellé a semblé se zébrer partout de nombreux éclairs bleutés alors qu’il n’y avait aucun nuage pour cacher la voûte céleste. Sans aucun grondement. En silence. De grandes clartés ont ensuite, en plusieurs endroits, illuminé la nuit tombée et une pluie de fragments incandescents a chuté à  travers l’atmosphère et se sont consumés avant de pouvoir toucher le sol.

Ramon a pris la parole, pensif : On dirait que mon petit mot a fait son effet là-haut… Quel beau feu d’artifice ! Hervé, regarde ton appareil, pour voir ?

Je l’ai saisi par les poignées, mais l’écran est resté vide : Plus rien ! Je crois qu’on n’est plus connectés au serveur.

_ Il n’y a plus de serveur. A répondu Edward. Plus de G.O. non plus pour nous espionner. On a déclenché un chaos cosmique.

Paul a conclu par : ça leur apprendra à tous ces cons !

Nous avons progressé à travers les vallées et la forêt et nous n’étions plus qu’à deux jours de marche de notre village quand nous avons ressenti que nous étions épiés.

Nous nous sommes arrêtés pour écouter et scruter les environs tout autour de nous. Un léger mouvement sur notre gauche a attiré l’attention d’Edward. Il a chuchoté : Là bas, plus loin sur ma gauche, contre un tronc d’arbre.

Je lui ai demandé ce qu’il avait vu. Sais pas  a-t-il répondu. Juste aperçu un truc remuer.

On a alors repris notre route, lentement, sur nos gardes et quand le tronc d’arbre a atterri à quelques mètres de nous, nous avons touts fait un bond ! S’en est suivi un énorme cri déchirant et les arbres se sont écartés sur son passage, alors qu’il fonçait sur nous ! Un grand singe immense bizarrement fait. On remarquait tout de suite son manque de symétrie.

Nous avons épaulé nos armes, en vain car elles ne fonctionnaient plus. Nous nous sommes rabattus sur nos lances et avons attendu le simiesque en furie.

Nous nous attendions à un choc, à une confrontation directe et brutale, mais au dernier moment, la bête a fait un écart et elle est repartie hors de portée de lance. Le primate hurlait, frappait les troncs et le sol sans nous quitter des yeux.

Edward a chuchoté : Il est trop fort. On ne l’aura pas avec nos lances… et il a doucement posé son sac à dos au sol pour en sortir une grenade. Alors qu’il allait allumer la mèche, le grand singe s’est rué sur lui, l’attrapant au passage pour disparaitre plus loin. Nous étions terrorisés; nous n’entendions aucun cri de notre ami. Et puis juste : Couchez-vous !

Une explosion épouvantable a projeté des morceaux de branches et des lambeaux de chair dans toutes les directions. Instinctivement, nous nous sommes jetés à terre, puis nous avons couru en direction de l’explosion. Il ne restait plus grand-chose du grand singe; seulement ses membres postérieurs. Le reste avait disparu. Aucune trace d’Edward…

Nous avons entendu notre ami nous appeler : Par ici… Je suis là, derrière le gros arbre… Un peu sonné.

Edward avait réussi à capter l’attention du monstre quand ce dernier s’était arrêté de courir et s’apprêtait probablement à le dévorer. Il avait brandi la grenade et le briquet devant lui et, quand le singe l’avait lâché pour se concentrer sur ce nouvel objet, Edward avait allumé la mèche et avait couru se réfugier derrière le gros arbre.

Nous l’avons trouvé assis par terre, saignant du nez et des oreilles à cause de la déflagration.

Edward n’ pu réentendre normalement qu’au bout de dix jours. Il a conservé de ce traumatisme sonore des acouphènes qu’il gardera probablement toute sa vie.

Nous sommes rentrés au village deux jours plus tard.

Les travaux des canaux avaient été bien entamés et on avait déjà une idée de ce que donnerait le résultat.

Nous nous attendions à trouver du monde en train de creuser et un minimum d’accueil, mais personne nulle part. On s’est tous regardés, craignant le pire. Une autre ethnie avait-elle surgi de la forêt et massacré tout le monde ? Les aliens avaient-ils puni les habitants du village pour se venger de ce que nous avions fait ?

En entrant dans le village habituellement bruyant et ce jour-là totalement silencieux, nous n’avons remarqué aucune trace de lutte, aucun reste d’incendie, aucun corps ne gisait au sol.

Intrigués, nous avons poursuivi jusqu’à la maison commune qui était fermée. On se demandait en approchant si nous n’allions pas découvrir les corps de tout le monde, entassés pêle-mêle dans l’édifice.

Au moment où Ramon posait sa main sur la poignée de la porte, nous avons entendu le petit cri étouffé d’un des bébés tigres.

Quand Ramon a ouvert la grande porte, tout le monde était là, debout à l’intérieur et nous avons été immédiatement submergés par les accolades et les rires. L’idée venait de Robin.

Bien, il commence à se faire tard les enfants, non ? Et puis la suite, vous la connaissez déjà.

_ Non, Non, Raconte-nous encore un peu Hervé, allez, alleeeeez ! Encore un peu s’il te plait…

Bon… OK, mais en vitesse alors car il est l’heure d’aller vous coucher et si je vous garde trop longtemps, vos parents vont nous gronder…

Des rires fusent discrètement parmi les rangs des parents qui se tiennent derrière les enfants.

Ok. J’en étais où déjà ?

Un petit garçon lève la main et crie : vous êtes entrés dans la maison commune où tout le monde vous attendait !

_ C’est ça… On a fait une fête énorme !

Nous avons terminé la protection fluviale du village et Annie a trouvé des plantes que nous pouvions semer pour les récolter plus tard. Nous avons aussi découvert une race de chèvres qui se sont laissé domestiquer et que vous connaissez bien.

Nous avons vécu quelques mois paisiblement et puis un jour les autres ethnies sont arrivées; affamées, fatiguées et décimées pour la plupart. Nous les avons accueillis et aidés à remonter la pente. Ces gens-là n’étaient pas plus hostiles que nous.  Ils ont été surpris par notre village et ses protections et quand ils ont vus que des tigres nous protégeaient, ils n’en croyaient pas leurs yeux. Eux qui avaient probablement affronté de tels fauves au cours de leurs déplacements.

Nous leur avons expliqué ce que les aliens avaient fait et pourquoi ils l’avaient fait. Aliens que nous n’avons jamais revus depuis.

Au fil des années, les ethnies se sont étoffées et aujourd’hui, la planète est occupée pacifiquement par nos sept espèces. Nous en sommes toujours à découvrir de nouveaux endroits que nous avions répertoriés grâce aux appareils qu’on nous avait donnés en recopiant le planisphère avec ses continents, ses océans et ses montagnes sur plusieurs peaux. On découvre aussi de nouvelles espèces.

Nous nous rencontrons  tous les quatre ans pour prendre des nouvelles de tout le monde et partager nos découvertes et nos savoir-faire. C’est l’occasion de rivaliser d’adresse et d’endurance au cours des jeux olympiques comme dans l’ancien temps sur Terre.

Les sept ethnies ont cosigné la Charte des sept, notre code de Lois qui protège tout le monde.

Maintenant, Annie, Edward, Ramon, les autres primo arrivants et moi-même, nous sommes devenus vieux et, bientôt, c’est vous chers enfants, qui mènerez notre ethnie et entretiendrez la concorde si précieuse sur ce globe.

Gardez bien à l’esprit que le plus grave des dangers pourrait venir du ciel. Respectez la nature, la flore et la faune. Ne prélevez que le strict nécessaire. Ne cherchez pas l’affrontement avec les monstres qui s’y trouvent. Respectez-les, évitez-les. Ils y ont leur place; ils vivaient là avant nous.

Continuez à entretenir l’amitié entre les tigres et l’homme car ces félins sont d’excellents protecteurs.

Allez, cette histoire que je vous raconte toutes les semaines est terminée. Je l’ai écrite pour que plus tard, les générations futures connaissent leur histoire et leur origine… Une petite planète bleue qui se trouve très loin, dans un autre système solaire, la Terre.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here

11 + quatorze =